Savez-vous qu’il existe actuellement en Haïti un Laboratoire Mixte International de l’Institut de Recherche pour le développement (IRD) ? Il se nomme LMI-CARIBACT. Il est dirigé par le Professeur Dominique Boisson (URGéo-UEH) et Professeur Eric Calais (GEOAZUR en France). Le LMI-CARIBACT vise à (i) renforcer le laboratoire de recherche « URGéo » de l’Université d’État d’Haïti, actuellement focalisé sur l’aléa sismique, en s’attaquant à la problématique plus large des risques naturels et du climat, avec l’ERC2 (Université Quisqueya), (ii) construire en Haïti un pôle d’excellence régional (« hub ») reconnu sur les géorisques, intégré dans son écosystème académique caribéen, en interaction avec des laboratoires internationaux parmi les plus reconnus sur ces sujets, (iii) développer la coopération sud-sud dans le bassin caribéen avec des ouvertures vers une coopération plus large (Mexique, Amérique Centrale, Amérique du Sud) ; (iv) former les futurs enseignants-chercheurs, acteurs de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR haïtien).
Au sein de cette représentation symbolique du partenariat scientifique durable,
sous la direction du Professeur Abdelfettah Sifeddine (IRD) et du Professeur Evens Emmanuel, David Noncent a réalisé une thèse de doctorat sur la variabilité climatique. Il a pris inconsciemment appui sur la diplomatie scientifique - science universelle comme vecteur de paix et de solidarité – pour rencontrer des chercheurs de l’Unité de Recherche en Géosciences (URGéo), de la faculté des Sciences de l’Université d’État d’Haïti, de l’École supérieure d'océanographie de l’Université de Rhode Island aux États-Unis, de la Faculté des sciences fondamentales et appliquées, de l’Université militaire de Nouvelle-Grenade de la Colombie, du Laboratoire de sédimentologie et de paléoenvironnement de la Faculté des sciences marines et des ressources biologiques de l’Université d'Antofagasta du Chili, du Centre de géosciences de l'Université nationale autonome du Mexique, du Laboratoire d'Océanographie et du Climat (LOCEAN) - UMR- CNRS - IRD – MNHN en France, de l’Université Ibn Zohr à Agadir au Maroc, pour discuter scientifiquement avec eux de l’histoire du climat d’Haïti. Pour mener à bon terme ce long et fastidieux pèlerinage, il a dû entretenir un dialogue intime et sincère avec les sédiments du lac Azuei.
Introduction
Imaginez un lac qui murmure les secrets de l’environnement et du climat d’Haïti, des sécheresses brûlantes aux cyclones dévastateurs, sur mille ans d’histoire. Ce lac, c’est Azuei, niché près de Port-au-Prince dans la plaine du Cul-de-Sac. Dans sa thèse de doctorat soutenue en 2023 à l’Université Quisqueya, le Dr David Noncent, chimiste et passionné du climat, s’est plongé dans les sédiments du Lac pour décrypter le passé climatique d’Haïti. Des découvertes, fascinantes et pleines d’espoir, nous éclairent sur notre avenir. Embarquez avec nous dans cette aventure scientifique, accessible à tous, qui pourrait changer notre regard sur le climat haïtien ! Pourquoi fouiller dans le passé climatique ? En Haïti, le climat rythme la vie : une sécheresse peut détruire les champs, un cyclone peut tout emporter, une inondation peut bouleverser les structures physiques et sociales des communautés. Mais comment le climat a-t-il évolué au fil des siècles ? Et surtout, que nous enseigne-t-il pour affronter le changement climatique d’aujourd’hui ? Les archives météorologiques modernes ne remontent qu’à quelques décennies, mais le lac Azuei, tel un vieux sage, garde en mémoire mille ans de secrets climatiques. Le Dr Noncent a décidé de les écouter pour nous aider à mieux préparer l’avenir. En étudiant les sédiments du lac Azuei, un véritable "livre d’histoire" naturel, un trésor du passé, le Dr Noncent a cherché à reconstruire l’évolution du climat et de l’environnement en Haïti, tout en identifiant les mécanismes qui contrôlent ces changements.
Objectif : remonter le temps grâce aux sédiments du lac Azuei
L’objectif principal de la recherche était de retracer les variations climatiques et environnementales en Haïti sur le dernier millénaire (de l’an 1000 à nos jours) en analysant une carotte de sédiments prélevée dans le lac Azuei.
Méthodologie :
Un lac est une véritable machine à remonter le temps. Ses sédiments, empilés couche après couche, capturent les traces des pluies, des sécheresses et même des activités humaines, comme la déforestation. En extrayant une « carotte » de sédiments – imaginez un long tube de boue soigneusement daté grâce au radiocarbone – Noncent a lu l’histoire climatique d’Haïti, de l’an 1000 à nos jours.
Avec des analyses pointues réalisées en France et au Mexique, il a exploré trois indices- clés : les minéraux (qui trahissent les fortes pluies ou les périodes sèches), les éléments chimiques (témoins des températures) et les restes organiques (plantes ou algues révélant l’humidité ou les activités humaines). Son but ? Comprendre comment le climat haïtien a évolué au rythme de phénomènes mondiaux, comme les variations des océans Atlantique et Pacifique.
Résultats
Les sédiments du lac Azuei racontent une histoire en quatre chapitres :
An 1000-1100 : un climat à deux visages
Entre 1000 et 1050, Haïti suffoque sous la sécheresse : peu de pluies, des lacs plus chauds, moins de sédiments. Puis, de 1050 à 1100, les cieux s’ouvrent, les pluies reviennent, charriant des sédiments dans le lac.
1100-1400 : une danse instable
Cette période alterne entre sécheresses et averses, comme un climat capricieux qui ne sait pas choisir.
1400-1800 : le froid du Petit Âge Glaciaire
Plus frais à l’échelle mondiale, ce temps voit moins de pluies en Haïti, réduisant l’érosion et la sédimentation dans le lac.
Depuis 1800 : l’empreinte humaine
La sédimentation explose, non pas à cause de pluies plus fortes, mais à cause de la déforestation et de l’agriculture intensive, qui décapent et arrachent les sols et les envoient dans le lac.
Un fil rouge se dessine : sur mille ans, Haïti s’assèche peu à peu. Ce basculement vers la sécheresse est orchestré par des géants climatiques : l’Oscillation Australe El Niño (ENSO), l’Oscillation Multidécennale de l’Atlantique (OMA) et l’Oscillation Décennale du Pacifique (ODP). Ces phénomènes, en jouant avec les températures des océans, décalent la Zone de Convergence Intertropicale (ZCIT), une bande de pluies tropicales essentielle pour Haïti. Lorsqu’elle s’éloigne, les sécheresses s’installent ; lorsqu’elle se rapproche, les pluies et les cyclones frappent.
Des océans aux champs haïtiens : une connexion mondiale
Ces oscillations océaniques sont comme des chefs d’orchestre du climat :
El Niño (ENSO) : Il assèche Haïti, menaçant les récoltes et l’eau potable.
La Niña (ENSO) : Elle déverse des pluies torrentielles et des cyclones, rechargeant les rivières, mais provoquant parfois des inondations dévastatrices.
OMA : Sur des décennies, ses phases chaudes dopent les pluies et les cyclones, tandis que ses phases froides accentuent les sécheresses.
ODP : Sur 20 à 30 ans, ses phases chaudes aggravent les sécheresses, tandis que ses phases froides amplifient les pluies et les tempêtes.
Leur interaction est un ballet complexe. Par exemple, quand une phase chaude de l’ODP s’allie à El Niño, les sécheresses en Haïti s’intensifient, comme lors de la période sèche de 1000-1050. À l’inverse, une phase froide de l’ODP avec La Niña booste les pluies et les cyclones, comme observé entre 1050 et 1100, où les sédiments d’Azuei témoignent d’inondations.
Pourquoi cette histoire nous concerne-t-elle ? Ce voyage dans le passé, soutenu par l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), le LMI-CARIBACT et l’ERC2, n’est pas qu’une aventure scientifique. Il nous parle d’aujourd’hui et de demain :
Prévoir pour mieux agir : Comprendre ces cycles permet d’anticiper des sécheresses ou des cyclones plus intenses avec le changement climatique, pour mieux protéger nos communautés.
Sauver nos terres : La déforestation, révélée par l’explosion des sédiments récents, aggrave l’érosion et les inondations. Reboiser, comme autour du lac Azuei, est une urgence.
Construire une Haïti plus résistante : Des routes solides, des alertes précoces pour les cyclones et une gestion intelligente de l’eau peuvent limiter les dégâts des extrêmes climatiques.
Un appel à l’action pour l’avenir
Le Dr Noncent rêve d’élargir ses recherches à d’autres lacs, comme Enriquillo, pour compléter le puzzle climatique d’Hispaniola. Il nous alerte aussi sur l’impact de nos actions : la déforestation et l’urbanisation fragilisent nos écosystèmes face aux caprices du climat. Le lac Azuei, gardien de notre passé, nous tend un miroir : il est temps d’agir pour protéger nos terres, nos eaux et nos communautés.
Haïtiennes et Haïtiens, sœurs et frères du terroir, les découvertes de David Noncent sont une invitation à unir nos forces. Ensemble, reboisons nos collines, préparons nos villages aux tempêtes et apprenons de notre passé pour bâtir un avenir où Haïti prospère, même face aux défis climatiques. Le lac Azuei a parlé – à nous d’écouter et d’agir !
Evens Emmanuel, PhD HDR
ERC2-UniQ / LMI-CARIBACT
Pôle Haïti-Caraïbe Haïti Sciences et Société (HaSci-So)
Équipe des Partenaires Scientifiques pour la Communication de la Recherche (E-PSi-CoRe)
E-mail : evens.emmanuel@uniq.edu
