Par Nesmy Manigat
Plus de 180 000 élèves haïtiens ont participé cette semaine aux examens officiels de la 9e année fondamentale (9e AF). Ce chiffre seul est impressionnant, en dépit des malheureux événements de Lascahobas, surtout dans le contexte actuel du pays. Un réel effort des parents, des élèves et du Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) pour boucler la boucle tant bien que mal. Une grande nouveauté marque cette édition 2025 : le retour et la mise en œuvre effective des quatre nouvelles disciplines, dont l’Éducation à la citoyenneté, conformément à la décision ministérielle du 14 juin 2023.
En effet, ces nouvelles disciplines : Éducation à la Technologie et aux Activités productives (ETAP), Éducation Esthétique et Artistique (EEA), Éducation Physique et Sportives (EPS) et Éducation à la citoyenneté ont obtenu l’aval de mon successeur, le ministre Augustin Antoine pour réintégrer les examens officiels de la 9ème AF, après sa décision de les reporter l’an dernier. Bien plus qu’un ajustement de programme scolaire, l’Éducation à la citoyenneté représente un tournant profond pour l’école haïtienne : le passage d’une simple instruction civique et morale à une véritable éducation à la citoyenneté active, adaptée aux réalités, tensions et espoirs du XXIe siècle. Certes, le Nouveau Secondaire avait déjà emboîté le pas, mais il restait en faire une discipline à part entière dès l’École Fondamentale.
Un virage nécessaire : former des citoyens, pas seulement des élèves
Pendant des décennies, l’instruction religieuse qui est devenue l’instruction civique et morale a occupé une place importante mais essentiellement symbolique dans le curriculum haïtien. On y apprenait les symboles de la République, les règles de politesse, le respect de l’autorité, les principes d’honnêteté et de discipline. Cette approche se concentrait principalement sur la première génération de droits : les droits civils et politiques, en particulier la liberté d’expression, le droit de vote, le devoir de loyauté à la nation.
Mais dans un pays où les fractures sociales, les injustices économiques, la corruption systémique et les inégalités linguistiques et culturelles fragilisent profondément le tissu national, cette approche est aujourd’hui insuffisante. En plus, ces notions d’éducation civique étaient comprises dans le cours de sciences sociales, partageant l’horaire avec l’histoire et la géographie. L’éducation à la citoyenneté permet d’aller plus loin, en intégrant notamment les droits de deuxième génération : les droits économiques, sociaux et culturels. Elle ouvre la voie à une réflexion active sur l’accès équitable à l’éducation, la justice sociale, la protection de l’environnement, le respect du droit linguistique, et la lutte contre toutes les formes d’exclusion, y compris la corruption et la marginalisation des certaines régions du pays oubliées.
De nouveaux contenus pour une école transformatrice
Avec la réécriture récente des programmes du troisième cycle fondamental, loin d’un simple cours magistral ou d’une liste de règles à mémoriser, cette nouvelle discipline place l’élève au cœur de son apprentissage citoyen. Le nouveau programme du ministère permet désormais de travailler sur des problématiques critiques : justice sociale, conflits communautaires, participation à la vie publique, écologie, solidarité, équité de genre, lutte contre la corruption, lutte contre les violences. Les élèves sont invités à réfléchir à des dilemmes éthiques, à simuler des processus démocratiques, à débattre et à proposer des solutions locales à des enjeux concrets. Une des questions posées cette année invitait à réfléchir sur l’insécurité : “Ton quartier fait face à un problème d’insécurité. Propose à l’institution compétente des mesures pour résoudre ce problème”. Une autre question faisait allusion à la gestion des conflits “En tant que citoyen responsable, tu as deux voisins qui se disputent à cause d’un bruit provoqué par un appareil de radio. Comment pourrais-tu les aider à trouver une solution sans qu’ils se fâchent davantage”?
Avec le nouveau programme, les élèves ne récitent plus ce qu’est un bon citoyen : ils apprennent à le devenir dans une société où la cohésion nationale est mise à rude épreuve. À travers les programmes remaniés, l’école cherche à reconstruire le lien entre les jeunes générations et leur pays, en mettant au centre les valeurs de justice, de responsabilité partagée et de participation.
Une nouvelle génération “semée”
Avec 180 000 élèves qui, cette semaine, ont composé sur l’Éducation à la citoyenneté, c’est une génération entière que l’on commence à “semer”. Une génération à qui l’on offre, dès le tronc commun, la possibilité de réfléchir sur la cohabitation, sur la gestion des conflits, sur la paix, sur les droits humains et sur leur propre pouvoir d’action. Une génération que l’on forme pour ne pas seulement subir le monde, mais contribuer à le transformer.
À travers cette réforme, l’école se dote d’un outil puissant pour répondre à la fragmentation sociale, aux inégalités territoriales, aux tensions politiques, aux violences quotidiennes. Elle devient un espace de réparation et de projection collective.
Une école au service d’une nation haïtienne à bâtir.
En intégrant l’Éducation à la citoyenneté aux examens officiels de l’école fondamentale, Haïti prend enfin acte de l’évidence : le rôle de l’école ne peut plus être limité à la transmission de savoirs figés. Dans un monde bouleversé par l’incertitude, la polarisation, l’exclusion et la complexité et aujourd’hui l’intelligence artificielle, l’école doit inspirer, éveiller l’esprit critique, renforcer la prise de risque, et outiller les jeunes pour qu’ils deviennent les acteurs lucides et responsables d’un pays qui a besoin d’eux plus que jamais. Ce passage, de l’instruction civique à la citoyenneté active dès l’école fondamentale, est plus qu’un changement de matière : c’est un nouveau contrat éducatif entre l’école, la société et la jeunesse haïtienne. Il est aussi une réponse aux clivages profonds qui fragilisent la nation. Car dans un pays divisé, la citoyenneté active devient l’un des rares chemins vers la cohésion, la lutte contre l’insécurité et la paix durable.
Il devient aussi urgent d’outiller une nouvelle génération d’enseignants capables de porter cette transformation en salle de classe. Cela suppose de renforcer les écoles de formation des enseignants, en particulier le Centre de Formation pour l’École Fondamentale (CFEF) appelé à avoir une couverture nationale, afin qu’ils deviennent les véritables artisans de cette citoyenneté en action.
Mais ce chantier éducatif ne pourra réussir sans l’implication du reste de la société. Car on apprend mieux la citoyenneté par l’exemple que par l’instruction. Il revient donc aux adultes, aux autorités, aux institutions et aux communautés d’incarner, chaque jour, les valeurs qu’ils souhaitent transmettre. L’école peut éveiller la conscience, mais c’est la société entière qui doit la nourrir.
Une fois de plus, je salue les équipes du MENFP qui ont longuement et durement travaillé pour l’élaboration et la mise en œuvre graduelle des programmes des quatre nouvelles matières de l’école fondamentale. #LekòlPaKaTann
