Sous la menace constante des groupes criminels qui terrorisent la population haïtienne, de nombreuses écoles et universités ont dû fermer leurs portes. Selon un rapport de l’Union de parents progressistes haïtiens (Upeh) publié en mai 2025, durant l’année académique 2024 – 2025, 347 écoles privées et 51 établissements publics ont été contraints « de suspendre leurs activités » dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Douze facultés de l’Université d’État d’Haïti (UEH) et 50 universités privées ont également été fermées. En conséquence, plusieurs milliers d’élèves et d’étudiants ont été forcés d’abandonner leur établissement –soit pour rester à la maison soit pour tenter de poursuivre ailleurs s’ils en ont encore les moyens. Des milliers de jeunes se retrouvent désormais hors du système scolaire et universitaire.
Derrière ces chiffres préoccupants, se cachent des parcours brisés, des rêves avortés et des existences en suspens.
Un avenir incertain
Face à cette triste réalité, l’avenir de ces jeunes parait flou, parfois totalement obscur pour une large partie d’entre eux. Certains tentent de garder espoir. Ils s’accrochent aux cours en ligne proposés par certains établissements. Mais là encore, c’est un véritable casse-tête : la connexion internet en Haïti laisse à désirer et l’électricité se fait rare.
De son côté, le Ministère de l’éducation nationale et de la formation professionnelle (MENFP) a lancé en avril le « Programme national de compensation des apprentissages » visant à « récupérer, accélérer et consolider les acquis scolaires » au profit des élèves dont les établissements sont touchés par la crise. Mais ces efforts, bien que remarquables, ne peuvent compenser « l’effondrement » du système éducatif haïtien.
C’est d’ailleurs le titulaire du MENFP, Antoine Augustin, qui l’a reconnu lors d’une conférence de presse le 15 juillet dernier : « Lekòl nan peyi a kraze ». Le ministre avait alors laissé parler son cœur, comme l’a souligné Frantz Duval, rédacteur en chef de Le Nouvelliste, dans son éditorial du 16 juillet intitulé : « L’école comme le football pris en otage par un pays en chute libre ».
Le décrochage scolaire massif est une bombe à retardement sociale. Il augmente la vulnérabilité des jeunes, les expose à l’exploitation et au recrutement forcé par des groupes criminels. L’éducation, en tant que droit fondamental se trouve aujourd’hui mise entre parenthèses et avec elle, les rêves, les ambitions, les trajectoires.
Une jeunesse prise au piège
A cette crise éducative, s’ajoute une autre désillusion, tout aussi dévastatrice pour de nombreux jeunes : l’impossibilité, désormais, de quitter le pays. Il ne s’agit pas seulement de la suspension des vols commerciaux internationaux à destination et en provenance de l’aéroport international Toussaint Louverture depuis novembre 2024, ni à la fermeture de l’espace aérien entre la République Dominicaine et Haïti depuis septembre 2023. Bien que ces deux décisions aient de graves conséquences sur la mobilité des Haïtiens.
Il est plutôt de la suspension du programme Humanitarian Parole – communément appelé programme Biden – par le président américain Donald Trump. Pour de nombreux jeunes haïtiens, la migration – que ce soit pour les études ou pour toute autre raison, représentait un espoir, un projet, une porte de sortie vers un avenir plus stable. Le programme offrait à des milliers de jeunes une voie légale pour (re)construire leur vie loin de la violence et de la misère. Mais quelques semaines après l’arrivée de Donald Trump, cet espoir s’est transformé en amertume, en rage contenue. Depuis, un sentiment de désespoir s’installe. La possibilité de partir, de fuir cette violence grandissante, de (re)commencer ailleurs, s’est brutalement refermée. Et avec elle, une nouvelle fois, l’horizon.
Aujourd’hui, ces jeunes sont doublement piégés : dans un pays qui ne leur garantit ni sécurité ni avenir clair et dans un monde qui leur ferme ses frontières et ses programmes humanitaires au nez. Même ceux qui ont eu la chance de partir, font face à des politiques migratoires hostiles, à une véritable chasse aux sorcières contre les migrants. Mizè Ayisyen p ap fini !
Agir avant qu’il ne soit trop tard
Haïti traverse une crise multidimensionnelle – sécuritaire, économique, sociale, politique – qui va bien au-delà des chiffres officiels. Elle frappe au cœur de ce que tout pays a de plus précieux : sa jeunesse. Une jeunesse qui, privée d’éducation, de perspectives, et de mobilité, se retrouve enfermée dans un présent sans promesse et un futur incertain.
Il ne suffit pas de constater l’ampleur du désastre comme le font les dirigeants. Il faut écouter et accompagner ces jeunes. Il faut les soutenir dans leurs efforts pour apprendre, rêver et tenir debout. Le pays ne pourra pas se reconstruire en laissant une génération entière livrée à l’alcool, à la peur, à l’errance ou à l’exil forcé.
Il y a urgence. Il faut agir. Fini les constats, fini les discours mesdames, messieurs les dirigeants. Aji pito !
