Haïti-Économie : L'inflation à 28,4%. À qui la faute ?

Une récente publication de Wayne Camard, ancien représentant du FMI en Haïti, met en lumière plusieurs éléments dont deux attirent particulièrement notre attention :  -L’inflation, comme souligné par Milton Friedman, est fondamentalement un phénomène monétaire : « dans le sens où elle ne peut être provoquée que par une augmentation plus rapide de la quantité de monnaie que celle de la production ».

Carl-Henri Prophète
10 avr. 2025 — Lecture : 4 min.

Une récente publication de Wayne Camard, ancien représentant du FMI en Haïti, met en lumière plusieurs éléments dont deux attirent particulièrement notre attention : 

-L’inflation, comme souligné par Milton Friedman, est fondamentalement un phénomène monétaire : « dans le sens où elle ne peut être provoquée que par une augmentation plus rapide de la quantité de monnaie que celle de la production ». 

-L’inflation annuelle à 28,4% en février s’explique principalement par une expansion de la base monétaire, dans un contexte où l’activité économique (l’offre) est en recul. 

Certes, l’insécurité et les difficultés d’approvisionnement jouent un rôle important dans la hausse des prix. Toutefois, il faut également reconnaître l’existence d’un phénomène monétaire parallèle qui contribue à maintenir l’inflation à un niveau élevé. Sur ce plan, il semble que la BRH ait fait tout ce qui était en son pouvoir pour limiter les effets négatifs. 

Mais quel est donc ce phénomène monétaire parallèle qui alimente l’inflation ? Des éclaircissements s’imposent. Il convient de rappeler que depuis plus d’un an, la BRH a cessé tout financement monétaire de l’État et que, dans le même temps, le crédit bancaire en gourdes a chuté de 18% entre mars 2024 et mars 2025. Si ni la Banque centrale ni les banques commerciales ne créent de la monnaie, quelle serait alors cette source monétaire qui entretient l’inflation ? 

La réponse réside dans les transferts de la diaspora. Explication : une hausse des transferts entraîne une augmentation de la masse monétaire, puisque les fonds envoyés sont convertis en espèces ou déposés sur des comptes bancaires. Lorsqu’une partie de ces devises est achetée par la BRH pour reconstituer ses réserves, les gourdes injectées dans le système viennent également gonfler la base monétaire 

Même si cette monnaie est ensuite « détruite » par l’achat de biens importés, elle est constamment « recréée » par le flux continu des transferts entrants. Ainsi, les transferts maintiennent la masse monétaire à un niveau supérieur à ce qu’elle serait en leur absence, et de ce fait, ils alimentent l’inflation. Cela dit, leur impact inflationniste est partiellement atténué par leur effet modérateur sur le taux de change. 

Cependant, dans un contexte de forte contraction de l’activité économique – comme celui décrit par M. Camard, avec une baisse annualisée estimée à environ -5,4 % au 4e trimestre – même une augmentation modeste des transferts peut pousser la demande globale à un niveau largement supérieur à celui de l’offre disponible. D’où l’émergence d’un véritable effet monétaire des transferts sur les prix. 

Pour mieux comprendre ce mécanisme, rappelons que les transferts ne servent pas uniquement à financer des importations. Ils couvrent également une grande partie des dépenses en services (transport, éducation, santé, télécommunications, etc.) ainsi qu’en biens produits localement. Sans ces envois de fonds, la demande aurait chuté davantage. Mais avec des transferts toujours aussi abondants et une offre fortement limitée, les prix s’ajustent à la hausse. 

Lorsque l’offre décline, l’effet modérateur des transferts via le taux de change s’estompe, tandis que leur impact sur la masse monétaire et la demande prend le dessus. D’où une inflation d’origine monétaire, même en l’absence de création monétaire par la BRH ou d’expansion du crédit privé. Il s’agit ici d’une création monétaire autonome, engendrée par les transferts et totalement déconnectée d’une économie en chute libre. 

La BRH aurait-elle pu en faire davantage ? Difficilement. Dans des situations où un pays reçoit des transferts importants susceptibles d’alimenter l’inflation, il est recommandé de « stériliser » les liquidités qu’ils créent sur le marché en vendant par exemple des bons de la Banque centrale aux banques commerciales. C’est précisément ce que la BRH a fait, en multipliant par plus de six l’encours des bons BRH entre mars 2024 et mars 2025. 

Les autorités monétaires auraient aussi pu laisser la gourde s’apprécier davantage en cessant d’acheter des devises sur le marché. Mais cela aurait compromis la reconstitution du stock de réserves de change, indispensable dans un contexte d’incertitudes mondiales – qu’il s’agisse des droits de douane imposés par l’administration Trump ou des menaces sur le statut légal de certains membres de la diaspora. Si ces risques se matérialisent, ils pourraient affecter à la fois les exportations et les flux de transferts à venir. 

En résumé, oui, une bonne partie de l’inflation actuelle est d’origine monétaire. Mais elle ne provient ni d’un financement de l’État par la BRH, ni d’un excès de crédit bancaire. Elle résulte d’une création monétaire indirecte, alimentée par les transferts, dans un contexte où la chute de l’offre transforme toute entrée de fonds en un choc majeur sur la demande.

Carl-Henri Prophète

Économiste-Consultant

Ancien cadre de Direction Monnaie et Analyse Économique de la BRH