Assurer la sécurité alimentaire et nutritionnelle d’une population constitue l’une des préoccupations majeures que tout pouvoir politique devrait avoir à cœur dans le carde du développement socio-économique. De ce fait, l’agriculture s’impose comme un pilier essentiel dans la production, la distribution et la consommation des denrées agricoles de première nécessité. En faisant un diagnostic de la situation du secteur agricole haïtien, selon le document de la Politique de Développement Agricole de 2010 à 2025 élaboré par le Ministère de l’Agriculture et des Ressources Naturelles et du Développement Rural (MARNDR), on observe que les 27 750 km² de la superficie de la République d’Haïti ne sont pas pleinement exploités de manière optimale, laissant ainsi une marge de progression pour résoudre les défis quotidiens auxquels la population est confrontée. Le potentiel exploitable dans cette situation est de 7 700 km² soit 29%, néanmoins, la quantité cultivée est de 11 900 km² soit 44% de la superficie totale, ce qui explique une surexploitation des ressources naturelles (sol, eau, foret). En effet, compte tenu de la problématique de l’agriculture haïtienne, il ne faut pas oublier que: 1) Les structures agraires qui donnent une idée de la situation foncière par le fait qu’une faible exploitation agricole de ces ressources (1.8 ha en moyenne) qui, en revanche une bonne utilisation peut conduire à l’amélioration des conditions de vie de la population. 2) Des services d’appui financier à l’agriculture, qui favorise l’encadrement, la recherche/formation et la finance rurale etc.… 3) Des systèmes de productions et des filières développées qui sollicitent les systèmes de production comme l’élevage, la pêche et l’aquaculture et le céréalier.
L’évolution du cadre macroéconomique, au cours des dernières décennies, a eu un impact sur le fonctionnement du secteur agricole. Analysons les conséquences sur la paysannerie haïtienne selon le MARNDR.
Le problème structurel du cadre macroéconomique dans le secteur agricole haïtien découle directement des effets de la politique néolibérale. Cette dernière favorise la libéralisation complète de l’agriculture par la rédaction drastique des tarifs agricoles et l’élimination des barrières non-tarifaires selon l’accord signé entre Haïti et des institutions internationales de financement. En effet, l’impact néfaste de cette politique néolibérale engendre une décélération des termes de l’échange dans le secteur rural, par rapport aux autres secteurs de l’économie. Ce qui implique que les montants reçus par les agriculteurs en échange de leurs produits sont relativement faibles par rapport à ceux auxquels ils sont habitués en termes de rente. Ainsi, dans le secteur rural, les salaires et les revenus ont connu une chute considérable, tandis que la monnaie nationale a subi une dévaluation significative. De ce fait, les familles ne disposent plus des ressources nécessaires pour subvenir à leurs besoin, ce qui n’était pas le cas auparavant.
Cette libéralisation de l’économie contraint l’euphorie de la population du milieu rural. La pauvreté s’installe et l’augmentation continue du volume des importations des produits de première nécessité, qui détériore la balance commerciale, stagne. En outre, des taux d’intérêt très élevés affectent l’accès au crédit des agriculteurs auprès des institutions financières comme la Banque de Crédit Agricole (BCA), ce qui entraine une diminution de leur production. Ainsi, la surévaluation de la gourde et la réduction des dépenses publiques représentent les principaux défis auxquels sont confrontés les ménages du secteur agricole populaire, en raison de cette politique.
La participation du secteur agricole à la formation du PIB était de 45 % dans les années 70 contre 26 % actuellement selon MARNDR. Quelles en sont les causes? Quelles sont les conséquences sur le milieu rural haïtien?
En raison de sa position géographique, Haïti est particulièrement vulnérable aux catastrophes naturelles, aux changements climatiques et aux tremblements de terre. Certaines zones du pays sont extrêmement exposées à ces risques. Ce qui engendre une incertitude quant à l’investissement dans l’agriculture, un secteur clé pour la formation du PIB. Compte tenu de la production nationale, l’agriculture a belle et bien été la principale source de richesse du pays. Elle a généré des recettes fiscales substantielles, représentant une part importante du PIB, et ce, de manière notable avant la décennie 1960-1970. Par contre, la participation des agriculteurs n'est pas prise en charge de manière équivalente, et la quantité disponible des produits agricoles populaires ne parvient pas à garantir la survie de la population.
En outre, cette baisse de participation de l’agriculture dans le PIB est liée à la pratique d'utilisation excessive des ressources naturelles (sol, eau, forêt). Ainsi, en l’absence d’un organe de contrôle régalien chargé de garantir une gestion optimale de ces ressources, elles ne sont pas utilisées de manière efficace et efficiente. De ce fait, leur exploitation se fait manière excessive. Et, la mauvaise gestion des infrastructures routières, qui devraient faciliter le transport des produits agricoles d’une région à l’autre constitue également un obstacle majeurs. Or, la capitale dépend des zones reculées pour s’approvisionner en denrées agricoles populaires. Cependant il n’y a aucune maintenance des infrastructures routières. L’irrigation qui constitue un facteur clé pour la production agricole, nécessite une gestion optimale. Et, les agriculteurs n’ont pas accès aux intrants ni aux équipements agricoles essentiels pour assurer une production de qualité.
Dans le milieu rural, les ménages n’ont pas accès aux crédits agricoles populaires en raison de l’absence des institutions financières comme la Banque de Crédit Agricole (BCA). Cette incapacité des institutions est causée par la crainte des risques climatiques liés à la production agricole, ainsi que par le non-remboursement des crédits par les ménages, en raison de taux de remboursement supérieurs à la moyenne. Par conséquent, ces institutions peine à subsister. C’est dans ce contexte que l’investissement privé a diminué, exacerbant la situation dans le milieu rural. En conséquence, les paysans souffrent gravement de cette absence de soutien, ne parvenant pas à subvenir aux besoins de leurs familles. Leur niveau d’éducation reste faible, faute de moyens pour financer les frais y afférents. Ce cercle vicieux provoque une fuite massive des paysans vers les zones urbaines. En effet, de nombreuses terres demeurent non exploitées, faute de main d’œuvre pour les cultiver. Ainsi, le manque d’investissement du secteur privé demeure l’un des facteurs majeurs influençant le comportement des agriculteurs.
Plusieurs facteurs d’insécurité foncière sont décrits dans le document. MARNDR envisage des mesures de redressement. Commentons sa stratégie.
L'insécurité foncière perturbe la performance de la production agro-industrielle car elle ralentit le niveau de l’investissement. L’absence de formalité foncière ne garantit pas une croissance économique accélérée. En effet, les paysans utilisent les parcelles de terre de manière informelle. Et cette insécurité est caractérisée par une faible taille des exploitations agricoles, la non-légalisation des transactions menant à l'obtention des terres et des difficultés aux accès dans les lieux importants. En outre, cette dernière engendre non seulement la peur d’investir, mais aussi des conflits qui parfois débouchent sur des pertes en vie humaine et des dégâts importants.
Pour palier ce problème, le MARNDR a mis en place l’Institut National de la Réforme Agraire (INARA). Ce dernier a pour mission, d’aborder les problèmes fonciers dans tout son ensemble pour le développement agricole populaire. Et, entamer un processus de consolidation pour le développement durable et inclusif. Garantir une utilisation efficiente et conservatoire des ressources naturelles afin de résoudre les problèmes de base de la population. Protéger l'environnement, structurer les démarches foncières nationales, de mettre en œuvre une réforme agraire au bénéfice des réels exploitants de la terre. D'élaborer une politique agraire axée sur la réalisation complète de la productivité. Enfin, viser la protection et l'aménagement de la terre sur la participation des intéressés, spécifiquement des petits exploitants.
Analysons la vision dégagée par le document de politique du développement agricole au regard de celle de la constitution haïtienne du 29 mars de 1987 donnant provision pour des politiques et programmes en vue d’une société équilibrée, socialement juste et solidaire.
L’inégalité sociale dans un pays comme Haïti constitue une véritable trappe à la pauvreté. Car, cela a un impacte négatif sur toute la ligne que ce soit au niveau des flux de revenus ou des salaires, soit au niveau du bien-être. Une société où le droit à la sécurité, à l’éducation, à la santé, au logement décent et au loisir n’est pas assuré, le débat sur l’développement n’est pas possible. Or les familles représentant les 5% de la population détiennent majoritairement la richesse du pays pendant longtemps. Cependant, la constitution haïtienne du 29 mars 1987 prône une société égalitaire où tous les secteurs de la vie nationale sont pris en considération, c’est-à-dire une société totalement inclusive, sans laisser personne de côté. Compte tenu de cet équilibre envisageable dans la constitution de 1987, ce document soutient l’idée que la démarche vers un développement agricole populaire doit au cœur des soucis. Cette politique épousera l’idée d’une inclusion sociale, rejetant la conception de 《moun andeyò》, tout en créant des conditions nécessaires accordant la place au bien-être de la population. Attirer les investissements directs de l’étranger et des firmes multinationales qui peuvent intervenir en temps réel dans le milieu rural.
Le MARNDR, dans son document, souligne que relancer l’économie par l’exploitation de nos ressources naturelles est une voie prometteuse pour réduire, voire éradiquer la pauvreté extrême. En utilisant les moyens à notre disposition pour exploiter et transformer ces ressources, nous pourrons résoudre les problèmes fondamentaux qui frappent notre société. La mise en place de politiques commerciales visant à rétablir l’équilibre entre les importations et le volume des exportations favorisera une balance commerciale excédentaire. Parallèlement, des politiques monétaires seront nécessaires pour réguler la quantité de monnaie en circulation et éviter la surévaluation de la gourde. Ces s’inscrivent dans une dynamique qui vise à intégrer toutes les parties prenante du système, dans le but d’atteindre l’objectif d’un développement économique inclusif.
Conclusion
En définitive, selon le document de la politique de développement du MARNDR, le pays fait face à de nombreux défis qui entretiennent la pauvreté extrême de manière chronique. L’exclusion des agriculteurs, qui, à travers leur travail, ont contribué de manière significative à l’économie et représentent une part importante de la production nationale (49% selon les estimations de la Coordination Nationale de la Sécurité Alimentaire en 2009), constitue une menace pour la stabilité économique. La marginalisation de la production nationale au profit d’une augmentation continue des importations, accentue ce problème. La mauvaise gestion des ressources naturelles, notamment gaspillage excessif de ces dernières, aggrave également la situation. L’absence de l’Etat pour améliorer les conditions de production des paysans en raison d’un manque d’infrastructures routières pour faciliter le transport des produits agricoles, constitue un autre facteur important. De plus, la structure agraire obsolète, le manque de modernisation de l’agriculture, ainsi que l’insuffisance des services de soutien à l’agriculture haïtienne, exacerbent la crise. Enfin, l’absence du secteur privé des affaires, pourrait offrir des crédits agricoles populaires pour soutenir les paysans dans leur production et améliorer leur productivité, aggrave d’avantage la situation.
De plus, l’implication des accords commerciaux régionaux et internationaux dans l’économie haïtienne représente à la fois des contraintes pour le secteur agricole et des opportunités pour le renforcer. L’Etat peut intervenir dans des domaines prioritaires, tels que le développement des services publics destinés à l’agriculture et aux agriculteurs, notamment en matière de protection sanitaires, de recherche et développement, ainsi que de vulgarisation agricole. Il convient également de promouvoir une approche participative afin d’associer tous les acteurs concernés à l’identification des besoins et des thématiques. Une reforme institutionnelle, incluant l’intégration de l’approche genre dans la paysannerie, est essentielle. Cela passe par l’innovation dans la communication, le renforcement des capacités de pilotage et de coordination du MARNDR., ainsi que par la restructuration interne de ce ministère, l’amélioration de la gestion des ressources humaines et le renforcement des capacités de suivi et d’évaluation. En outre, il est nécessaire de renforcer les capacités des organisations de producteurs et des acteurs professionnels du secteur agricole populaire. La performance de l’agriculture au PIB national, qui était forte dans les années 1960-1970, s’est détériorée, en grande partie à cause de la politique de la libéralisation agricole qui a affecté négativement la balance commerciale. D’autres conséquences de cette politique incluent l’exode rural, l’insécurité foncière, l’absence du crédit agricole populaire et l’inflation.
Sources:
Bellande, Alex ; les filières fruits, tubercules, légumes, plantes ornementales et fleurs coupées en Haïti ; identification des créneaux potentiels dans les filières rurales haïtiennes ; MARNDR / BID, juin 2005.
Franck S. J. Crédit agricole.
Politique de développement agricole 2010-2025 (MARNDR)
