En Haïti, les sirènes sont partout. Elles hurlent du matin au soir, transpercent les embouteillages, bousculent le quotidien du citoyen, imposent leur rythme. On pourrait croire à un pays en pleine urgence médicale, ou en état de mobilisation permanente. Mais non. Ce ne sont ni des ambulances, ni des véhicules de pompiers. Ce sont les cortèges officiels : ministres, juges, directeurs généraux, et parfois leurs cousins, amis ou chauffeurs personnels. Tous avancent à grande vitesse, tous exigent le passage. Sauf que, paradoxalement, rien d’essentiel ne bouge vraiment dans ce pays.
Les sirènes forcent tout à s’écarter, sauf la misère. Elles ouvrent la voie aux puissants, mais laissent les quartiers populaires à l’abandon. Pendant que les convois gouvernementaux passent fièrement, la population reste clouée dans une réalité sordide : routes défoncées, hôpitaux sans matériel, écoles fermées, quartiers encerclés par les gangs. Le pays, lui, reste immobile.
Ce n’est pas faute d’autorité, mais d’intention. En Haïti, le pouvoir est devenu un privilège, pas une responsabilité. Les postes publics ne servent plus à construire la nation, mais à garantir confort, sécurité privée, et accès illimité aux ressources de l’État. Les budgets disparaissent, les projets se transforment en contrats fictifs, les fonds humanitaires s’évaporent. La corruption n’est plus une dérive, c’est un système.
Et pendant qu'on vole l’avenir, on prétend "agir" pour le peuple. La lutte contre le phénomène de l’insécurité en est l’illustration parfaite. Elle est qualifiée de “priorité nationale”. Il y a des commissions, des réunions d’urgence, des points de presse. Tout le monde “s’en préoccupe”. Mais rien ne change. Les bandits contrôlent des territoires entiers, kidnappent à la lumière du jour, et imposent leur loi pendant que les sirènes passent à côté… direction Pétion-Ville ou l’aéroport.
L’ironie est mordante : dans ce pays, l’urgence ne se manifeste pas par une action rapide contre les gangs, mais par la vitesse à laquelle les autorités fuient les zones de danger. L’État a choisi : il protège ses élites, pas ses citoyens.
Ces sirènes-là, ce sont les hymnes d’une République déformée. Elles symbolisent un pouvoir qui avance pour lui-même, pas pour le peuple. Elles crient l’arrogance, le mépris, le divorce entre l’État et la nation. Elles nous rappellent chaque jour que ceux qui ont le devoir de servir préfèrent se servir, et ceux qui devraient être les premiers à répondre aux crises sont les premiers à les contourner.
Les sirènes font tout avancer, sauf le pays. Elles accélèrent les carrières, les fortunes illicites, les projets d’évasion. Mais elles ne construisent ni écoles, ni routes, ni paix. Elles ne sauvent pas les vies, elles les ignorent.
Tant que ces sirènes-là domineront le paysage sonore d’Haïti, tant que le bruit du pouvoir couvrira les cris du peuple, le pays restera bloqué à l’arrière-plan, condamné à observer les convois du mensonge filer v
ers l’avant.