Lettre d’un pays sans enfance

À l’occasion du Mois du Patrimoine Haïtien, Mai 2025.

Jean-Jacques Stephen Alexis
06 mai 2025 — Lecture : 4 min.

À l’occasion du Mois du Patrimoine Haïtien, Mai 2025.

Des enfants de la première République noire libre

Aux Nations de la Terre, 

Aux gardiens de la mémoire et aux architectes de demain, À ceux qui prononcent le mot « liberté » comme un serment, Et à ceux qui brandissent la justice comme un étendard,

Nous vous écrivons depuis une île où le sol a nourri les premiers pas d’une humanité debout. Depuis les racines des arbres où les marrons chantaient dans l’ombre, les veines encore tièdes, les rêves toujours incandescents. Depuis le sel des mers, qui portèrent des chaînes et conservent les noms.

Nous sommes les Haïtiens. Les héritiers de celles et ceux qui ont crié NON, non pas en silence, non pas en supplication, mais dans la flamme, dans le combat, au nom sacré de l’humanité.

Nous sommes les descendants de Boukman, de Sanite Bélair, de Dessalines, de Catherine Flon, de Charlemagne Péralte, et de tous ces anonymes, morts sans tombe mais non sans gloire.

Nous sommes les inventeurs de la liberté pour les opprimés. Oui, inventeurs. Car quel autre mot convient à l’acte de faire éclater l’Histoire pour enfanter l’inédit? Une nation d’anciens esclaves, gouvernant eux-mêmes, défiant les empires, et offrant asile à tout être humain en quête de libération, bien avant que le monde ne s’en croie capable.

En ce mois de mai, Mois du Patrimoine Haïtien, nous ne réclamons ni cortèges, ni folklorisation. Nous exigeons reconnaissance et restauration.

La dette d’Haïti envers le monde est payée. Il est temps que le monde s’acquitte de la sienne envers Haïti. Que cela soit gravé dans les consciences :

L’indemnité imposée par la France, ce rançonnement de notre liberté, fut une crucifixion économique. Et le silence complice des nations, un consentement prolongé. Deux siècles d’étouffement, sous les applaudissements étouffés de ceux qui savaient.

Nous ne quémandons rien. Nous proclamons haut et clair : Il est temps pour la France d’agir avec dignité. Non par charité, mais par justice. Restituer ce qui fut extorqué. Reconnaître ce qui fut nié. Réparer non seulement en argent, mais en dignité.

Aux puissances qui influencent nos politiques, dictent nos lois, arment nos oppresseurs : Assez. Cessez d’exiger de nos gouvernements qu’ils étranglent leur propre peuple. Cessez de dessiner la paix tout en alimentant la guerre. Cessez de faire de l’aide un collier de fer au nom de la coopération.

Haïti mérite la paix, non comme un don, mais comme un droit. Haïti mérite la protection, non la punition. Haïti mérite d’être soutenue, non surveillée.

Que l’on cesse de parler à notre place. Que l’on commence enfin à nous entendre.

Rappelons-le : Votre histoire est incomplète sans la nôtre. Vos révolutions ont puisé dans la nôtre. Vos penseurs ont médité la nôtre, en secret, tandis que vos banquiers préparaient notre chute.

De Bolívar à Mandela, de Toussaint à Lincoln, l’écho d’Haïti traverse les siècles. Nous avons affirmé l’universel avant vos constitutions.

Il est temps de rebâtir Haïti, non comme un chantier, mais comme une promesse. Une promesse fondée sur un texte ancien que nous avons toujours porté en nous : La Charte du Mandé, rédigée au XIIIe siècle, bien avant vos déclarations. Elle proclame que chaque vie est sacrée, que la faim est une offense, et que l’oppression est l’ennemie de toute société humaine.

Nous en appelons au cercle des nations pour restaurer ce cercle brisé. Pour qu’ensemble, nous fassions naître une Haïti digne de son passé et de son avenir. Une Haïti où la terre est vénérée, où l’enfant du paysan marche aux côtés de l’enfant du président, où la justice n’est ni différée, ni négociée, où la liberté ne se paie plus de sang.

Nous invitons le monde à marcher avec nous, non en sauveurs, mais en égaux. À se souvenir des ossements dans notre sol, de la braise dans nos veines. À honorer les sacrifices faits pour que, désormais, vous puissiez dire : Je suis libre.

Ce n’est pas une supplique. C’est une convocation. Une injonction à l’Histoire.

Jean-Jacques Stephen Alexis 

Pour Le Peuple d’Haïti.

Par la voix de celles et ceux qui se souviennent.

Par la mémoire de celles et ceux qui saignent encore. 

Par l’espérance de celles et ceux qui y croient toujours.

Ayibobo, Que nos ancêtres nous entendent. 

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