Tandis que les quartiers s’embrasent et que les enfants tombent sous les balles, le Conseil présidentiel de transition s’enlise dans une lutte de pouvoir indécente. Ce texte est un cri contre l’inaction, un appel à la conscience, et une dénonciation de l’apathie des élites face à la lente agonie d’un peuple.
Le chant des ruines
Haïti ne pleure plus. Elle gémit dans un silence assourdissant, comme une cathédrale éventrée dont les cloches ont été volées. Jadis perle des Antilles, flamme de liberté, elle est aujourd’hui un champ de cendres où les enfants apprennent à courir avant de marcher - non pas pour jouer, mais pour fuir les balles. Le chaos n’est plus un accident, c’est une routine. Une mécanique bien huilée où les gangs règnent comme des seigneurs féodaux, et où l’État n’est plus qu’un spectre errant dans les couloirs de l’indifférence.
Les rues de Port-au-Prince, autrefois vivantes, résonnent aujourd'hui des échos des balles et des cris étouffés. Elles sont devenues des labyrinthes de peur. Chaque carrefour est un pari avec la mort, chaque nuit une loterie macabre. Et pendant que le peuple s’effondre, les dirigeants, eux, dansent. Pas sur les braises de la révolte, mais sur les tapis moelleux de salons climatisés, où le champagne coule plus abondamment que l’eau potable dans les bidonvilles.
Tels des ombres sans visage, les gangs ne sont plus des anomalies : ils sont devenus des institutions parallèles. Ils dictent la loi, contrôlent les territoires, imposent la peur tandis que la justice, démunie, regarde impuissante. Et face à cette emprise, le Conseil présidentiel, censé incarner la transition vers un avenir meilleur, se révèle incapable, divisé, et surtout, absent. Pendant que les enfants apprennent à courir pour survivre, les dirigeants apprennent à esquiver les responsabilités. Pendant que les mères enterrent leurs fils sans cercueil, les salons climatisés résonnent de toasts au champagne. La transition promise s’est muée en mascarade politique, où les ambitions personnelles priment sur le salut collectif.
Le Conseil présidentiel de transition, censé être le phare dans la tempête, semble désormais une lanterne sans lumière, vacillant au gré des vents de l'indécision et des querelles intestines. Il s’est mué en théâtre d’ombres. Il est devenu un mur. Un mur d’inaction, de mépris, de calculs. Ils ne gouvernent pas, ils se disputent les rôles. Ils ne parlent plus au nom du peuple - ils parlent au nom de leurs clans. Ils ne cherchent pas la paix, ils convoitent le trône. Et pendant ce temps, Haïti s’enfonce. Non pas dans l’oubli, mais dans une forme de mort lente, où chaque jour est une balle tirée, chaque heure une tombe creusée. Leur apatridie n’est pas seulement géographique - elle est morale, spirituelle, presque cosmique. Ils ont quitté Haïti sans jamais partir, abandonnant le navire tout en restant à bord, comme des capitaines qui sabordent leur propre embarcation pour mieux se partager les débris.
Les funambules du pouvoir
Haïti ne s’effondre pas sous le poids de ses failles naturelles, mais sous celui de ses failles morales. Ce n’est plus un pays en crise : c’est un peuple en captivité. Captif d’un chaos devenu quotidien, captif d’un pouvoir qui ne gouverne plus, mais parade. Tandis que les rues de Port-au-Prince se transforment en champs de guerre, le Conseil présidentiel de transition s’enlise dans une lutte de prestige, indifférent aux cris étouffés de la population.
Le peuple meurt, mais les coupes se lèvent. Les enfants tombent, mais les discours s’élèvent - creux, pompeux, sans écho. Le Conseil présidentiel ressemble à un banquet de vautours autour d’un cadavre encore chaud. Ils s’arrachent les lambeaux de pouvoir comme des héritiers indignes disputant une succession maudite. Pendant ce temps, la nation agonise, sans anesthésie, sans dignité.
Ils parlent de transition, mais vers quoi ? Vers quel avenir, quand le présent est un gouffre ? Ils évoquent la démocratie, mais leur lutte est celle des ego, pas des idéaux. Ils se battent pour des titres, pas pour des solutions. Ils se gavent de privilèges pendant que les hôpitaux ferment, que les écoles brûlent, que les marchés se vident. Leur gouvernance est une mascarade, un carnaval sans musique, où les masques ne cachent plus rien - sinon leur propre lâcheté.
Haïti est devenue une pièce tragique où les acteurs refusent de quitter la scène, même quand le rideau est tombé. Le peuple, lui, n’est plus spectateur. Il est otage. Prisonnier d’un théâtre absurde où les balles remplacent les dialogues, et où le sang est la seule encre utilisée pour écrire l’histoire.
Le dernier souffle de la dignité
Et pourtant, Haïti respire encore. Faiblement, douloureusement, mais elle respire. Dans les regards des mères qui refusent de céder à la panique. Dans les chants des jeunes qui rêvent malgré tout. Dans les gestes de solidarité qui surgissent comme des fleurs dans le béton. Le peuple haïtien est un phénix sans nid, une étoile sans ciel, mais il refuse de s’éteindre.
Ce peuple mérite mieux que des dirigeants en exil intérieur. Il mérite des bâtisseurs, pas des pilleurs. Des visionnaires, pas des vampires. Le Conseil présidentiel de transition devrait être un pont - il est devenu un mur. Un mur de mépris, d’avidité, d’inaction. Leur apatridie est une trahison : ils ont renoncé à appartenir à Haïti, mais n’ont pas renoncé à la dévorer.
Haïti ne tombera pas à cause de ses blessures, mais à cause de l’indifférence de ceux qui prétendent la soigner. Il est temps que les funambules descendent de leur fil. Que les masques tombent. Que les mots soient remplacés par des actes. Car chaque jour de silence est une balle tirée. Chaque heure d’inaction est une tombe creusée.
Et si Haïti doit renaître, ce ne sera pas grâce à ceux qui trinquent dans les salons. Ce sera grâce à ceux qui, dans l’ombre, refusent de céder. Ceux qui portent encore en eux la lumière d’un pays qui, malgré tout, refuse de mourir.
Shizneider BAPTISTE
Spécialiste en Relations internationales
Citoyen engagé, témoin de la douleur et de la dignité haïtienne
