« Tu vois, je mets ces papiers-là au cas où », dit Angela en glissant précautionneusement des documents dans le sac de sa fille Joanne.
« Est-ce que c’est à cause de Donald Trump ? », demande la fillette, inquiète.
« Non, c’est au cas où tu en as besoin », répond Angela avec une voix tremblante. Puis elle lui intime doucement d’aller dans sa chambre.
Une fois l’enfant partie, Angela fond en larmes. « Je veux lui laisser des informations au cas où des agents d’immigration débarqueraient à son école. Mais je ne veux pas non plus l’effrayer. Un enfant ne devrait pas avoir à penser à ça », confie-t-elle.
Cette scène dont nous avons été témoin illustre l’angoisse quotidienne de nombreuses familles immigrées aux États-Unis, confrontées à une immigration renforcée depuis janvier 2025.
Depuis le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis, les mesures d'immigration se sont durcies, plongeant de nombreuses familles dans la peur, et leurs enfants dans l’incertitude. Comme lors de son premier mandat, la rhétorique d’expulsion massive et les changements brutaux dans l’application des lois migratoires affectent profondément le quotidien des mineurs issus de familles immigrées, qu’ils soient accompagnés ou non.
Selon un rapport de KFF publié en avril 2025 par Drishti Pillai, Samantha Artiga et Matthew Rae, près de 9 millions d’enfants âgés de 5 à 17 ans vivent dans un foyer où au moins un adulte est non-citoyen. Ces enfants, pour la plupart citoyens américains, sont de plus en plus exposés aux effets indirects des opérations d’arrestation, des lois locales restrictives et de la peur constante de voir leur famille disloquée. En Californie, ce chiffre grimpe à un enfant sur trois, et à un sur quatre au Texas et au New Jersey.
Les mineurs non accompagnés, déjà vulnérables, subissent une pression supplémentaire. Sans figure parentale ou tuteur légal, ils risquent davantage d’être placés en centres de rétention ou de passer entre les mailles du système éducatif. Les ONG alertent sur le fait que les dispositifs d’accueil, souvent débordés, n’offrent pas de solution durable ni sécurisante pour ces enfants. Dans plusieurs centres d’accompagnement, la fréquentation a chuté drastiquement. La cause : une nouvelle loi qui facilite et accélère la déportation de ces jeunes. Résultat : ils préfèrent ne plus se présenter.
« Les enfants ne prennent plus de risques », résume Albert Assistant Social. « Ils vivent dans la peur, comme les adultes. »
Depuis janvier 2025, l’administration Trump a annulé les directives interdisant les arrestations dans les « zones sensibles » comme les écoles, les églises ou les hôpitaux. Cette décision a semé la panique parmi de nombreuses familles. Dans certains quartiers, comme à Waltham (Massachusetts) un garçon de 12 ans a été abandonné dans la rue après l’arrestation de son père, selon un reportage de CBS Boston. Meme scénario à Oxnard (Californie), le 4 mai 2025, où deux enfants ont été retrouvés seuls dans une voiture, leur père emmené sans explication, comme l’a rapporté Newsweek. Les images de jeunes enfants laissés seuls sur le trottoir ou à l’intérieur de véhicules après que leurs parents ont été arrêtés par les agents de l’ICE ont choqué l’opinion publique.
Ces scènes rappellent les épisodes les plus sombres du premier mandat Trump, marqué par la politique de « tolérance zéro » en 2018. À l’époque, des milliers d’enfants avaient été séparés de leurs parents à la frontière, parfois sans documentation claire pour les réunir. Aujourd’hui, bien que la méthode soit moins visible, les conséquences n’en sont pas moins lourdes. La peur de l’arrestation et de la séparation conduit de nombreux parents à ne plus envoyer leurs enfants à l’école.
PBS rapportait en janvier que certaines écoles ont enregistré des absences massives après des rumeurs de présence d’agents de l’immigration aux abords des établissements. À Fresno, la fréquentation scolaire aurait chuté de mille élèves par jour. À Boston, un millier d’élèves auraient manqué l’école à la suite d’une alerte. Dans certains cas, des enseignants ou des directions ont eux-mêmes relayé de fausses informations sur des opérations ICE, accentuant la panique.
Dans plusieurs districts scolaires, des consignes auraient été données aux enseignants de ne pas faire obstacle à d’éventuelles interventions d’agents d’immigration. Ce climat de méfiance et d’incertitude affecte directement les enfants : baisses de notes, troubles du sommeil, absence de concentration. La peur s’infiltre jusque dans les salles de classe.
« Les enfants sont effrayés. Les parents aussi », déclare une enseignante d’une école primaire, sous couvert d’anonymat.
Des associations d’éducateurs ont lancé des pétitions et demandé une protection accrue des élèves. Mais, à ce jour, aucune mesure concrète n’a été mise en place.
Face à ce vide, les familles improvisent. Certains parents mettent discrètement des copies de documents légaux dans les sacs de leurs enfants, sans toujours en informer les enseignants, de peur de révéler un statut migratoire irrégulier. D’autres choisissent de communiquer ces informations, espérant qu’elles seront utiles si une descente a lieu.
Les conséquences de ces absences vont bien au-delà du retard scolaire. Pour les enfants de familles migrantes, l'école est souvent leur unique accès à des repas, à un suivi psychologique et à des services de santé. D’après le rapport de KFF, l’absentéisme chronique est lié à une baisse de performance scolaire, mais aussi à des effets négatifs sur la santé mentale et physique. Cela peut accroître les inégalités raciales et économiques, limiter les perspectives, et augmenter les risques de pauvreté ou de marginalisation.
Face à cela, certaines écoles résistent. En Californie, des directives ont été émises pour limiter la collaboration avec les agents fédéraux. À Chicago, le conseil scolaire a réaffirmé son refus de permettre à l’ICE d’intervenir sans mandat judiciaire. Mais ces efforts restent isolés. Dans d'autres États comme le Tennessee ou l’Oklahoma, des projets de loi visent au contraire à imposer la vérification du statut migratoire des élèves, alimentant un climat de peur et d'exclusion.
Selon Rebecca Cassler (Immigration Impact), les écoles situées dans des zones à forte population immigrée risquent aussi de voir leur financement diminuer. En effet, plusieurs États utilisent le taux de présence ou le nombre d’élèves inscrits pour calculer les budgets scolaires. Une baisse de fréquentation pourrait donc pénaliser directement les écoles qui accueillent le plus d’enfants vulnérables.
Les enfants, qu’ils soient citoyens ou non, vivent aujourd’hui au cœur d’un système où l’immigration est abordée sous l’angle de la sanction. Les décisions prises aujourd’hui façonnent le futur de millions de jeunes qui, pour la plupart, sont nés et grandissent aux États-Unis. Un futur marqué par l’exclusion mais surtout la peur.
