Les médias jouent un rôle clé dans notre perception de la violence armée. À travers le choix des mots, des images et du temps d’antenne, de nombre de pages accordé aux événements, ils influencent notre manière de penser ou d’interpréter ces faits. Mais avec les réseaux sociaux mobiles, l’information circule sans filtre : vidéos choquantes, témoignages bruts et rumeurs se propagent à une vitesse fulgurante, souvent sans vérification ni mise en contexte, voire traitement ou retraitement.
Ce flot continu d’images violentes amplifie le sentiment d’insécurité et peut créer une forme de désensibilisation sur la population haïtienne déjà, physiquement et mentalement vulnérable face aux épreuves des gangs armés. Contrairement aux médias traditionnels, qui semblent appliquer (idéalement) une posture de traitement et retraitement journalistique, les réseaux sociaux diffusent l’émotion brute, façonnant une perception immédiate et souvent biaisée de la réalité. En ce sens, longtemps une question me perturbe l'esprit, sans répit : comment distinguer l’information de la simple amplification du chaos, notamment de la violence armée ? Ou du moins, en quoi les mots des médias influencent-ils véritablement notre vision de l'insécurité ? Dit autrement, comment les médias façonnent-ils notre perception de la violence armée? Une question à laquelle il faut coûte que coûte essayer de répondre.
Entre information objective et amplification
Le journalisme et les médias jouent un rôle crucial dans la construction du sens dans l’espace public (relation que j'essaie de décrire par une équation simple : perception du sens de l'information par rapport à une cible combinée par les différentes formes de l'information), surtout en temps de crise. Mais peut-on vraiment parler d’objectivité quand tout part en vrille et que l’info devient un champ de bataille ?
A cette question fondamentale, je me permets d'introduire mes invités sur la table de discussion. Peter Berger et Thomas Luckmann avec La construction sociale de la réalité (1966, pp. 15-50, et passim). Ils font l'assomption que la réalité est une construction sociale. A mon sens, notre vision du monde est socialement construite par des faits sociaux relayés en permanence par les médias. Lorsqu’une attaque est qualifiée de « bain de sang » ou d‘ « affrontement », l’impact mental sur le lectorat ou l’auditoire n’est pas le même. En gros, de ce point de vue, ce qu’on tient pour vrai dépend de ce qui est dit et répété à longueur de journée à lourdeur de journaux. Ceci étant dit, à force d'être répété, l'information quitte vraie quitte fausse, finit par inculquer dans la tête des gens, sans même penser des effets explosifs qu'elle peut engendrer. Donc, les médias ne se contentent pas de rapporter les faits, mais participent à la fabrication de discours ou de contenu.
En cela, Éliséo Véron participe à notre discussion. Dans L’analyse du discours, (1981, pp. 23-45, et passim), soutient que chaque mot choisi par un journaliste oriente notre perception. Dit autrement, l'info n’est jamais neutre. Chaque mot, chaque image est un choix qui influence notre perception des choses. A tel point que les médias peuvent influencer notre perception de la violence armée en sélectionnant et en cadrant l’information avec objectivité et rigueur du métier. Dit autrement, en amplifiant certains événements et en minimisant d'autres, ils peuvent façonner à la fois nos peurs et nos opinions, voire notre mental. Par exemple, les images choquantes, le langage sensationnaliste et les biais idéologiques des faits peuvent accentuer ou atténuer la gravité perçue des conflits armés dans le tout public.
Objectivité, une rigueur méthodologique nécessaire en journalisme
Partant de l'idée que, ce n’est pas parce qu’un journaliste a un avis qu’il ne peut pas être honnête, à mon sens, mesurer le poids de l'information avec clarté et objectivité, en est la clé de l'information répondant au goût du jour. De ce point de vue, Louis Quéré peut nous être utile, dans la mesure où, dans Le sens commun et la question de l’objectivité, (1982, pp. 67-80,et passim) il essaie de nuancer l’objectivité. En ce sens que, ce n’est pas l’absence de point de vue, mais l’application de méthodes rigoureuses pour garantir la fiabilité de l’information qui fait problème dans la question de transmission de l'information. Ce qui veut dire que la question reste perplexe pourtant, lorsque l'information n'est pas traitée, retient et contrôle son poids ou ses effets sur le public.
De ce point de vue, je rejoins Yves de la Haye qui, dans Les nouveaux pouvoirs des médias (1985, pp. 102-125, et passim) montre que les médias sont des acteurs à part entière. Ils ne reflètent pas juste la réalité, ils la priorisent, décidant quels sujets méritent l’attention et lesquels passent à la trappe. Ce qui fait qu'à tomber sur une information sans exploiter ses sources et les impacts qu'elle peut avoir sur la population est un grave problème social.
Par ailleurs, c'est à John Searle que revient le mérite, car, dans La construction de la réalité sociale,(1995, pp. 44-65, et passim) il a tenté de rappeler que certains faits n’existent que parce qu’on y croit collectivement, peu importe ses sources ou ses impacts. Aujourd'hui, en Haïti les informations pullulent. Derrière chaque téléphone se cache un journaliste qui porte sous ses aisselles un média qui fabrique des informations, qui manie la transmission ou la divulgation ou la diffusion et même, se comporte comme faiseur ou créateur notoire d'information. Ce qui alimente, affirmé-je davantage la crise sécuritaire dans laquelle le pays s'enlise. Parce que produire, avoir ou donner des informations c'est détenir le pouvoir l'espace public d'une couleur autre que la sienne.
La crise de gangs armés, par exemple, prend de l’ampleur selon la façon dont elle est racontée. Voilà pourquoi, nos journalistes haïtiens, peu importe leurs qualités (formés sur le terrain de la crise sécuritaire ou à une école réputée en la matière), ou leur provenance (médias traditionnels ou médias en ligne) aujourd'hui, doivent savoir comment procéder, avant la transmission de l'information (traitement et retraitement de l'information), à la population qui serait déjà instable mentalement,
L’information, entre rigueur journalistique et emballement médiatique
Alors qu’à travers les médias sociaux mobiles qui poussent comme des mousses, créent des biais journalistiques, quand un événement éclate, tout s’emballe. Les infos fusent. Parfois contradictoires, intoxiquées, et les journalistes doivent jongler entre véracité, pression politique de groupes, attentes du public et prétentions à la validité en termes d'effets sur une population au mental fragile, déjà percluse et exaspérée. Pas facile de rester objectif quand chaque mot peut enflammer l’opinion, c'est la sensation qui apparaît; mais il faut mettre en tête que le journalisme est une profession, cela s'apprend, donc régit de principes rigoureux issus d'un code déontologique et de méthodes liés à la gestion de l'information. Tout comme l'information est un métier issu de la communication en tant que relation inter compréhensive, l'objectivité cela s'apprend. Il faut Sauver l'information en Haïti, dans le sens du professeur Vario Sérant (2006).
L'objectivité en journalisme, ce n’est pas être sans biais, peut-on convenir, c’est être conscient de ces biais et les limiter au travers de principes fondamentaux de vérification de l'information avant de la transmettre au grand public. Le cas échéant, elle demeure une mission ardue, surtout en période de crise de guerre asymétrique des gangs où la confiance du public est mise à rude épreuve sans pouvoir discerner la plausibilité du message voire remonter aux sources originales de l'information.
Partant de ce primat positionnel, la manière dont l’information est construite et diffusée influence directement notre perception de la réalité, notamment face à la violence armée des gangs à laquelle nous vivons depuis plus de trois ans. Ce qu'il convient de retenir, les médias ne se contentent pas non seulement de rapporter les faits, mais ils leur donnent un sens, conditionnant ainsi l’interprétation du public.
L’espace public face à la violence
Face à la violence, l’Espace public (dans le sens de Bourdieu, ce qu'il appelle à sa manière, l'Espace social, non pas chez Habermas) devient un lieu de confrontation des interprétations. En ce sens, John Searle (1995) nous rappelle que la réalité sociale repose sur des croyances collectives. C'est pour dire que, si les médias insistent sur l’insécurité, cela alimente la peur et l’impuissance de la population civile plutôt que de l’assurer, dépendamment de la façon de procéder au traitement de l'information avant sa transmission.
L’exposition répétée aux images de violence a des conséquences sur la population. Cela amène l’anxiété, le sentiment d’insécurité et la normalisation de la brutalité ou de la violence armée. Il devient prépondérant de diversifier les sources d’information pour éviter une vision unilatérale et anxiogène du monde de l'information.
J’ose conclure que le fait de distinguer l’information de l’amplification du chaos exige un regard critique, analytique sur les sources, consistant à traiter et retraiter l'information, le ton employé et le cadrage médiatique, parce qu'aujourd'hui la société haïtienne est face à une guerre d'information complexe. C'est-à-dire que l'information est segmentée par des groupes qui font leur job à leur manière. Les mots utilisés influencent notre perception de l’insécurité en dramatisant ou minimisant les faits avec effet immédiat sur la population. En sélectionnant certaines images et récits, les médias façonnent nos peurs, nos opinions et notre compréhension des dynamiques de violence armée.
Juriste, Mémorant en Communication sociale/ Faculté des Sciences Humaines (FASCH), Masterant I en Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/ Cesun Universidad, California, Mexico
