Malgré la prolifération des sommets diplomatiques et l’escalade des discours d’urgence sur la scène internationale, la crise haïtienne demeure sans horizon clair. Alors que l’ONU peine à asseoir une réponse cohérente, que l’OEA tergiverse sans cesse, et que la Caricom piétine dans des démarches diplomatiques d’apparat, le haut de l’État haïtien s’embourbe dans des clivages délétères et des déchirements internes. L’ensemble laisse planer un questionnement criant et déchirant à tel point que l'on se demande jusqu’à quand Haïti continuera-t-elle de subir les épouventements d’une gouvernance disloquée et d’un appui extérieur aussi brouillon que répétitif ? À force de tourner en rond, l’action internationale frôle l’improvisation permanente, laissant le pays englué dans une impasse tragiquement banalisée.
Ce papier se veut un cri de trop contre cette gouvernance ankylosée qui s’enlise en deçà d’un surplace tragique, à rebours de toute dynamique de redressement national jusque-là. Il s’agit ici d’interroger les fondements d’un pouvoir qui s'érige sans cap, dont les errements traduisent moins une impuissance circonstancielle qu’une faillite structurelle.
D’abord, nous mettrons en exergue les signes patents d’un immobilisme politique aggravé devenu chronique, avant de cerner les responsabilités plurielles à la fois endogènes et exogènes dans cette paralysie d’État. Enfin, nous proposerons quelques pistes de rupture, à la fois institutionnelles et citoyennes, pour sortir de ce cercle vicieux de la résignation d'État.
L’échec silencieux de la Caricom
Depuis la chute du gouvernement d’Ariel Henry, la scène internationale a vu défiler une kyrielle de sommets et d’assises consacrés au sort d’Ayiti sous l'égide notamment de la Caricom. En mai et juin 2025, à Kingston, Washington, et au siège de l’OEA, les partenaires internationaux ont multiplié les réunions avec les autorités de transition, promettant soutien, accompagnement et solutions durables. En revanche, malgré ces intentions affichées, la situation empirique reste inchangée, sinon aggravée. Un « activisme diplomatique » en trompe-l’œil, davantage tourné vers l’illusion de l’agir que vers l’efficacité de l’action. Tant pis pour l'avenir d'Ayiti.
En juillet 2025, les membres du Conseil de sécurité de l’ONU, le secrétaire général de l’OEA, Albert Ramdin, et le sous-secrétaire d’État américain, Christopher Landau, ont planché une fois de plus sur le dossier ayitien. Mais à quoi bon ces consultations en série si elles n’accouchent que de résolutions sans suivi et de feuilles de route sans pilote ? Le traitement du dossier haïtien semble désormais relever d’une ritualisation technocratique plus soucieuse de symboles que de résultats.
Mission renouvelée, effets limités
La reconduction du mandat du BINUH, par la résolution 2751 du Conseil de sécurité le 2 juillet 2024, ne relève-t-elle pas d’un simulacre diplomatique, d’un geste automatique plus que stratégique ? Officiellement, le Bureau Intégré des Nations Unies en Ayiti a pour vocation d’appuyer la transition démocratique. Or, en l’absence de cap politique clair, de calendrier électoral crédible, de feuille de route et dans un contexte où l’État n’exerce plus sa souveraineté que de façon résiduelle, cette « transition » semble relever davantage d’un vœu pieux que d’un processus structuré.
Le BINUH semble être un alibi diplomatique d’une communauté internationale désarmée qui ne veut pas baisser les bras. Le chaos institutionnel, marqué par des désaccords internes au sein du Conseil présidentiel de Transition (CPT), par l'effacement du parlementarisme et l’affaiblissement de la justice, rend caduc tout espoir de gouvernance légitime. En parallèle, les gangs, désormais acteurs de fait du territoire, imposent leur loi dans les grandes agglomérations, tandis que les structures sécuritaires étatiques s’effondrent ou pactisent.
Dans ce contexte, que peut encore réellement le BINUH ? Question osée ! Ni doté d’un mandat coercitif, ni porteur de moyens opérationnels substantiels, il agit dans l’ombre, en offrant un appui technique et politique de plus en plus déconnecté des réalités de terrain. Plus qu’un acteur, le BINUH s’apparente à un témoin sous perfusion diplomatique, maintenu pour donner le change, pour « marquer » la présence onusienne dans un pays où la communauté internationale n’a plus ni levier décisif ni stratégie cohérente que par le marché de la machine de l'insécurité. En tout cas…
À cet égard, son renouvellement n’est pas une promesse de stabilisation, mais un symptôme de l’échec. L’échec d’un modèle d’assistance internationale qui, faute d’une lecture lucide du terrain ayitien depuis toujours, a épuisé son crédit sans jamais transformer les dynamiques de pouvoir. Le BINUH devient alors le miroir d’une illusion collective, dit autrement croire qu’une présence internationale, sans force de contrainte ni légitimité populaire, pourrait pallier l’absence d’un État souverain et fonctionnel.
La transition démocratique évoquée par les États-Unis ressemble ainsi à un horizon repoussé à l’infini, un concept opératoire sans socle réel. Le renouvellement du BINUH n’en constitue que le prolongement bureaucratique, d'un contrôle social technique au profit de la mission des États-Unis en Ayiti, un exercice de diplomatie normative face à une réalité qui échappe à toute logique institutionnelle réelle, concrète, Mathias Devert en parle sans répit.
La question n’est pas tant de savoir si le BINUH doit rester, mais pour quoi faire, avec qui, et surtout au profit de quelles dynamiques concrètes sur le terrain. À défaut de réponses claires, sa présence prolongée pourrait ne faire qu’entériner la gestion indéfinie d’un statu quo catastrophique.
Préoccupations diplomatiques
La réunion annoncée pour le 29 juillet 2025 par l’OEA (l’Organisation des États Américains), accompagnée des propos du diplomate Christopher Landau, s’ajoute à la longue litanie des gestes symboliques et des envolées oratoires sans lendemain pour Ayiti. Faut-il le dire aujourd'hui. Loin de marquer un tournant décisif, cette énième convocation diplomatique illustre plutôt l’impuissance chronique d’une organisation hémisphérique engluée dans ses cinq piliers, gouvernance, aide humanitaire, sécurité, élections, développement durable qui, répétés à l’envi, sonnent désormais comme un mantra désincarné, un coup de lambi des Arawaks chassés sous le sol des Amérindiens en pleine modernité. L’OEA, malgré sa prétention à incarner un cadre multilatéral de stabilisation régionale, échoue à construire une approche cohérente, contextuelle et surtout opérationnelle de la crise ayitienne, se bornant à rejouer les mêmes refrains dans un théâtre diplomatique de plus en plus déserté.
Du côté des États-Unis, le double langage atteint son paroxysme. Tandis que Washington désigne Ayiti comme un foyer d’instabilité, de terrorisme susceptible de déborder sur les Caraïbes et la Floride, sa posture reste feutrée d’une prudence stratégique confinant au désengagement. Entre les exigences sécuritaires brandies dans les enceintes internationales et l’attentisme diplomatique sur le terrain, les États-Unis orchestrent une politique de gestion du statu quo davantage préoccupés par la maîtrise des flux migratoires que par une résolution durable de la crise politique et institutionnelle ayitienne. La rhétorique de la « menace régionale » devient ainsi un alibi commode pour justifier une surveillance distante, sans implication structurelle ni vision à long terme.
À force d’empiler des promesses non tenues et de recycler des diagnostics sans mise en œuvre, l’agenda international sur Ayiti ressemble à un manège tournant à vide, où la communauté internationale finit par se mordre la queue, sans répit. Faut-il avoir le courage de le dire. Cette inertie diplomatique, enveloppée dans des formulations technocratiques et des conférences protocolaires, finit par transformer l’urgence ayitienne en une routine gérée à coups de résolutions inopérantes. Eu égard à cette discussion, à force de tourner en rond, les instances régionales et leurs partenaires finissent par tourner en bourrique et avec elles, le peuple ayitien demeure pris au piège d’une tragédie politique sans direction, sans demain. On est à bout.
A qui la responsabilité ?
L’agenda international, saturé de postures de façade, peine à construire une réponse articulée, cohérente et contextuelle. Mais il faut aussi mettre en apostrophe, avec une acuité rare, la part de responsabilité strictement ayitienne dans l’effondrement actuel. La crise sécuritaire n’est pas seulement le fruit d’un abandon extérieur, elle se nourrit d’un vide de leadership intérieur, plus structurel que conjoncturel. Pour l’expert en relations internationales Pierre Antoine Louis, le traitement du dossier ayitien par les grandes puissances et les organisations multilatérales relève d’un pilotage à vue, oscillant entre improvisation diplomatique et indifférence géopolitique. Le Conseil présidentiel de transition, composition (CPT), censé incarner une instance collégiale et inclusive pour conduire le pays vers une transition apaisée, s’illustre par son manque de vision unifiée et ses querelles intestines. Les divergences persistantes entre le coordinateur du Conseil et le Premier ministre Garry Conille, puis Alix Didier Fils-Aimé révèlent une architecture institutionnelle bancale, dans laquelle les centres de décision se superposent sans se parler, ni se compléter. L’absence de coordination entre la Primature et le CPT sur des dossiers cruciaux, qu’il s’agisse de la diplomatie, de la sécurité ou de la gouvernance, donne lieu à des couacs retentissants, sapant la crédibilité du pays sur la scène internationale. Chaque faux pas diplomatique, chaque dissonance protocolaire vient accentuer l’image d’un pouvoir fragmenté, hésitant, incapable de parler d’une seule voix au nom du peuple ayitien.
Ce désordre interne confère aux partenaires étrangers une justification implicite pour leur attentisme sans cesse renouvelé. Pourquoi s'investissent-ils pleinement, alors que les acteurs nationaux eux-mêmes semblent incapables de définir un cap, s'ils s'investissent véritablement? Dès lors, la spirale de l’inaction se nourrit d’elle-même, de l’incohérence interne qui alimente l’indifférence externe, et vice versa. Le drame ayitien ne se réduit donc pas à une crise de gouvernance internationale, il résulte aussi d’une faillite endogène du leadership, d’une incapacité chronique à articuler une vision nationale collective, dans un moment pourtant critique pour l’avenir du pays. Et maintenant, quelle boussole pour sortir du labyrinthe ?
L’échec de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), la défaillance manifeste de grandes impressions et les rivalités internes poussent à un constat lucide : nul ne sauvera Ayiti sans Ayiti. Il revient désormais aux autorités de transition de faire preuve d’un sursaut républicain. Cela implique de restaurer la confiance dans les institutions, de renouer le dialogue avec les forces sociales, de clarifier les lignes diplomatiques et de désamorcer, par des solutions nationales et inclusives, le piège de la violence continue. Car au-delà de tergiversations internationales, c’est bien d’une refondation politique, éthique et structurelle que dépend le sursaut collectif ayitien.
Loin d’être un simple problème d’ingérence ou de financement, la crise ayitienne est devenue un miroir brisé où se reflètent les failles conjuguées de l’ordre international et des élites nationales. Tant que la réponse sera pensée à coups de réunions stériles et d’accords de circonstance, Ayiti restera otage de ses spectres : la peur, la fragmentation, et la paralysie. Il est temps que les discours cèdent la place à un vrai contrat de responsabilité partagée, incarné, structurant et surtout, enraciné dans les besoins du peuple haïtien.
Formation : Mastérant en Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/Cesun Universidad, California, Mexico, Sciences Juridiques/FDSE, Communication sociale/Faculté des Sciences Humaines (FASCH/UEH
