Dans les déchirements d’une nation mal cousue : Notre « nous-contre-yo-contre-Haïti »

D’abord, un éclairage : ‘’Yo’’ en créole ou haïtien, pour être puriste, est plus que l’équivalent du pronom personnel ‘’ils’’ ou ‘’eux’’, le pronom complément, la forme tonique du pluriel de ‘’lui’’ en français.

Rose Nesmy Saint-Louis
30 mai 2025 — Lecture : 9 min.

D’abord, un éclairage : ‘’Yo’’ en créole ou haïtien, pour être puriste, est plus que l’équivalent du pronom personnel ‘’ils’’ ou ‘’eux’’, le pronom complément, la forme tonique du pluriel de ‘’lui’’ en français. Quelle histoire ! Vous vous posez peut-être une question : qu’est-ce qui lui arrive, Rose, tout à coup, avec sa « grammaire française est l’ensemble des règles (...) » ? Non, c’est la grammaire politique, économique et sociale d’Haïti qui m’intéresse. On y trouvela substance de notre « nous-contre-yo-contre-Haïti ». Ce mot surcomposé est notre tragédie.

‘’Yo’’ a des significations complexes et profondes dans notre parler national. Tout le monde connaît ‘’yo’’. J’ai donc décidé d’analyser les dangers imbriqués dans la polysémie de‘’yo’’. Cela implique le non-dit, l’explicitement dit, l’implicitement dit. Je n’ai, comme on dit,aucun café amer/kafe anmè à boire avec ‘’yo’’. D’ailleurs, seul, en écrivant cet article, en pleine nuit, je sirote mon Rébo légèrement sucré, ce café arabica d’Haïti, bien caféiné et agréablement corsé. Il me tiendra éveillé face à la coriacité du sujet avec, je l’espère, du recul et de la hauteur.

​Ma réflexion se structure en trois parties. D’abord, je considère mon aventure avec ‘’yo’’dans le « nous-contre-yo-contre-Haïti » politique, en réponse aux messages reçus de nombre delecteurs sur mon article Face au pessimisme et à l’optimisme : Quelle Haïti allons-nous laisser à nos enfants et petits-enfants ? (Le Nouvelliste, 02/mai/2025). Curieusement, ils sont intéresséspar l’origine et l’acheminement de mes pensées sur le pays. Ensuite, j’analyserai l’économiqueavant de clore avec le social, en considérant les déchirements que les trois nous infligent.

Haiti

I- Notre « nous-contre-yo-contre-Haïti » et le déchirement politique

Il était une fois, je croyais dans la lutte aveugle contre eux, ‘’yo’’. Je ne voulais pas me voir dans les yeux de ‘’yo’’. Si, par hasard, nos regards se croisaient, ‘’yo’’, ces ‘’Haïtiensmalotrus, corrompus et malvoulus’’, avaient aussi du mal à me regarder, fuyant leurs propres images dans mes yeux. Ils, ‘’yo’’, étaient des grains de poussière à enlever de mes yeux pour mieux voir les problèmes de mon Haïti, contre l’Haïti de ‘’yo’’. Je n’admirais l’haïtianité quedans ceux qui pensaient et parlaient comme moi. Je rêvais d’un pays sans égoïsme, sans ‘’yo’’,ces pillards qui ne voyaient que la jalousie dans la révolution souhaitée par les opprimés de monpays. Auraient-ils tort ou raison, ‘’yo’’ ? « Peu me chaut, » disais-je. Je ne haïssais personne. J’ai grandi dans une famille pétrie et façonnée par l’amour du prochain et l’amour du pays, le patriotisme. Je voulais simplement combattre l’injustice, contre ‘’yo’’. Cette injustice tenace, je me devais de l’abattre. Je la ciblais dans mes critiques acerbes et propos infâmes dont ma mèreme reprochait. Dans mes rêves, l’injustice était bien ciblée dans le viseur de mon fusil. Je ne savais rien de la folie bienveillante et malveillante de ce fusil imaginaire que je ne pouvais même pas manier. Je scrutais l’injustice dans tout ce que ‘’yo’’ disaient et faisaient. 

Puis, surprise : j’ai découvert que je faisais partie d’une autre classe de ‘’yo’’, aux yeux d’autres ‘’yo’’. Ils se sentaient humiliés par ma chance d’être né dans une famille généreuse,mieux ou moins mal lotie que celles des autres ‘’yo’’. La providence ne m’avait pas permis de choisir mes parents. Je ne pouvais qu’être fier d’eux. Tout cela me rappelait l’emprisonnement de mon père. Son image croupissant dans la douleur, derrière les barreaux, me hantait — une année au Pénitencier National et deux au Fort Dimanche. Il était l’un des ‘’yo’’ qui répugnaient audespote Francois Duvalier, le pire chef des ‘’yo’’ de l’histoire de la tyrannie dans le pays, au dire de tous les ‘’yo’’. Il y avait quelques ‘’yo’’ duvaliéristes dans ma famille. J’ai vécu ce que les historiens haïtiens appellent « l’ère des grandes divisions familiales ». Je me suis donc trouvédans un grand panier de ‘’yo’’, du plus petit au plus grand ‘’yo’’. Ma famille n’était pas le dessusdu panier. Ainsi, j’apprenais la situation de mon pays-otage de ‘’yo’’. La colère me montaitcomme, dirais-je, un Grand-Loa ou un Saint-Esprit politique. Confronté à moi-même, je ne savais pas à quelle chapelle ou cathédrale politique, ou à quel péristyle révolutionnaire me vouer. Je cherchais ma voie. 

Puis, je me suis posé une triple question : Qui suis-je, qui sont ‘’yo’’, qui sommes-nous, tous, dans la société haïtienne ? J’ai fini par prendre sereinement le chemin du monde des pensées sur la condition humaine. Dans la Diaspora, mon appétit pour la lecture augmentait insatiablement. Les livres sont devenus mes fidèles compagnons. Quelques-uns me viennent à l’esprit.

Je me suis diverti avec Les émigrés, le drame du déracinement (Traduit du polonais par Gabriel Meretik, Albin Michel, 1975), cette pièce de théâtre de Slawomir Mrożek, fidèlementtraduite et adaptée en haïtien par Frankétienne dans Pèlen Tèt. Je me suis régalé de la simple élégance de l’écriture et de la force du message dans Le gouverneur de la rosée de Jacques Roumain. J’ai reniflé l’arôme de mon premier fruit authentique de la poésie haïtienne libérée et révoltée de Félix Morisseau-Leroy, une belle réponse à la question de Martin Heidegger dans son Poetry, Language, Thought/La poésie, la langue et la pensée (Harper, 1975) : What are poets forin a destitute time/Quel est le rôle des poètes dans les temps difficiles ? J’ai dégusté « l’égoïsmepositif » dans La richesse des nations d’Adam Smith. J’ai savouré la finesse du mets offert parKarl Marx dans « la lutte des classes », à travers le capitalisme, sa superstructure, son mode et ses relations de production dans Le Capital. J’ai siroté la sapidité de L’homme révolté d’Albert Camus. J’ai cherché et trouvé la saveur surhumaine de Jean-Jacques Dessalines — libérateur des esclaves de Saint-Domingue, fondateur de l’État-nation haïtien et instigateur de la liberté des Noirs en Amérique — dans le surhomme d’ Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzche. J’ai goûté les délices de la négritude dans Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Je me suis amusé avec la sauce piquante de Les damnés de la terre de Frantz Fanon sur lesbarbaries du racisme colonial, la violence révolutionnaire et le danger de la néo-colonisation du pouvoir conquis par les colonisés. Je me suis délecté de « Poétique de la relation » dans La Barque ouverte d’Édouard Glissant (Gallimard, 1990), me plongeant dans le « ventre » du bateau négrier. Je me suis laissé enivrer par Hannah Arendt dans son reportage du Procès de Jérusalem sur le génocide des Juifs, Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal, la tyrannie banalisée. J’ai serré les dents pour descendre la bouteille de trempée à la verveine deLeslie Francois Manigat dans son Éventail d’histoire vivante d’Haïti, la désinvolture dévastatricede nos dirigeants, etc.

Puis, j’ai digéré tout, en me laissant aller avec le vent tropical, vers mon pays natal. ‘’Drôle de produit’’ de la Diaspora, attaché au rationalisme français, au pragmatisme américain et à l’âme haïtienne, j’ai découvert une mère-patrie introuvable dans les livres. Le fils ne reconnaissait pas la mère. La mère ne reconnaissait le fils. Ils ne pouvaient même pas se regarder dans les yeux pour se parler. Stupéfait, j’observais l’animation de tout par la corruption dans la vie nationale — de l’amour, en passant par le travail, la prière charismatique, jusqu’auxspectacles bruyants et spirituellement toxiques du Shalom. Je suis donc parti à la rencontre demes racines-sœurs-frères-paysans abandonnés par la terre et l’État. J’ai fermé les yeux pourmieux voir la catastrophe, mes sœurs et frères dans la poussière épaisse et la sécheresse brûlante. J’ai tout ressenti : (i) leur peur des chefs de gangs dans le ventre, (ii) leur maigre production pourrie sur place, (iii) leur existence coupée du reste du pays quasiment sans infrastructures et sans services publics, (iv) leur incompréhension devant la disparition de l’État face à la gouvernance gangstérisée du pays, (v) leur questionnement de la bizarrerie d’un Conseil Présidentiel de Transition obèse (de sept présidents et deux observateurs) dont l’acronyme est sans équivoque, C-PT — dépourvu d’autorité symbolique, politique, militaire, morale, spirituelleou constitutionnelle, (vi) leur dégoût et suspicion du ‘’Conseil Électoral Éternellement Provisoire’’ (‘’CEEP’’). Je me suis réveillé du cauchemar. Ma joie du retour au pays se heurtait à mon silence. J’ai embrassé ma solitude, stoïque, souriant à ma douleur. J’ai repris la route de la Diaspora, vers ma famille inquiète.

J’ai appris ma leçon : « Les débats stériles sur le pays et sa constitution, la corruption et le culte de l’argent sale — sans la poursuite de l’État de droit, du respect de la constitution et de la dignité humaine de la nation — constituent le travail des politiciens astucieux, baveux et crapuleux d’Haïti ». Patriotes — toutes couleurs, races, tribus, religions confondues — nous avons une même Haïti à sauver. Néanmoins, au fil du temps, le « nous-contre-yo-contre-Haïti »est devenu une sous-culture dans notre Culture nationale, contre la vertu du savoir et du savoir-faire économiques.

II- Notre « nous-contre-yo-contre-Haïti » et le déchirement économique

La politique du « nous-contre-yo-contre-Haïti » est chronophage. Elle a mangé notretemps, le temps perdu dans la haine revancharde. La loi du talion a dévoré plus de deux siècles,perdus dans le rejet de l’autre et de l’État de droit, dans le duel sanglant entre la constitution et la baïonnette, notre konstitisyon-se-papye-bayonèt-se-fè. Nous n’avons pas pu établir le régimepolitique nécessaire au progrès économique. Nous subissons notre propre économie plutôt que de la construire. Je m’adresse particulièrement aux économistes, politiciens et partis politiques du pays: tout doit être revérifié, repensé, réévalué, réexaminé sur la réalité du terrain économique.C’est ce que je commence à faire en analysant le comportement de notre « nous-contre-yo-contre-Haïti », conformément aux principaux systèmes, théories et lois économiques. 

1- La loi de la rareté s’explique par la quantité limitée de ressources matérielles à exploiter et développer (à travers la valeur ajoutée) rationnellement pour la satisfaction des désirs illimités des humains ou ressources humaines. Celles-ci doivent être développées et utilisées intelligemment pour la meilleure exploitation possible des ressources matérielles. Notre « nous-contre-yo-contre-Haïti » encourage le gaspillage, la mauvaise mobilisation,organisation, allocation et exploitation des deux ressources (matérielles et humaines), nous laissant avec : (i) un maigre PIB de $19,85 milliards pour une population de 11,7 millions (Trading Economics, 2023), six fois moins que celui de la République Dominicaine (RD),$121.44 milliards pour une population de 11,4 millions (Worldometer,2024) ; (ii) desinégalités socioéconomiques, avec 20% des Haïtiens détenant plus que 64% des richesseset 66% de ces richesses détenues par 4% de la population, contre 20% de la population possédant 44% des richesses en RD ; (iii) une pauvreté inhumaine, avec 75% de nos compatriotes vivotant en-dessous du seuil de pauvreté (Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères, 2024, France), contre 23,9% des Dominicains sous le seuil de pauvreté. 

2- La loi de l’offre et de la demande explique la fluctuation ou l’’’autofixation’’ des prix pourla quantité de biens et services que les producteurs produisent (Offre) et la quantité de biens et de services que les consommateurs sont prêts à acheter (Demande). Adam Smith explique ce ‘’miracle’’ par la main invisible du marché, du ‘’dieu’’ de l’économie. Ce‘’dieu’’, déraisonnable ou raisonnable, bute sur la panne de l’offre et de la demande en Haïti : (i) les investissements, publics et privés (5% de notre faible PIB), nécessaires à la stimulation de l’offre, sont très faibles ; (ii) le désir naturel de la population de consommerest très fort et la demande soutenue par le pouvoir d’achat ou la demande solvable est trèsfaible, avec 60% de nos compatriotes gagnant moins d’un/$1par jour (Banque Mondiale, 2024) ; (iii) l’arbitrage des affaires, délaissé par l’État et faussé par l’’’omniscience’’ de la main invisible, est assuré par la raison du plus fort, la concurrence déloyale, violente etmortifère de notre « nous-contre-yo-contre-Haïti ».

3- La loi des coûts et avantages marginaux s’établit sur les coûts et profits incrémentaux dans la production d’une unité de produit ou de service de plus. Cette loi s’estompe devant : (i) le dilemme de la faiblesse de l’offre et de la demande causé par le « nous-contre-yo-contre-Haïti » ; (ii) l’économie nationale (qui se délite) dans le désordre et la mauvaise gouvernance ; (iii) la faiblesse historiquement chronique et la fugacité de lacroissance ; (iv) l’incapacité des régimes politiques à allumer le moteur de l’économie, la démarrer et l’accélérer. Depuis plus de deux siècles, notre économie n’a connu aucune longue période de croissance ou belle époque pour la majorité nationale, avec tous ses gouvernements — militaires, civiles, intellectuels, semi-analphabètes, dictatoriaux et pseudo-démocratiques.

4- La loi des incitations est bafouée par notre « nous-contre-yo-contre-Haïti ». Les incitations sont négatives en Haïti. Les agents économiques sont négligés, par les « yo-dirigeants »,dans la barque nationale face aux tempêtes sociopolitiques. C’est le mot d’ordre « Naje pou w sòti »/Nagez pour s’échapper du naufrage national » du président René Préval, grand je-m’en-foutiste devant l’Éternel. Les dirigeants haïtiens, en général, s’intéressent plus à la corruption qu’à : (i) la solidité et la rationalité du cadre réglementaire de l’économie, (ii) la sécurité publique et nationale, (iii) la stabilité politique et sociale, (iv) la libre et rapidecirculation de l’argent, des marchandises, des marchands et des consommateurs.

5- La théorie ou fonction de production est la présentation mathématique expliquant la production en fonction de la relation entre les intrants , pour la production (Q),Capital ou (K) et Travail/Labor en anglais ou (L) et les extrants, les résultats, notre « Sa w plante, se li w rekòlte » (Biens et Services) : Q = f (K, L). Depuis plus d’un siècle, Haïti produit dans la même pauvreté, avec cette même fonction de productionuniverselle. Ce b-a-ba mathématique ne représente peut-être, personne ne le sait, pas plus que 50% de la route menant au développement. L’autre moitié est dans les droits et devoirs de l’État : la sécurité publique et la stabilité politique, le transfert de technologie et du savoir-faire technologique, les bonnes politiques publiques, les bonnes écoles pour le développement et le renouvellement du capital humain, la bonne politique étrangère, le bon esprit entrepreneurial, etc. Les dirigeants haïtiens, contre le pays, ne sont pas à la hauteur de ces exigences.

6- La théorie keynésienne explique l’impact de la totalité des dépenses (un agrégat de demandes) sur la production et l’inflation, suggérant l’intervention de l’État pour la stabilisation de l’économie. Notons que l’économie haïtienne a connu une décroissance de -2,21% pour les cinq dernières années, (Macrotrends 2024) et une inflation de 49,3% de janvier 2022 à janvier 2023 (Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique, IHSI, 2024).La théorie keynésienne ne s’adresse pas à l’État irresponsable qui perd son temps dans le « nous-contre-yo-contre-Haïti ». Quant à l’inflation, dans une économie toujours en panne de croissance et en plein chômage, elle n’obéit pas à la fameuse loi de la Courbe de Phillipsselon laquelle il y a une relation inverse entre l’inflation et le chômage. Ce couple inflation-chômage se pavane main dans la main dans le pays avec ses deux mauvaises filles, La Vie Chère et Faible Production.

7- La théorie ou l’économie de l’offre propose la stimulation de la croissance économique par la dérégulation et la baisse des taxes. Cela n’est pas le travail de l’État prédateur ou dugouvernement kleptocratique pratiquant le « nous-contre-yo-contre-Haïti » violemmentcontre l’économie et la nation. l’État haïtien se comporte comme un gangster s’attaquant aux investisseurs, siphonnant le Trésor public, rendant tous les contribuables très réfractaires aux impôts, taxes et redevances. Les devoirs et les droits fiscaux sont indissociables.

8- La Théorie Quantitative de la Monnaie (TQM/QTM en anglais) est la bonne maîtrise de la manipulation de la masse monétaire pour le meilleur dosage possible des activités économiques et de l’inflation. Pour notre petite économie surdollarisée — à très faible revenu, à très faible épargne intérieure brute (11,37% de notre faible PIP, contre 24% pour la RD, World Bank 2023), à très faible productivité et très faible production doublées d’unetrès faible croyance dans la monnaie nationale (la gourde) — la politique monétaireinspirée de la TQM de la Banque de la République d’Haïti se montre incapable de : (i)créer la croissance forte et durable dont l’économie a besoin pour son démarrage, (ii)juguler l’inflation (l’augmentation générale des prix), et (iii) combattre la vie chère ou l’augmentation, politiquement déstabilisatrice, des prix des produits de première nécessité. Le « nous-contre-yo-contre-Haïti », l’instabilité politique, l’élévation des risques et du taux d’intérêt (17% en 2024 et un taux moyen de 19,32% de 1996 à 2024, Trading Economics), la faiblesse de l’investissement et la concentration du crédit (89,89% pour les trois plus grande, de 2003 à 2021, Global Economy) engourdissent l’économie.

9- La théorie de la régulation — plus complexe que la régulation d’un gouvernement(efficace ou inefficace) des institutions et des agents économiques — cherche à comprendre et expliquer les institution économiques et la société pour un meilleur et plus durable équilibre du système économique : le meilleur mariage possible entre l’économieinstitutionnelle et la sociologie. Ce mariage aide à mieux comprendre les conditionsd’instabilité ou de crise d’une économie, et aussi à prendre les mesures indispensables auretour à la stabilité. Mais l’historicité et l’ancienneté de la crise structurelle de l’économiehaïtienne et la culture d’adaptation aux crises conjoncturelles feraient de toute mesure régulatoire une mesurette. Celle-ci ne nous conduirait pas au retour du ‘’bon fonctionnent’’du système à cause : (i) du mauvais point de départ oublié ou ignoré (par les dirigeants) de la crise, (ii) de l’anormalité de l’’’ordre normal’’ du départ, et (iii) du « nous-contre-yo-contre-Haïti » nous empêchant de chercher et de trouver une solution à l’instabilité originelle ou structurelle.

10- La théorie des choix publics explique comment les politiciens et les gouvernements prennent les décisions en fonction de leurs propres intérêts. Or, dans le mode de fonctionnement de l’économie haïtienne, l’intérêt des politiciens et des gouvernements s’opposent clairement et directement à l’intérêt commun. Celui-ci, dans le cadre d’un paysnormal, est le patriotisme dans la bonne gouvernance. Notre « nous-contre-yo-contre-Haïti » est l’essence qui fait tourner le moteur de la corruption contre l’intérêt et l’amour du pays.

11- Le système capitaliste s’explique par l’ intervention minimale de l’État dans l’économie et le libre fonctionnement de l’économie sous la houlette du marché ‘’autorégulateur’’. Mais en réalité, tout système capitaliste est un mariage, réussi ou échoué, de l’État et du marché,dépendant du dosage. Il s’agit : (i) d’un capitalisme d’État, (ii) d’un État régulateur, (iii) d’un État promoteur et protecteur de la prospérité nationale, (iv) d’un État — ou d’un groupe d’États/bloc régional — défenseur de l’économie par la diplomatie ou la guerre, (v)d’un État fiscalement responsable, (vi) d’un État bon investisseur pour la stimulation de l’économie, (vii) d’un État économiquement respectable et respecté. C’est le contraire de notre « nous-contre-yo-contre-Haïti » et de notre public-privé contre l’intérêt nationalsystémiques et systématiques. L’égoïsme positif expliqué par Adam Smith est, en réalité,une tentative de « chacun pour soi dans l’intérêt de tout le monde » sous le commandement du marché et de l’État. C’est l’idée que toutes les nations du monde pourraient devenirriches et que le devoir fiscal, la générosité et la charité des nantis s’occuperaient des démunis. Ainsi, tout le monde aurait la vie éternelle au paradis céleste après la mort.

12- Le système communiste déclare que la propriété collective, en passant par la possessiondes moyens de production par l’État, sera la fin de l’histoire du capitalisme et l’entrée de l’humanité dans l’ère de l’économie ‘’humanisée’’, ‘’juste’’ et ‘’solidaire’’, au paradis terrestre. Les deux arguments, l’argument capitaliste et celui du communisme, sur l’intervention minimale ou le dirigisme de l’État ont d’énormes défis à relever dans le cas d’Haïti : (i) l’expression ‘’intervention de l’État’’ n’est pas appropriée à la formation de l’État-nation en Haïti ; l’État haïtien n’est jamais ‘’intervenu’’ dans l’économie ; il est né avec l’économie sur les bras ; (ii) Haïti a démarré en 1804 dans le communisme de facto, avec l’État, le détenteur des moyens de production, bien avent la révolution russe ; (iii) l’économie et l’État sont deux enfants siamois de la Révolution haïtienne ; (iv) la propriétéprivée en Haïti, au niveau national, est le fruit d’une grande et sauvage vague de désétatisation, peut-être la première de l’histoire économique de l’humanité ; (v) la nationhaïtienne est très attachée à sa propriété et à son État dirigiste. Toute politique économique ignorant ce dualisme public-privé est vouée à l’échec en Haïti. L’ironie, c’est que la République — du latin res publica, l’affaire publique, l’affaire de tout le monde — est l’affaire à laquelle s’oppose notre « nous-contre-yo-contre-Haïti ». 

13- Le système déclaré socialiste, tel que connu aujourd’hui en Europe, est celui qui fait son chemin en zigzagant à la frontière entre le capitalisme et le communisme, ignorant leurspromesses paradisiaques. Il marche en roulant le dos, un roule m de bò, comme dit notre proverbe, avec les deux systèmes. Ce roule m de bò économique à la recherche du bien-être commun, idéologiquement modeste, est incompatible avec nos méthodes politiques.

L’économie haïtienne trébuche dans son calvaire, dans son long parcours, dans les marécages fouillés par nos gouvernements anti-économiques. Animés par l’immoralité et l’irrationalité, les politiciens s’entredéchirent. Ils ignorent les souffrances de la société.

III- Notre « nous-contre-yo-contre-Haïti » et le déchirement social

Les humains, comme beaucoup d’autres êtres vivants, vivent en groupes organisés, du plus simple au plus complexe : peuplade, tribu, État-nation, royaume, république, fédération, union, empire, etc. Toutes ces catégories se trouvent sous le parapluie de la mêmehumanité, avec de bonnes et mauvaises valeurs ou vérités universelles : l’amour et la haine, la joie et la peine, le rire et le larmoiement, l’égoïsme et l’altruisme, la violence et la paix, la conscience du présent et du passé, le respect de la vie et de la mort, etc. Telles sont les réalitésavec lesquelles toute nation se fraye un chemin vers le revenu élevé, le revenu moyen ou le faible revenu (la pauvreté).

La terre d’Haïti a connu toutes les organisations politiques de groupes humains ci-dessus mentionnées : (i) la fédération ou l’union (paisible ou belliqueuse) des caciquats avant l’arrivéede Christophe Colomb, (ii) l’établissement de l’État-nation en 1804 par la Révolution, (iii) les petites peuplades analphabètes, sans actes de naissance et sans accès aux services publicslâchées dans les bois du pays, (iv) la République bancale, (v) la tension entre la majorité Noireet la tribu minoritaire des Noirs moins bronzés ou Mulâtres, (vi) le royaume du Nord d’Henri Christophe, (vii) l’empire de Jacques 1er et celui de Faustin 1er. 

Il est clair que c’est la qualité du régime politique qui détermine pour une société : (i) sasolidité ou fragilité, (ii) sa sécurité ou vulnérabilité, (iii) sa prospérité ou pauvreté, (iv) sa fraternité dans le vivre-ensemble ou son animosité dans la division, (v) sa liberté dans le travail pour le bien-être commun ou sa servilité dans la destruction du bien commun. Malheureusement,à cause de notre « nous-contre-yo-contre-Haïti », nous souffrons de notre indivisible « fragilité-vulnérabilité-pauvreté-animosité-servilité », notre 1 + 1 + 1 + 1 + 1 = 1 et de ses effets pervers :

1- La culture de la pauvreté, l’obscurantisme et la corruption démoralisent la nation etralentissent l’accumulation du capital dans la société ;

2- Les frontières entre le bien public, le bien privé et le bien-être commun sont trop flous et aléatoires dans la société ;

3- Le développement du secteur informel — (60% de notre économie (BTI 2024 ) et 16,2% en République Dominicaine (Visual Capitalist 2023) — brouille notre société rongée par la déraison d’État et la raison du plus fort, sans filets de sécurité sociale.

Nous voici, Haïtiens, avec nos politiciens, ces deux côtés de la même médaille, la même pièce de monnaie, jouant au pile ou face sordide : Mauvais ou pires ‘’dirigeants-yo’’ ? Moinsméchants ou plus méchants ‘’dirigeants-yo’’ ? Moins corrompus ou plus corrompus ‘’dirigeants-yo’’ ? Nous somme dans la même société, le même malheur, le même bateau national, le même naufrage national, le même sauve-qui-peut national, sans gilet de sauvetage national. Nous nous en remettons au sa l fè l fè, au hasard politique, économique et social. Pile, la société perd ; face, la société perd. Nous perdons. Nous nous perdons.

Haïti en a assez. Trop d’ignorance. Trop d’arrogance. Trop de bassesse. Trop de tristesse.Trop de leurres. Trop de malheurs. Trop de singeries. Trop de flatteries. Trop de médiocrités. Trop de méchancetés. Trop d’idiots joyeux. Trop de cerveaux peureux. Trop de haine futile. Trop de violences inutiles. Trop de corps mutilés. Trop de cadavres empilés. Trop d’âmes martyrisées.Trop de cœurs brisés. Nous nous noyons dans notre « nous-contre-yo-contre-Haïti ». Nous nous sommes menti. Le monde nous ignore, nous regardant dans le miroir de notre société qui se dévore.

Tels sont les pièges corrélationnels de notre « nous-contre-yo-contre-Haïti » dans lesquelsnous sommes pris : la politique désemparée ↔ la nation déchirée ↔ l’Haïti démembrée ↔ la violence démesurée ↔ l’économie délabrée. L’interaction des forces de destruction se renforcent.

Comment casser le cercle vicieux ? Heureusement, le problème contient la solution : le renversement de notre « nous-contre-yo-contre-Haïti » en deux étapes — le « nous-contre-yo-pour-Haïti vers le « nous-avec-yo-pour-Haïti ». Nous pouvons, si possible, sauter la premièreétape. L’exercice est difficile. Réveillons-nous. Restons éveillés avec notre café L’Union fait la force. Patriotes, nous devons nous dépasser, nous réinventer dans l’amour d’autrui, l’amour de nos ancêtres, l’amour de la vérité pour la réalisation de cette possibilité. Nos réserves matérielles,morales, intellectuelles et spirituelles doivent être mobilisées, organisées et exploitées. Nous avons, plus que jamais, besoin de la paix avec les esprits ancestraux, révolutionnaires et faiseurs de miracles. Nous avons une nation à retailler, à recoudre, dans la paix politique, sociale et économique.

Rose N. Saint-Louis, auteur de Le Vertige haïtien, essayiste, ancien économiste au US Bureau of Labor Statistics (BLS) exclusivelyrose1@yahoo.com