Crise potentielle du carburant : comment l’APPE peut agir sans transgresser

Le 12 mai 2025, l’Association des Professionnels du Pétrole et de l’Énergie (APPE) a adressé une nouvelle lettre urgente au Premier ministre d’Haïti, tirant la sonnette d’alarme sur l’imminence d’une paralysie complète du secteur pétrolier.

Jean Raynald Boyer
22 mai 2025 — Lecture : 3 min.

Le 12 mai 2025, l’Association des Professionnels du Pétrole et de l’Énergie (APPE) a adressé une nouvelle lettre urgente au Premier ministre d’Haïti, tirant la sonnette d’alarme sur l’imminence d’une paralysie complète du secteur pétrolier. Pour ceux qui suivent de près cette industrie, cette lettre n’est pas une surprise. Ce n’est ni la première alerte, ni une exagération.

Depuis plusieurs années déjà, les compagnies pétrolières, via l’APPE, ont multiplié les correspondances officielles à l’endroit des autorités. Elles ont prévenu des risques occasionnés par l’augmentation de l’insécurité et l’extension du pouvoir des groupes armés sur les routes. Mais ces alertes, malheureusement, n’ont pas été suivies d’actions concrètes à la hauteur du défi.

La désignation récente, par les États-Unis, de plusieurs gangs haïtiens comme organisations terroristes étrangères (FTOs) a introduit une variable juridique et diplomatique majeure : toute interaction, même involontaire, avec ces groupes peut être interprétée comme un financement du terrorisme.

Dans ce contexte, la majorité des compagnies pétrolières, si non toutes, ont ajusté leurs responsabilités – notamment en transférant la charge de transport aux stations-service elles-mêmes. Une décision que l’on peut comprendre comme tentative de se protéger légalement, mais qui, soyons francs, ne règle pas durablement le problème.

Dans un article publié en novembre 2024 (« Décentraliser pour un avenir résilient » https://lenouvelliste.com/article/251577/faire-face-aux-crises-petrolieres-en-haiti-decentraliser-pour-un-avenir-resilient ), j'avais souligné la nécessité de créer des infrastructures de stockage régionales, afin de ne plus dépendre exclusivement de Port-au-Prince. Aujourd’hui, ce manque de redondance logistique renforce la vulnérabilité du système, et oblige les acteurs à s’appuyer sur des dispositifs de fortune ou sur des corridors fragiles.

Heureusement, des poches de résilience existent. Au Cap-Haïtien et à Miragoâne, certains transporteurs continuent de livrer du carburant dans des conditions « maîtrisées », grâce à des ententes logistiques entre les cinq compagnies membres de l’APPE et des transporteurs maritimes. Ces circuits sont bien établis, utilisés conjointement, et échappent aux zones sous contrôle des groupes armés.

Dans cette période critique, et en attendant une réponse tangible de l’État, il est possible – mais surtout prudent – que les compagnies membres de l’APPE poursuivent les livraisons dans les zones où les risques juridiques sont contenus. Cela impose bien entendu, des garde-fous clairs :

- Aucune transaction, directe ou indirecte, ne doit avoir lieu avec des entités armées ou leurs relais.

- Tous les flux doivent être documentés, traçables et neutres.

- Les transporteurs maritimes et terrestres engagés dans le processus doivent être connus, indépendants, et vérifiables.

Ce n’est pas une stratégie de contournement. C’est une stratégie de prudence — qui permet de continuer à approvisionner certaines régions, sans franchir les lignes rouges imposées par le droit international.

L’APPE ne peut, ni ne doit devenir une entité opérationnelle. Cependant, son rôle reste central pour :

- Documenter ce qui est légalement faisable,

- Porter une parole coordonnée, lucide et responsable face aux autorités,

- Et montrer aux observateurs locaux et internationaux que le secteur agit avec retenue, conscience et cohérence.

Ce qui arrive aujourd’hui n’est pas un choc imprévu. C’est le résultat d’un empilement de retards stratégiques. Et si l’État doit maintenant répondre de manière ferme et immédiate, le secteur, lui, a la responsabilité de continuer sans se compromettre.

Approvisionner sans transgresser. Tenir sans céder. Être prudent sans se retirer. Voilà l’équilibre difficile mais nécessaire que les professionnels doivent viser — pour garder le pays alimenté, sans alimenter la confusion.

Jean Raynald Boyer

Ancien secrétaire de l’APPE

Ancien Directeur Général de compagnies pétrolières en Haïti

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Email : raynald.boyer@gmail.com