Haïti-Violence armée : Informer à tout prix, le courage oublié des journalistes haïtiens

   « La vérité est la première victime de la guerre », dit-on.

Elmano Endara JOSEPH elmanoendaraj@gmail.c
15 avr. 2025 — Lecture : 9 min.
Haïti-Violence armée : Informer à tout prix, le courage oublié des journalistes haïtiens

Journalistes haïtiens

   « La vérité est la première victime de la guerre », dit-on. En Haïti, l’information journalistique, socle de la démocratie représentative, est mise à mal par un climat de peur et de violence armée. Ce qui fait que l'on constate que la liberté de la presse semble se heurter à une menace constante des gangs armés, fragilisant ainsi l’accès à une information fiable, au point que l'information se conjugue au pluriel et l'on ne sait pas encore qui doit croire en quoi ou en qui. 

       De ce constat, je pars de l’argument que les journalistes, en plus de s'exposer à toutes sortes de menace d'enlèvement, confrontés à la multiplication de l'information imposée par des plateformes mobiles non contrôlées par l'État et aux risques pour leur vie, évoluent dans un environnement où désinformation et pressions de la violence armée dominent.

      A cela, dans un tel contexte, l’espace médiatique devient un champ de bataille où la vérité semble souvent déformée ou muselée. L'on se demande, pertinemment, face aux dégringolades de contrôle et à la vulnérabilité des journalistes sur le champ de travail, dans quelle mesure les menaces physiques directes pourraient-elles peser sur la capacité des journalistes à enquêter librement et à rapporter des faits véridiques dans un environnement dominé par la terreur et la désinformation ? 

    Dans cet article, j'essaie d’examiner, prima, les obstacles auxquels font face les journalistes dans l'exercice de leur métier, avant d’analyser, segundo, les conséquences de cette insécurité sur la qualité de l’information et, in fine, j’explore les moyens de préserver un journalisme objectif, libre et indépendant face aux menaces de la violence armée.

Manipulation et espace public face à l’information et la violence armée

        L’information est au cœur de la construction de la perception que les individus ont de la société. Elle constitue leur principal accès à la connaissance du réel, mais sa nature est plus complexe qu’il n’y paraît. Contrairement à une idée reçue, une information n’est pas un simple fait brut livré tel quel au public. Elle est le résultat d’un processus de sélection et de mise en forme opéré (issu de traitement et retraitement ) par les journalistes, selon des critères qui traduisent leur conception du journalisme. Ainsi, un fait social n’existe en tant qu’information qu’après avoir été construit à partir de données éparses, qui, en elles-mêmes, ne sont pas immédiatement intelligibles. Ce travail journalistique implique un choix qui se trahit par les événements méritant d’être mis en avant et l’interprétation qu'on leur donne. De ce point de vue, cette subjectivité inhérente à l’information souligne l’influence des contraintes éditoriales, économiques et culturelles, ajoutant les menaces de la violence armée qui pèsent sur les médias. Par conséquent, l’information ne reflète pas une réalité absolue, mais une représentation construite du monde, façonnée par ceux qui la produisent et la diffusent. Invité sur la table de cette réflexion, Thomas Ferenczi dans L'information et ses contraintes (2010), met l'accent sur le rôle fondamental des journalistes dans la médiation entre les faits soucieux et le public. 

     La violence armée en Hayti semble instrumentaliser l’espace public, à sa façon, pour asseoir son pouvoir, réduisant l’information à un outil de propagande virale et accessible sur les réseaux sociaux. Répondant à notre invitation osée, Patrick Charaudeau, cité par Aurélie Tavernier dans Patrick Charaudeau, Les médias et l’information : L’impossible transparence du discours (2006, p. 181-184 et passim), soutient que l’information en contexte de crise devient un « dispositif de manipulation », où les acteurs violents imposent leurs récits par tous les moyens. Les gangs armés, dans leurs sinistres cruautés, tel un « quatrième pouvoir dérobé », voulant à tout prix façonner l’agenda médiatique via des menaces, contraignent les journalistes à l’autocensure avec des menaces. Cette stratégie est proche de La fabrique du consentement : De la propagande médiatique en démocratie représentative décrite, lors de notre discussion, par Edward Herman et Noam Chomsky (1988/2002), étouffe la pluralité des voix, transformant l’espace public en arène de désinformation sous la pression des forces les plus menaçantes.  

Confrontation des informations relatives à la violence armée : Enjeux sur la population

       Entre les communiqués officiels des autorités et la propagande des gangs, la population est confrontée à une avalanche de récits contradictoires qui nourrissent une crise de crédibilité. L’exemple qu'on vit aujourd'hui de la coalition criminelle Viv Ansanm illustre parfaitement la construction de l’information et les tensions qu’elle génère. 

      Ayant invité à notre discussion, Dominique Wolton (1997, pp. 166-168 et passim), intervenant avec Penser la communication, a essayé de décrire ce phénomène comme une saturation informationnelle menant à une paralysie du jugement citoyen. Dit autrement, «la communication n’est pas la perversion de la démocratie, elle en est plutôt la condition de fonctionnement ». D’un côté, l’État semble minimiser l’ampleur des violences pour préserver une illusion de contrôle peint par des promesses irréversiblement prometteuses; de l’autre côté, les gangs criminels amplifient leurs exactions afin d’instaurer un climat de peur. Cette confrontation médiatique devient une véritable guerre de représentations. Alors, si « Le discours doit être analysé en rapport avec les dispositifs de mise en scène », Guy Lochard (2016), notre invité d’office, avance que chaque camp tente d’imposer sa version de la réalité : Les autorités disent avoir rétabli le calme, le gang Viv Ansanm, dit l'inverse. En qui doit-on croire ? Ce qui explique une guerre de l'information.

       Après avoir accepté de répondre à notre invitation, avec sur la toile Pour une critique des Médias en temps de Conflit, Béatrice Fleury et Jacques Walter (2006, pp. 151-162 et passim), dans leur analyse, identifie une « novlangue » spécifique au conflit… en relevant certains « leitmotivs lexicaux » et considère que les journalistes auraient transgressé deux normes. Ils appellent à un débat ouvert tout en respectant les règles déontologiques. Ils nous conseillent cinq spécialistes des médias en temps de conflit – Jérôme Bourdon, Patrick Charaudeau, Roselyne Koren, Marc Lits et Arnaud Mercier – nuancent leur point de vue. Ils surlignent que la diversité des contraintes pesant sur les journalistes empêche de réduire les contenus médiatiques à un simple cadrage idéologique. L’ensemble des contributions met en évidence l’importance d’une recherche intégrant différentes approches, notamment l’analyse du discours.

     Face à cette cacophonie poignante, la population haïtienne développe une « méfiance proactive » c'est de ce dont Tandjiékpon Michoagan (2019) fait assomption, d’un rejet systématique des discours institutionnels, perçus comme biaisés ou manipulés. Loin de faciliter l’accès à une vérité partagée, cette situation alimente une incertitude permanente et fragilise le lien social. L’information, au lieu de jouer son rôle de médiation avec le réel, devient un terrain de lutte où la perception de la société se brouille, renforçant ainsi le doute et l’angoisse collective, et sur la population et chez les journalistes exposés aux menaces de gangs armés.

Gérer les priorités informationnelles : intox, désinformation et mésinterprétation

      En contexte de crise, hiérarchiser l’information relève du parcours du combattant. Au long du cheminement de notre discussion liée aux questions des obligations des journalistes, la théorie du Journalism of Vérification issue du livre The éléments of journalism de Bill Kovach et Tom Rosenstiel, (2001, pp. 90-102 et passim), a été et est d'une importance capitale. Nos invités croient forts que les journalistes doivent distinguer «faits vérifiables et rumeurs». D’ailleurs la première obligation du journaliste c'est de dire la vérité. En Haïti, cette tâche semble compromise par la saturation d’intox émanant des gangs (fausses alertes, vidéos truquées, etc.). 

    Ayant répondu présent à notre discussion, après de longs échanges, Pierre Bourdieu dans Sur la télévision nous rappelle que le « champ journalistique » (1996, pp. 18-25 et passim) subit une « violence symbolique » lorsque l’urgence prime sur la rigueur. Ce qui explique que les médias locaux, sous pression, relaient parfois des informations non corroborées, alimentant un cycle de panique. La solution réside, clame notre invité, dans un « journalisme de résistance », combinant vérification stricte et pédagogie citoyenne.  

    A cela, comment les journalistes peuvent-ils exercer leur rôle d’informateurs dans un contexte où la violence des gangs et la désinformation imposée par des canaux non régulés menacent leur sécurité et leur liberté d’expression ? Ou du moins, face à cette peur constante de la mort, de l’enlèvement ou de la disparition, la violence armée n’influence-t-elle pas le travail quotidien des journalistes évoluant dans des zones contrôlées par des gangs armés ?

Objectivité et violence armée, médias sociaux, outils de manipulation

       L’objectivité journalistique est mise à mal par la viralité des réseaux sociaux, devenus caisse de résonance des gangs. A cela, notre invité, David M. Berry dans Critical Theory and the Digital (2014, pp. 113-120 et passim), avance que, laissons-nous paraphraser, les plateformes numériques amplifient les récits émotionnels au détriment des faits. En Haïti, les gangs utilisent Facebook et WhatsApp pour diffuser des messages menaçants ou de fausses nouvelles, visant à déstabiliser la société. Cette « post-vérité » dans le sens de Ralph Keyes (2004), invité qui a pris du temps avant d'accepter notre invitation, via son texte intitulé L'ère de la post-vérité : Malhonnêteté et tromperie dans la vie contemporaine où brouille la frontière entre réalité et fiction. Entre mensonge voilée et vérité manipulée Ralph, nous attire l'attention : 

La malhonnêteté inspire plus d'euphémismes que la copulation ou la défécation. Cela contribue à nous désensibiliser à ses implications. À l'ère de la post-vérité, nous n'avons pas seulement la vérité et le mensonge, mais une troisième catégorie de déclarations ambiguës qui ne sont pas exactement la vérité, mais qui frisent le mensonge. On pourrait l'appeler la vérité augmentée. La néo-vérité. La vérité douce. La fausse vérité. La vérité allégée. La tromperie est devenue un mode de vie moderne. Là où autrefois la frontière entre vérité et mensonge était claire et nette, elle ne l'est plus. À l'ère de la post-vérité, tromper autrui est devenu un défi, un jeu, une habitude (abstract).

     Pour résister, les journalistes doivent adopter ce que Stephen Ward (2004, p. 292) appelle sur la table de notre discussion, une « objectivité pragmatique » clarifiant leurs sources et contextualisant chaque information.  

 Violence armée et profession journalistique, un métier à haut risque

        A l'heure de l'expansion de la violence armée en Haïti, exercer le journalisme équivaut à un acte de résistance. Selon Reporters sans frontières (2023), le pays de Jacques Stephen Alexis est classé 99e sur 180 pour la liberté de la presse, en raison d’enlèvements et d’assassinats ciblés. Comme le décrivent Julien Kouchner, Laurent Lefort et Magali Clausener (2021, vol. 4, no 116, pp. 53-55 et passim), dans Les effets d’une communication dans l’urgence, dans un contexte d’incertitude sur notre table discussion, les reporters alternent entre couverture terrain et exil forcé. Ou, tout au moins «Pour informer vite, professionnels et population, obtenir leur adhésion, donner les moyens de répondre aux fausses informations véhiculées par les réseaux sociaux ou certains médias, la communication de crise doit être repensée pour éviter une crise sociale et démocratique» (ibidem. 2021, pp. 53-55 et passim). Cette précarité, couplée à un manque de ressources, pousse à une « déprofessionnalisation » si l'on croît les propos de Nicolas Charron et Victor Lapuente (2010, vol. 49, no. 4, pp. 443-470 et passim), dans La démocratie produit-elle un gouvernement de qualité? Avec quoi ils essaient de peindre la toile de ce débat, où l’instinct de survie supplante l’éthique. Pourtant, des initiatives locales, comme l’AJH (Association des journalistes haïtiens), tentent de former aux techniques de sécurisation, rappelant que « sans journalisme, il n’y a pas de démocratie » UNESCO (2021).  

     En Haïti, le journalisme incarne à la fois un rempart et une cible. Face à la violence armée, l’information lutte pour survivre entre manipulations, désinformation et risques physiques. Pour préserver sa fonction démocratique de représentation sociale, une solidarité internationale et un renforcement de structures locales doivent s’imposer. Car, comme l’écrivait Albert Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». En Haïti, à l'heure de cette crise liée à la violence armée où les gangs se jettent dans une guerre de désinformation, nommer la vérité devient un acte révolutionnaire. Or, l’information est un pilier de la démocratie, alors comment garantir son intégrité dans un climat de violence et de toutes sortes de menaces ? Somme toute, Haïti peut-elle encore espérer une Presse libre face à la violence armée sans un renforcement effectif de la sécurité ?

Elmano Endara JOSEPH

joseph.elmano_endara@student.ueh.edu.ht

Formation : Sciences Juridiques (FDSE), Communication sociale/ Faculté des Sciences Humaines (FASCH), Masterant en Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/ Cesun Universidad, California, Mexico