L'enseignement supérieur à l’abandon

Longtemps perçue comme le cœur battant du savoir haïtien, l’Université d’État d’Haïti (UEH) vacille sous le joug des gangs armés qui ont transformé tour à tour la rue Mgr Guilloux, la rue Oswald Durand et l’Avenue Christophe, où sont logées plus de six (6) de ses entités, en un véritable bourbier d’insécurité.

Elmano Endara JOSEPH elmanoendaraj@gmail.c
21 mars 2025 — Lecture : 8 min.

Longtemps perçue comme le cœur battant du savoir haïtien, l’Université d’État d’Haïti (UEH) vacille sous le joug des gangs armés qui ont transformé tour à tour la rue Mgr Guilloux, la rue Oswald Durand et l’Avenue Christophe, où sont logées plus de six (6) de ses entités, en un véritable bourbier d’insécurité. Face aux interventions inefficaces de l’État, étudiants, élèves et professeurs errent, dépossédés de leur droit fondamental à l’éducation. Tandis que la population assiste, impuissante, à cette lente agonie académique, l’UEH tente de se transcender, malheureusement. Les autorités conjuguent le verbe reloger : comment va-t-on trouver des endroits temporaires pour reloger les entités de l'UEH ? Pourtant, sans une réponse structurelle et immédiate, l’Université nationale de l'État risque de se fondre totalement dans l’ombre du chaos ambiant de Viv Ansanm. Cet article est le cri désespéré des milliers d'étudiants de l'UEH qui sont largués dans les rues désertes de Port-au-Prince, en quête de survie, sous la menace mortifère d'un Viv Ansanm invivable.

Le triangle de la déception de l'État : FASCH, INAGHEI, IERAH, plongés et meurtris

   l'État court aussi, ce n'est pas seulement la population civile qui vide les lieux. Des institutions sociales sont abandonnées. Des étudiants bouleversés, apeurés. L'éducation supérieure est à genoux. Si autrefois la transmission de savoir de l'UEH était un phare éclairant l’avenir, aujourd’hui, elle n’est qu’une flamme vacillante sous les rafales de l’indifférence et du crime organisé d'un Viv Ansanm terrorisant. 

    La Faculté des Sciences Humaines (FASCH), l’Institut Nationale d’administration, de Gestion et de Hautes études internationales (INAGHEI) et l’ISERSS/IERAH sont plongés dans une tourmente sans précédent. Plus de huit (8) entités abandonnées par l’État, ces institutions agonisent, prises en otage par les groupes armés qui dictent leur loi dans ces zones. Les amphithéâtres sont vides, les bibliothèques désertées, les couloirs autrefois animés ne résonnent plus que du silence assourdissant de la peur et du désespoir face à un avenir pris en otage depuis hier. 

   L'État, garant de l'ordre, s'est mué en spectateur d'une tragédie dont les premières victimes sont ses étudiants désillusionnés, réduits à l’errance et à la précarité. Ils sont partout, dans les rues vidées de la capitale, éparpillés, sans défense ni logement. Parle-t-on d’avenir ici Messieurs-Dames ? A partir de quel présent, et pour quelle catégorie ? Hein! La torpeur administrative n’a fait que creuser le gouffre entre la mission de l’UEH et la réalité d’un système éducatif en lambeaux. La bastion de la réflexion est dans la rue, sous les tentes, implorant la survie, croupie au cheminement forcé de la vulnérabilité humaine. On va faire comment Messieurs-Dames ? De quelle jeunesse parle-t-on ? Et pour quel avenir?

La FLA, refuge improvisé d’un savoir en péril

   Depuis le 9 mars 2024, le bâtiment de la Faculté Linguistique Appliquée (FLA) de l’UEH, situé rue Dufort à Bois-Verna, est occupé par des déplacés forcés. Cette occupation, due à l’insécurité, perturbe le fonctionnement normal de cette institution universitaire.

  Alors qu'autrefois, lieu de transmission de savoir, la FLA est aujourd’hui réduite à un abri de fortune, accueillant des déplacés en masse, issus de fond en comble, fuyant l’enfer des gangs armés de la capitale, Port-au-Prince. Symbole d’un État en faillite, elle incarne la lente agonie de l’éducation supérieure publique. Un sanctuaire de langage qui est réduit au silence par la crise à laquelle même l'État s'enlise. Ironie du sort. 

     Plus d'un le savent, l’Université d’État d’Haïti, autrefois phare intellectuel, se meurt aujourd'hui à petit feu, rongée par l’insécurité sous l’indifférence macabre des autorités. Ainsi, le sanctuaire du savoir se transforme en un champ de ruines, où l’espoir s’amenuise jour après jour. 

    «Nous sommes pris au piège. Nous sommes ces étudiants largués dans la gueule du loup. Plus de trois mille dans les rues crevées et saignées de Port-au-Prince, cherchant à implorer le pardon des balles perdues, de la violence de nouveaux faiseurs de morale et de civisme «Viv Ansanm », a témoigné Phaïca, étudiante à l'UEH.

Un sanctuaire de savoir livré aux flammes du chaos

    L’Université d’État d’Haïti (UEH) composée de 11 entités à Port-au-Prince, et d'autres en province, jadis bastion du savoir et temple de l’émancipation intellectuelle et de l'esprit saint de la jeunesse, se trouve aujourd’hui à l’épicentre d’une tourmente sans précédent. 

   L’École Normale Supérieure (ENS), incendiée, n’est plus qu’un amas de cendres, témoignage du laxisme de l’État, aujourd'hui relogée. Le 28 mars 2024, un incendie criminel a ravagé l’ancien bâtiment de l’ENS, situé près du Palais National. Cette destruction accentue la vulnérabilité des infrastructures éducatives en Haïti, déjà fragilisées par l’instabilité et les violences récurrentes.

   L’École Nationale des Arts (ENARTS), pillée jusqu’à la moelle, a vu son patrimoine culturel s’évanouir dans l’indifférence. Ces étudiants, étudiantes sont largués.es.

    Le 29 février 2024, des hommes lourdement armés ont saccagé la Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire (FAMV) à Croix-des-missions/Damien, située au nord-ouest de la Plaine du Cul-de-Sac, causant d’importants dégâts et compromettant les activités académiques de l’institution phare de la Caraïbe. La FAMV, touchée, pillée, n’est plus que l’ombre d’elle-même. 

  La Faculté de droit et des Sciences économiques (FDSE), paralysée depuis. Les étudiants, enquête de survie, sont partout sous les tentes, dans les rues, en mode pye poudre, implorant la vie sauve à l'État.

   Dans la nuit du 13 mars 2024, la Faculté des Sciences (FDS) de l’UEH a été attaquée par des individus armés. Cette offensive violente a aggravé l’insécurité sur les sites universitaires, accentuant les défis rencontrés par les étudiants et le personnel académique. La FDS, entachée de scandales en symbolise cette déréliction généralisée. Comment sortir donc de l'ornière ?

    Ainsi, l’UEH, autrefois flambeau de la tête bien faite de la jeunesse haïtienne, est prise au piège des gangs armés, sacrifiée sur l’autel des actions-pompier des autorités et de la violence sanguinaire des gangs, tandis que l’avenir de milliers d’étudiants s’efface dans la brume de l’incertitude. Quel avenir déréglée ?

Les écoles et universités privées abandonnées et négligées 

    Le centre ville de la capitale d'Haïti, Port-au-Prince, est dans la dérive. Loin de se limiter aux institutions publiques, le spectre de l’abandon s’étend également aux établissements privés. L’Avenue Christophe, rue Mgr Guilloux, la rue Oswald Durand, Portail-Léogâne, Carrefour-Feuilles, etc. autrefois artères académiques dynamiques, sont aujourd’hui synonymes d’enclave criminelle. Là où régnait l’effervescence intellectuelle, notamment à Sciences Humaines (FASCH), ne subsistent plus que ruines et désolation. 

  Les Écoles et Universités privées, laissées à leur sort, ferment leurs portes désespérément les unes après les autres, laissant des milliers d’étudiants sur le carreau. Face à la passivité des autorités, professeurs, parents et élèves oscillent entre résignation et peur. Cette passivité criante de l’État, qui fait le lit de la décadence éducative, semble condamner une génération entière à l’incertitude et prive Haïti d’un levier essentiel à son redressement.

La FASCH, un refuge académique devenu un espace de survie depuis hier

   Dans ce climat de chaos, la Faculté des Sciences Humaines (FASCH), à défaut d’être un centre d’apprentissage, s'était transformée en août 2023 en un sanctuaire pour des étudiants en détresse. Pendant plus d'une année, près d’un millier d’étudiants y ont trouvé refuge, contraints de fuir les exactions des gangs dans leur quartier. Ils y dormaient, y mangeaient et y espéraient un semblant de normalité, jusque pour la miette qui restait cloné dans le panier de Viv Ansanm en vue de réussir comme ils peuvent leurs examens.

      Mais cette parenthèse précaire s’est refermée brutalement : les bandits, toujours plus sinistres, ont fini par investir le paramètre de cet ultime bastion du savoir réglé, reconnu pour son attrait à la reconnaissance de l'autre et au débat structuré, chassant ceux qui s’y accrochaient encore. Quelle ironie ! L’Université, qui devait être un tremplin vers un avenir meilleur, est devenue un symbole de l’échec, de l'incapacité de l’État à protéger ses citoyens voire le pain de l'instruction de la jeunesse.

Que peut-on espérer ?

   Je me permets de se demander pertinemment que reste-t-il de l’idéal d’instruction quand le savoir de l'État est en exil et la peur règne en maître dans la société ? L’UEH, autrefois chantre de la résistance intellectuelle, semble s’être résignée à voir sa jeunesse sacrifiée sur l’autel de l’insécurité de Viv Ansanm. Les gouvernements qui ont succédé à celui du Premier Ministre Alix Didier Fils-Aimé, englués dans l’inaction, tout comme celui-ci, s'abritent derrière des promesses creuses pendant que les étudiants, livrés à eux-mêmes, sombrent dans le découragement et l'incertitude face à un présent brutal. À force de mépriser l’éducation dans sa généralité, c’est l’avenir même des étudiants et de la nation que l’on hypothèque. Mais jusqu’à quand Messieurs-Dames ?

Solution efficace pour récupérer ces zones et faciliter la reprise des classes 

    Si l’éducation est l’âme d’une nation, alors Haïti souffre d’une hémorragie mortelle. Il faut le dire, clairement. La reconquête des territoires perdus face à la violence continue des gangs armés doit être une priorité nationale dans la grille du plan de sécurité. Il ne saurait y avoir d’avenir sans une action opérationnalisée entre force de l'ordre, population et forces progressistes pour restaurer la sécurité sur l’Avenue Christophe, la rue Mgr Guilloux, et la rue Oswald Durand, en tout cas au Centre-Ville de Port-au-Prince, où l'État se conjugue au passé décomposée, ou tout simplement, en un présent composé d'intervention-pompier.

  Si réellement l'État veut lutter contre ce mode de Viv Ansanm mortifère, trois axes peuvent s’imposer : a) une présence permanente de force de l'ordre renforcée dans les périmètres, b) un plan d’urgence pour récupérer les établissements scolaires via des opérations ciblées, non pas des interventions mode lage; et, c) un accompagnement psychosocial pour les étudiants traumatisés et les professeurs déconnectés, qui sont éparpillés dans les rues dénudées de la capitale tout comme des millions de membres de la population. Les forces de l'ordre ne peuvent plus se contenter de discours creux, d’ébauches perlocutoires, il doit poser des actes concrets : exproprier les criminels d'une manière ou d'une autre, sécuriser les espaces éducatifs et assurer la protection des étudiants. Faute d’une réponse rapide et musclée, l’ombre de la négligence continue de s’étendre sur un pays déjà exsangue. Faut-il réinventer l'espoir.

    Face à ce naufrage, l’abandon n’est pas une option. L’Université doit redevenir un sanctuaire inviolable, une citadelle imprenable contre l’ignorance, le terrorisme et la barbarie. L’heure n’est plus aux discours de volatilisation, mais aux actions concrètes. Faut-il restaurer la dignité académique, sécuriser les établissements et redonner aux étudiants le droit fondamental d’apprendre librement. Mais comment le faire Messieurs-Dames ? Si l’État faillit, la société civile en boulacha, les mouvements revendicatifs progressistes cassés, qui doit se lever? Sache qu'Haïti ne peut renaître qu’à travers son savoir et sa jeunesse éclairée. Alors que peut-on espérer d'un État qui ne garantit pas le droit à l'éducation de ses propres citoyens ?

Elmano Endara JOSEPH

joseph.elmano_endara@student.ueh.edu.ht

Juriste, Mémorant en Communication sociale/ Faculté des Sciences Humaines, Masterant I en Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/ Cesun Universidad, California, Mexico