Des générations se sont posé la même et vieille question. Je ne suis ni pessimiste ni optimiste. Je m’expliquerai.
Si vous, politiciens d’Haïti, aviez onze ans pendant la chute du régime duvaliériste en 1986, vous êtes âgés de cinquante ans, d’un demi-siècle. Vous ne connaissez que la politique du déchoucage (la violence folle contre la violence haineuse), les coups d’État militaires, les escadrons de la mort ou zenglendo, le SIDA, les barons de la drogue, le fonctionnement intermittent de l’école déchue, les élections truquées, les tremblements de terre, le populisme effréné, la corruption débridée, l’acceptation officielle des zones de non droit, le dévergondage politique, le président-bandit-légal Michel Martelly, le kidnapping, la COVID, les sobriquets porteurs de deuils (Ti Lapli/Renel Destina et Barbecue/Jimmy Chérizier), etc.
Si vous aviez au moins dix-huit ans en 1986, l’âge de la majorité, vous faites peut-être partie des nostalgiques du passé oppressif qui nous a mis aujourd’hui dans le chaos d’une Haïti qui a toujours été le pays de la minorité contre la majorité. Des indicateurs socioéconomiques se moquent de votre nostalgie : l’espérance de vie, l’analphabétisation, les moyens de communication, l’accès à information et à la connaissance, les infrastructures, l’injustice, l’émancipation politique, culturelle et linguistique du peuple oppressé. Regardez et comparez ces données quantitatives et qualitatives. Vous les trouverez graves et moins graves que celles du passé auquel vous êtes attachés. Le drame de notre pays est plus complexe que vous le croyez.
Les plus vieux d’entre nous, désillusionnés et déprimés, ont le regard rivé sur le crépuscule de leur vie dévalorisée. À force de le regarder, ils sont devenus l’horizon ténébreux d’une Haïti codirigée par les gangs et les épouvantails d’un Conseil Présidentiel de Transition (CPT), d’une Haïti qui est aujourd’hui un enfer pour la minorité et la majorité, d’une Haïti et d’une jeunesse haïtienne qui se font peur. Quelle Haïti allons-nous laisser à nos enfants et petits-enfants ?
À l’heure qu’il est, avant de répondre, il y a d’autres faits importants à souligner. En dépit du brouhaha national, pensons, luttons, parlons, écrivons, lisons. Sérieusement.
Je retiens sept faits des 298 années du système esclavagiste à Saint-Domingue — de l’arrivée du premier esclave de l’Afrique en 1506 à la naissance de l’État-nation haïtien en 1804 : (1) la marge de profit des expéditions de la Traite négrière, entre 15% et 20% ; (2) la violence des colons-criminels-violeurs perpétrée contre les esclaves, les inégalités les plus fétides et la plus forte concentration des richesses pami les colonies françaises ; (3) l’espérance de vie d’un esclave de plantation, 10 ans (Mémorial de l’abolition de l’esclavage, Nantes) ; (4) les mauvaises affaires maintenues par le racisme systémique, la haine, l’égoïsme, le mépris de l’humain, l’exclusion politique, sociale et économique de la majorité de la population de Saint-Domingue ; (5) l’ébranlement du pilier socioéconomique du système par le marronnage et les révoltes des esclaves ; (6) le grippage du moteur de l’économie coloniale ; (7) la banqueroute de l’État colonial provoquée par la Révolution haïtienne. Telles étaient les réalités à Saint-Domingue, dans un monde écartelé — avec l’Europe occidentale comme centre de gravité — foncièrement raciste, nationaliste, égoïste, belliqueux et nauséeux, où régnait l’intégrisme chrétien, la hiérarchie raciale et la supériorité civilisationnelle autodéclarée des Européens.
Les réalités des 298 années d’esclavage ressemblent à celles des 221 années du système post-esclavagiste, avec les mêmes mots et maux : (1) la marge de profit des banques, générée par le faible moteur financier de l’économie, 40 % pour la Sogebank en 2020, le profit bancaire le plus élevé de la Caraïbe (The Banker, 2021 and U.S. Department of State, 2024), la concentration des actifs (80%) détenus par les trois plus ‘’grandes’’ banques (Unibank, Sogebank et Banque Nationale de Crédit, BNC), la faiblesse du ratio crédit/PIB (5,3% en 2023) et la concentration du crédit (France, Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté Numérique, 2025) ; (2) la violence entrepreneuriale des mauvais hommes d’affaires et des gangs-kidnappeurs-violeurs ; (3) l’aggravation de la crise systémique et des crises conjoncturelles ; (4) le racisme systémique, envenimé par le couleurisme et le complexe d’infériorité raciale hérités du système esclavagiste, le mépris, la haine et l’exclusion socioéconomique de la majorité nationale ; (5) la plus faible espérance de vie de la région , 63,7 ans ; (6) l’aggravation de l’égoïsme, des inégalités, avec 66% des ressources détenues par 4% de la population et 75% de la nation sous le seuil de pauvreté (Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères, 2024, France), de la corruption et de l’impunité ; (7) l’ébranlement, puis la banqueroute de l’État provoqués par les revendications légitimes, les révoltes du peuple et la gangstérisation de la politique et de l’économie. Voilà les réalités d’Haïti dans une économie mondiale et mondialiste — dans un monde de progrès scientifiques et d’innovations technologiques, contre l’intégrisme religieux — où tout est mondialisé à travers l’Internet, rendant le national mondial et le mondial national.
Par-delà la manipulation des événements — les petites histoires de l’Histoire, la révision de l’Histoire et les philosophies conflictuelles de l’Histoire — Haïti est en attente devant le tribunal de l’histoire de la création des richesses et de la pauvreté. La justice est attendue. Les verdicts sont attendus. Les réparations sont attendues (Dette d’Haïti : Emmanuel Macron veut reconnaître une « injustice, » rapporte Libération, 16 avril 2025). L’heure de l’union des forces patriotiques est attendue. Cependant, quels que soient les résultats attendus, n’oublions jamais notre devoir de mémoire, sans rancune et sans haine, ces crimes contre le pays et l’humanité :
- Le patricide, avec l’assassinat ignoble du père fondateur de la nation, Jean-Jacques Dessalines, le 17 octobre 1806, et de l’idéal de la Révolution haïtienne ;
- Le génocide le plus long de l’Histoire, l’esclavage (de 1506 à 1803), et le génocide du « persil » d’octobre 1937 par le dictateur dominicain Rafael Leonidas Trujillo dont le nombre exact de victimes reste inconnu (plus de 20,000 Haïtiens massacrés) ;
- L’économicide de la dette de l’indépendance, de la corruption des dirigeants haïtiens et de la levée de fonds, $13 milliards/$13,000,000,000 (The New York Times, 8/7/2021), pour la grande tragicomédie, la « reconstruction d’Haïti » après le tremblement d’une magnitude de 7 à 7,3 sur l’échelle de Richter du 12 janvier 2010 ;
- Le fratricide des guerres civiles du 19e siècle et celui de l’Haïti d’aujourd’hui sous le feu du monopole de la violence gangstérisée — les gangs armés contre le peuple, les gangs armés entre eux et les brigades de vigilance du peuple laissé-pour-compte face aux gangs ;
- Le liberticide commis par tous les ennemis de la liberté politique, économique, sociale, culturelle et spirituelle contre la nation haïtienne ;
- L’ethnocide ou la destruction systématique de ce que furent nos ancêtres avant la tragédie de la traversée de l’Atlantique : l’engloutissement de toute une existence et l’émergence d’une autre, l’anéantissement de leur philosophie de la vie et le développement de la philosophie de la survie, leurs noms africains remplacés par les noms de leurs oppresseurs, la fin de la vie libre et le commencement de la vie dans l’esclavage physique et mental ;
- Le déicide accompli contre l’âme nationale — à travers l’éducation nationale, les églises, la commémoration officielle des grands événements de l’histoire de la nation à grands coups de Te Deum (‘’Nous te louons, ô Dieu-Chrétien’’) — par l’État haïtien déclaré laïque, par la paupérisation et l’exploitation spirituelles du peuple, par des pasteurs, des missionnaires du monde entier et des houngans charlatans.
L’épopée de la Révolution haïtienne dont nous sommes le dépositaire est vécue comme une chose non-essentielle, vidée d’elle-même, dépourvue de sa profonde choséité, de son essence, du contenu de la substance de son contenu. Haïti est piégée dans le mauvais « éternel retour » (la pensée nietzschéenne), le mauvais « Tan ale, tan tounen » de notre philosophie populaire, le retour sans cesse du mauvais temps : l’histoire inachevée à laquelle chaque génération doit ajouter son chapitre. Quelle Haïti allons-nous laisser à nos enfants et petits-enfants ?
Je suis arrivé au bout des faits. Pourtant, ce que j’ajoute fera grincer des dents : considérant les tragiques réalités du passé et du présent, je mets l’optimisme et le pessimisme haïtiens à la même poubelle. Pour bétonner ce que j’ai dit, je table sur un constat : souvent, trop souvent, lorsqu’on analyse la situation politique, économique et sociale d’Haïti, on se persuade de deux contraires également dangereux, le pessimisme et l’optimisme.
Sous un angle pessimiste, la tendance à prendre le pays du mauvais côté lorsqu’on considère sa crise, nombreux sont ceux qui — incapables de faire les liens entre les réalités et d’en évaluer les nuances — perdent leur lucidité, leur faculté de comprendre, de voir au-delà des symptômes de la crise. Ils rationalisent leur défaitisme. Terrifiés par la situation, ils s’éloignent des causes profondes de l’infection politique, sociale et économique gangrénant Haïti : la saleté et l’instabilité politiques, l’injustice et la pauvreté, la corruption et les conflits sociaux, l’incertitude et l’insécurité, la faiblesse chronique de la croissance économique et de l’investissement, la fragilité et la fragilisation continues des fondations de l’édifice national déjà mal construit.
Alors, les pessimistes reprennent le refrain bien connu de la malédiction : « Se fini pou Ayiti ; peyi saa pab janm chanje/C’est fini pour Haïti ; ce pays ne changera jamais ». Ils nous tendent la corde de pendaison. Pire, leurs pensées et paroles sont contradictoires et fausses. On dirait que le progrès n’est pas haïtien. On dirait que le pays, avec ses problèmes enchevêtrés, est une mauvaise exception du monde. On dirait que les Haïtiens sont faits pour échouer en Haïti et réussir ailleurs. On dirait que le problème systémique se trouve à ailleurs. On dirait qu’on peut s’amuser avec le problème national. On dirait que le problème était français, allemand, puis américain. On dirait que le problème peut être résolu par la communauté internationale. On dirait que les causes du problème et la solution au problème ne sont pas à la fois internes et externes.
Sous un angle optimiste, lorsqu’on regarde Haïti du bon côté, il y a les idolâtres du passé qui n’ont rien appris de l’histoire. Ces optimistes, nus face à la réalité, se réjouissent aveuglement de l’exubérance de la gloire bien méritée aux ancêtres dont ils ne sont pas à la hauteur — de la Révolution haïtienne, la Première République Noire du monde et la Liberté universelle. Perdus dans le présent, ils s’admirent à travers le miroir du passé, avec l’hypertrophie de leur pouvoir réel. Le surhumain ancestral leur monte à la tête, dans un mélange de vérités et de contrevérités : l’ardeur du peuple au travail, la résilience haïtienne, le sous-sol national gorgé de ressources, la vocation déclarée agricole d’Haïti, la croyance du peuple dans l’éducation et l’univers du vodou confondu avec le phénomène du loup-garou de la France médiévale, dans une Haïti sans loups.
Alors, les optimistes crient sur les montagnes du pays et sur les toits du monde : « Ayiti chéri, pi bon peyi pase w nanpwen »/Haïti chérie, il n’y a pas de meilleur pays que toi ». L’état piteux de la politique, de l’économie et de la société rejette cette publicité mensongère pour un pays où les malheurs ont toujours été en concurrence entre eux. En les écoutant, on dirait n’importe quoi. On dirait que la vie fait marche arrière dans le pays. On dirait que la résilience — bien visible dans l’évolution et l’adaptation de l’espèce humaine — n’est pas intrinsèque à l’Homo sapiens de l’Afrique que sont tous les humains. On dirait que les ressources minières valent quelque chose sans le développement des ressources humaines. On dirait que l’enthousiasme au travail du peuple, sa croyance dans l’éducation et les mystères suffisent sans la création de solides temples du savoir ouverts à tous les cerveaux de la nation. On dirait que nous pouvons — sans la sécurité, la stabilité et la paix — conduire Haïti à leur prospérité imaginée.
On peut avoir raison et/ou tort d’être pessimiste ou optimiste à l’égard de son pays et défendre facilement sa thèse. Ce qui est extrêmement difficile à faire, c’est de regarder les réalités et de se retrousser les manches pour la suppression de ce qui mérite d’être supprimé, la préservation de ce qui mérite d’être préservé, la transformation de ce qui mérite d’être transformé, la mobilisation et l’organisation de toutes les forces patriotiques du magnifique arc-en-ciel national — de toutes nuances sociales, ‘’raciales’’, épidermiques et ethniques — pour la révolution pacifique de ce qui mérite d’être révolutionné dans le pays.
Les ténèbres effroyables du malheur (le pessimisme) et la lumière aveuglante des faux espoirs (l’optimisme) nous empêchent de voir les réalités. Celles-ci ne sont ni les beaux rêves des somnambules ni les cauchemars des prophètes du malheur. Seul le réalisme constructif peut nous aider à dépasser la confrontation manichéenne entre l’optimisme et le pessimisme et, enfin, trouver la voie menant au progrès. Ce réalisme constructif s’inspire de la vie des patriotes. C’est leur courage face aux tragiques réalités ; c’est leur volonté de ne plus les subir ; c’est leur capacité à les vaincre dans leurs pensées, leurs paroles et leurs actions.
C’est à nous, forces patriotiques du terroir national et de la grande Diaspora, de trouver — avec le réalisme constructif — la réponse politique, économique et sociale à la question : Quelle Haïti allons-nous laisser à nos enfants et petits-enfants ?
I- Le réalisme constructif au service du progrès politique
Sans fanatisme, remontons plus loin dans le temps pour mieux comprendre la catastrophe politique d’Haïti. Nous le faisons à la lumière de la pensée de Socrates, un philosophe et sage qui n’a rien écrit, rapportée par son meilleur élève Platon dans La République, le premier livre, dit-on, à aplanir le terrain systémique de la politique.
Toute République — un régime politique de trois pouvoirs (l’exécutif, le législatif et le judiciaire) — est inspirée de La République, le livre. Platon, reprenant les leçons de son maître, classe, si l’on regarde bien, six régimes imparfaits, du moins mauvais au pire :
- L’ aristocratie, un régime exclusivement dirigé par les déclarés plus capables, nous renvoyant au Parti Libéral (PL), fondé en 1870 en Haïti, dont le slogan était « Le pouvoir aux plus capables », aux autodéclarés plus capables d’un clan ou d’une tribu ;
- La démocratie, un régime fondé sur le pouvoir de la majorité, pour le meilleur et pour le pire, choisi par la majorité et renouvelé librement et électoralement par la majorité — une démocratie en panne en Haïti, un pays en transition permanente vers un monstre politique inidentifiable et indescriptible, avec des institutions dysfonctionnelles ;
- La timocratie, un régime fondé sur l’honneur militaire et l’appropriation des terres et d’autres biens, ressemblant au siècle de régimes militaires sans trêve en Haïti après l’indépendance — la longue période des carabiniers pour le ‘’déshonneur’’ du pays ;
- La dictature, un régime fondé sur la concentration, l’absolutisme, l’autoritarisme, le paternalisme et l’exercice sans contrôle du pouvoir — profondément enraciné dans le comportement, la culture et le reflexe politiques des dirigeants haïtiens ;
- L’oligarchie, un régime fondé sur le culte de l’argent, le frère-jumeau des dirigeants haïtiens qui considèrent le pouvoir comme un instrument d’enrichissement personnel, de mobilité socio-économique dans la corruption et de renforcement de la puissance des plus riches — le slogan du bal nuptial du président Jean-Claude Duvalier, « Si w pa gen lajan mete ko w lan kwen/Si vous n’avez pas d’argent, mettez-vous dans un coin », au rythme du Bossa Combo au palais national ;
- La tyrannie, un régime dictatorial, fondé sur l’oppression pour l’oppression, dirigé par un tyran messianique auto-déclaré protecteur ou sauveur du peuple — le comportement de Francois Duvalier et d’autres dirigeants mégalomanes d’Haïti.
Le réalisme constructif va dans le sens d’un régime politique inspiré des deux moins mauvais systèmes : l’aristocratie platonicienne des ‘’vrais plus capables’’ et la démocratie, supportées par la dictature de la loi. C’est la « justice pour tous et la méritocratie inclusive ». C’est l’exercice du pouvoir des plus capables de la vraie majorité nationale — sans frontières raciales, familiales et sociales — au service de tout le monde : l’amélioration et la réconciliation de « Le pouvoir au plus capables » et de « Le pouvoir au plus grand nombre », du Parti National (PN) fondé en réponse au PL. Pour ce faire, Haïti a besoin de cinq piliers pour sa sécurité, sa stabilité et sa prospérité : (1) l’Établissement de la loi, (2) la Dictature de la loi, (3) le Respect de la loi, (4) la Violence légitime de la loi (pour être Wébérien) et (5) l’École, le Tribunal et la Prison de loi.
II- Le réalisme constructif au service du progrès économique
Il est absurde de parler de relance économique dans une Haïti en pleine crise sécuritaire, en plein bouleversement social et en plein naufrage national. Ainsi, le réalisme constructif m’exhorte à la réflexion sur le résumé de l’essentiel de l’économie en tant que science du possible :
- Adam Smith, avec L’Égoïsme positif et la main invisible du marché, dans La richesse des nations, démontre l’interdépendance des producteurs, des travailleurs et des consommateurs ; ils sont tous producteurs, travailleurs et consommateurs et, sous une forme ou une autre, des acheteurs et vendeurs — acheteurs et vendeurs de produits, de capitaux et de la force de travail au travers des moyens de production essentiellement privés. C’est le cas des Haïtiens, prêts à mourir pour leurs propriétés privées : leurs grandes et belles maisons en montagne ou leurs taudis dans les bidonvilles ou la paysannerie, leurs grandes propriétés ou lopins de terre, leur bien-être et leurs biens privés, souvent contre le bien-être national et le bien commun. Le peuple haïtien est prêt à s’immoler pour sa liberté économique et sa pulsion d’aventurier entrepreneurial créateur de richesses.
- Karl Marx, avec La lutte des classes qui est le moteur de l’histoire et du fonctionnement économiques de la société humaine. Cette lutte des classes est ubiquitaire dans notre vie nationale — de l’économie esclavagiste et coloniale à celle du système post-esclavagiste et néocolonial — dans le mode et les relations de production et le partage de la production. Selon Marx, l’État, à la place du marché, devrait temporairement être le détenteur des moyens de production afin d’assurer le bien et le bien-être communs avant l’émergence d’une société sans classe, sans l’État, avec la propriété collective. Cela ressemble à la croyance du peuple haïtien dans le devoir sacré de l’État-père de la nation né dans la Révolution haïtienne, à son aspiration au pouvoir et à ses attentes de l’État. Aussi pauvre soit-il, l’État est le plus grand hôpital, la plus grande université, le plus grand producteur d’électricité, le plus grand propriétaire foncier et le plus grand espoir ou désespoir du pays. La faillite et la démolition de l’État constituent un crime de haute trahison nationale.
- Joseph Schumpeter, avec La destruction créatrice, illustrant mieux que tout le monde la situation économico-technologique des pays, dans un monde dynamique, très complexe et uni dans les bienfaits et les méfaits des innovations technologiques. Toute entreprise ou économie doit innover, se réinventer ou s’étioler. Ainsi, nos dirigeants se trouvent à la croisée de trois choix : (1) poursuivre la voie de la tragédie avec le pays vers l’abattoir économique, en porte-à-faux avec les réalités du monde ; (2) subir le monde en acceptant les miettes des retombées de ses progrès à travers la charité et l’humiliation habituelles ; (3) embrasser, avec la volonté et la raison économique d’État, les progrès du monde.
Curieusement, seul le mariage patriotique de l’État fort et intelligent et du marché libre et bien régulé peut apporter la solution aux problèmes de : l’investissement (un Investissement Direct Étranger (IDE) projeté à 0,11913% du PIB en 2025, Trading Economics), la corruption débridée (une très mauvaise note de 16 sur 100, classée 168e sur 180 pays en 2024 Transparency International), la persévérance du chômage structurel (une projection de 54,22% en 2025, Statista), la fuite rapide des capitaux et des cerveaux (départ des cerveaux, des investisseurs, des investissements et de l’argent de la corruption), la faiblesse chronique de la croissance (une projection de -1,0% en 2025, Fond Monétaire International), l’inflation insupportable (49,3% de janvier 2022 à janvier 2023, Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique, IHSI).
III- Le réalisme constructif au service du progrès social
Prenons maintenant le réalisme constructif au service du progrès social en jetant un regard sur la société de la prêche la plus écoutée, de la chanson la plus populaire, du discours social à la mode, de l’espoir de tout le monde : la société du vivre-ensemble. Tout le monde en parle, du citoyen le plus vertical au leader du gang le plus fatal. Oh ! oui, vivre-ensemble ! Cependant, une question : ne vivons-nous pas ensemble depuis plus de deux siècles, l’arme pointée sur l’autre, dos à dos, les riches contre les pauvres, les dirigeants contre les dirigés, les uns sur le dos des autres ?
C’est au nom du vivre-ensemble qu’on a foulé aux pieds la Liberté-Egalité-Fraternité et l’Union fait la force. La société du vivre-ensemble à construire avec le réalisme constructif pour le progrès social se veut :
- Une société haïtienne à la fois extravertie, tournée vers le monde et la grande Diaspora haïtienne et introvertie, tournée vers les valeurs ancestrales de la Révolution haïtienne ;
- Une société haïtienne qui accompagne la construction d’un État-nation émancipé, racialement décomplexé, politiquement stable, économiquement fort et juste ;
- Une société haïtienne qui ne craint ni le monde ni la mondialisation, qui comprend que notre pays est le fruit de la première mondialisation, la plus sauvage (avec la Traite négrière), qui comprend que l’histoire a des revers, que nos ancêtres n’étaient pas transportés de l’Afrique à Saint-Domingue pour la création d’un État-nation, qu’ils ont créé un État-nation au nez des oppresseurs, que l’histoire n’est ni bonne ni mauvaise, que nous, Haïtiens, sommes ce que nous sommes en dépit de l’histoire et grâce à l’histoire, et que nous avons une Révolution à achever dans la même lutte contre les injustices.
Sans applaudir le thuriféraires de la sauvagerie, je l’admets : la cohabitation difficile, intelligente et patriotique de l’autoritarisme avisé et du dirigisme économique illuminé — dépendant de la culture politique d’une nation et de la dictature (éclairée ou arriérée) — est capable aussi de faire des miracles économiques et d’accélérer le progrès social. Si vous vous en doutez, regardez la Chine et lisez The Perfect Dictatorship/La dictature parfaite de Stein Ringen.
L’état de l’État, de la politique, de l’économie et de la société est déplorable. L’argent se fait rare. Corrompu et corrupteur, l’État vit de maigres taxes, impôts, frais, redevances qu’il ne peut pas extraire suffisamment de l’économie moribonde. Seul l’argent de la corruption est facile en Haïti. Le Trésor public ne devrait avoir ni un centime ni un adoquin à gaspiller. La très mauvaise nouvelle : l’État est inapte à financer ses devoirs régaliens — sa propre sécurité, la sécurité publique, la sécurité nationale et la pseudodémocratie.
Malheureusement ou heureusement, les meilleurs atouts à exploiter et les plus gros obstacles à surmonter sont liés à l’État : la très faible dette du pays en pourcentage du PIB, 12% (Visual Capitalist, 2025) et la méfiance des investisseurs et bailleurs de fonds vis-à-vis de l’État ; les besoins de l’État en matière d’investissement infrastructurel pour la création d’emplois et la croissance économique et les risques intrinsèques à ces mêmes investissements initiaux que seul l’État peut prendre ; la capacité financière de la Diaspora (ses fonds de pension et de retraite, les valeurs nettes de ses patrimoines immobiliers, son accès au crédit à taux bas, ses réseaux d’affaires à travers le monde...) et l’absence d’une stratégie d’intégration politique et financière de la Diaspora dans la vie nationale que seul l’État peut mettre en place. Nous pouvons renverser l’Haïti de la minorité contre la majorité avec un autre État, avec le réalisme constructif.
L’heure est au réveil national, à la mobilisation, l’organisation et l’exploitation de toutes les ressources du pays, matérielles et humaines. Haïti a besoin de patriotes courageux, progressistes, compétents, intègres, toutes générations confondues, capables de s’identifier clairement à un grand parti-mouvement-projet-combat patriotique. Mais sachons que les ennemis rôdent partout en suivant la direction du vent électoral porteur de candidats, de postes et de contrats pour le maquillage du Cochon qu’ils ont fait de l’État haïtien. Soyons le vent de la révolution (le mot irritant) qui doit souffler sur tout le paysage politique, social et économique du pays.
Tels est le choix du réalisme constructif, un choix difficile à assumer, pénible à supporter, impossible à importer et indispensable à la construction d’une Haïti adulte, libre, juste, solidaire, prospère, respectable, respectée et fière. Tel est le choix à faire et appliquer avec le support du peuple mobilisé, organisé et orienté vers le progrès. Tel est le choix de la voie sur laquelle nous devons mettre l’Haïti à laisser à nos enfants et petits-enfants.
Toujours réaliste, je le dis, sans sourciller : tout ce que je viens d’écrire ne vaut que dans la pratique. Travaillons ! Travaillons ! Travaillons !
Rose N. Saint-Louis, auteur de Le Vertige haïtien, ancien économiste au US Bureau of Labor Statistics (BLS) exclusivelyrose1@yahoo.com
