Le monde littéraire haïtien est en deuil. En l'espace de quelques semaines, Haïti a perdu deux de ses plus illustres écrivains, deux phares de notre littérature : Anthony Phelps et Frankétienne. Ces figures emblématiques ont profondément marqué la littérature haïtienne et francophone, chacun à sa manière, par leur plume, leur engagement et leur quête inlassable de liberté. Si leurs voix se sont tues, leurs œuvres demeurent, témoins d'une époque, d'un peuple et d'une culture résiliente.
Anthony Phelps : Poète de l'exil et de la mémoire
Né en 1928, Anthony Phelps était un poète, romancier et journaliste haïtien dont l'œuvre a transcendé les frontières de son pays natal. Membre du mouvement Spiraliste, aux côtés de Frankétienne et de René Philoctète, il a construit une œuvre où la parole est à la fois cri et murmure, où l'exil se fait blessure et espérance.
L'un de ses recueils les plus marquants, "Mon pays que voici" (1968), écrit en exil après avoir été emprisonné par le régime de Duvalier, résonne encore aujourd'hui avec force :
"Mon pays que voici, je t'habite comme une blessure".
Dans ces vers, il dépeint une Haïti à la beauté poignante, brisée par la dictature mais vivante dans le cœur de ses enfants dispersés. L'exil ne l'a jamais coupé de ses racines : dans "Mémoire en colin-maillard" (1982), il revient sans cesse à cette terre natale, décrite avec une tendresse douloureuse. Son écriture, empreinte d'oralité et de musicalité, fait de lui un passeur de mémoire, un gardien du verbe haïtien.
Outre la poésie, Anthony Phelps a également marqué la prose avec des romans comme "Moins l'infini" (1973), où il mêle réalisme et onirisme pour interroger l'histoire et l'identité haïtienne. Son départ est une perte immense, mais sa voix continue d'habiter la littérature d'Haïti.
Frankétienne : Le spiralisme et la quête de l'infini
Si Anthony Phelps a chanté l'exil et la mémoire, Frankétienne, lui, a embrassé le chaos du monde pour en extraire une poésie brute, un langage en perpétuelle effervescence. Né le 12 avril 1936 à Ravine-Sèche, une petite localité du Département de l'Artibonite, il était un écrivain, peintre, dramaturge et musicien prolifique. Il est considéré comme l'un des principaux écrivains et dramaturges d'Haïti, tant en langue française qu'en créole haïtien, et est reconnu comme le père des lettres haïtiennes.
Son œuvre phare, "Dézafi" parue en 1975, est considérée comme le premier roman haïtien écrit entièrement en créole. Il y décrit un monde oppressif, peuplé de zombis symbolisant un peuple enchaîné par la misère et la dictature. Il réécrira plus tard le roman en français sous le titre Les affres d'un défi (1979), offrant ainsi une double lecture de son message de révolte.
Dans Ultravocal (1972), Frankétienne pousse encore plus loin sa quête d'une écriture totale, explosive, mêlant prose, poésie et théâtre dans une polyphonie vertigineuse.
"Je suis cet homme insatiable
Qui dévore le temps
Qui court à l'infini
Dans la spirale des mots".
Avec Mûr à crever (1968), il continue d'explorer la condition humaine dans une Haïti meurtrie, oscillant entre apocalypse et renaissance.
Mais Frankétienne n'était pas seulement un écrivain : il était une performance vivante, un poète qui habitait ses textes, qui peignait, qui chantait, qui donnait à la littérature haïtienne une dimension cosmique. Son départ marque la fin d'une ère, mais son spiralisme continue de vibrer dans chaque page qu'il a laissée.
Un double deuil, un héritage vivant
Avec la disparition d'Anthony Phelps et de Frankétienne, Haïti perd deux de ses plus grandes voix. L'un, poète de la mémoire et de l'exil, l'autre, maître du chaos et de la renaissance, ont façonné des univers littéraires uniques mais profondément enracinés dans l'âme haïtienne.
Leur héritage est immense. Il est dans les vers que l'on récite encore, dans les romans qui défient le temps, dans les toiles et les mots qui continuent de danser au rythme du spiralisme et de la nostalgie.
Un dernier hommage
Anthony Phelps et Franketienne nous lèguent une littérature vivante indomptable, tissée de mémoire et de révolte. Leur plume a éclairé les ombres de l'exil, les tumultes de l'histoire et les espoirs d'un peuple en quête de liberté. Que leurs mots continuent de résonner, de bousculer, de rêver.
Haïti, loin de les oublier, pleure ces géants, mais la littérature, elle, ne meurt jamais.
<belizaire30@yahoo.fr>