Bref aperçu de la classe politique haïtienne

Une classe politique qui s’abonne à l’opposition Le 7 février 1986 marque la renaissance ou la naissance de la démocratie haïtienne.

Par Jean-Marie Beaudouin
10 mars 2025 — Lecture : 6 min.

Une classe politique qui s’abonne à l’opposition

Le 7 février 1986 marque la renaissance ou la naissance de la démocratie haïtienne. Renaissance ou naissance dépend du côté duquel l’on se situe sur l’échiquier politique national. Avant la dictature, il existait une certaine démocratie pour une certaine classe sociale dont la configuration se renouvelle de génération en génération, toujours bien garnie de patrimoines successoraux et de légataires privilégiés. Cette classe sociale existe, dont voici les éléments qui la composent : la population lettrée et universitaire, profession enseignante, propriétaires d’école, créatrices et créateurs, églises, corps des politiques, la bourgeoisie commerçante et industrielle, les banques, les commis du capital étranger, etc. Cet ensemble d’exception forme les classes dirigeantes qui assurent la pérennité du système traditionnel '' depi lè dyab te kaporal ''. En vertu de l’affirmation de sa puissance, ce beau monde s’installe joyeusement dans une démocratie sélective sous l’ordre social en vigueur. Voilà, à peu près, l’anatomie des cordes qui régissent le système politique et juridique conçu exclusivement pour une seule classe de femmes et d’hommes.   

Avec le départ forcé de la dictature des Duvalier, s’ouvre une nouvelle ère de liberté et de démocratie dans laquelle les masses populaires semblent avoir joué un rôle considérable ; tout au moins dans la clarté crépusculaire des années octante. La bourgeoisie et ses membres, droitisés jusqu’aux semelles, étaient assez exaspérés par l’irruption des masses qui élisaient le Révérend Père Jean-Bertrand Aristide à la première magistrature de l’État : yo te konsidere yon bagay kon sa kòm yon grenn pèmèt melanje ak radyiès. Depi lè a yo di : Se ra, se ta. Bien entendu, et selon toute apparence, il y avait en ce temps-là une situation révolutionnaire exploitable qui aurait pu éventuellement changer la donne traditionnelle, vieille de plus de deux cent ans de paralysie mentale. Mais la droite réactionnaire et absorbante te kanpe an kwa ; comme d’habitude, elle récupère le mouvement social en sapant ses bases et en cassant l’élan populaire lui-même. Et donc retour à l’ordre social ancien. La droite et ses membres, à la solde de la bourgeoisie coiffée par son oligarchie, sont très limités idéologiquement et psychologiquement : le seul discours qu’ils connaissent et dont ils saisissent le sens, c’est la division entre Noirs et mulâtres (Ti nwa, ti wouj). Ils portent donc au siège de leur sentiment les Thomas Madiou, les Beaubrun Ardouin, les Joseph Saint-Rémy des Cayes, les Bauvais Lespinasse, les Lorimer Denis, les Louis Diaquoi, les François Duvalier, etc. Tous des théoriciens de l’épiderme de classe : colorisme de classe = mulâtrisme et noirisme, deux légendes idéologiques qui bradent l’avenir du peuple.

Bon ! kite kantik, pran priyè. Haïti, c’est le pays des possibles ; tout ce qui paraît impossible y est possible. L’histoire de la science politique ne renseigne pas sur la paresse et l’inaction d’une organisation politique, ni ne connaît de formations ou de partis politiques qui s’enferment dans l’opposition. Au contraire, celles-ci doivent se former, se structurer, s’élargir, s’ouvrir aux organisations et aux associations locales et faire de l’éducation de masse un culte en vue du déroulement des évènements ultérieurs. Donc théorie et pratique dans la construction en vue de la prise du pouvoir politique, moyen par lequel les changements annoncés ont une chance de se matérialiser de manière concrète. La politique étant la science du changement, c’est l’enfance de l’art. L’opposition est peut-être une arme par laquelle on peut conquérir le pouvoir, mais elle doit être exercée de manière circonstancielle, conjoncturelle et factuelle. Jamais dans la durée, comme cela semble se produire sur la scène nationale depuis 1986.

Or, en vertu de ce qui vient d’être dit, que voyons-nous sur l’échiquier national ? Réponse : La classe politique haïtienne ne se meut pas comme elle se doit ; elle est rachitique et cosmétique ; elle s’appréhende comme un arbre sans feuilles, dont les racines squelettiques ne sont pas alimentées en sève. La classe politique est, en effet, perçue comme le prototype d’une entité paresseuse et inactive ; elle n’évolue pas comme un enfant fait sa croissance naturelle ; sa droitisation excessive la rend faible et la prive de toute recherche et de tout progrès intellectuel, au point qu’elle établit durablement son horizon à l’opposition politique pour le moins stérile. Depuis la période charnière du 7 février 1986, la classe politique s’oppose à tous les gouvernements, qu’ils soient légalement issus des urnes ou qu’ils soient des gouvernements de facto ; elle court après eux sans être capable de proposer une alternative sérieuse et conséquente. Son action irréfléchie et délétère parvient souvent à déposer les deux types de gouvernement mentionnés, mais la suite ne lui profite jamais. Des électrons libres qui s’emparent toujours du pouvoir.

Les schémas stratégiques aux plans politique, électoral et économique sont absents de l’agenda de la classe politique haïtienne. Elle tient certes des discours électoralistes, mais la réalité des urnes montre toujours le contraire à ses dépens et donc à son passif. Ses membres sont toujours battus lors des scrutins présidentiels auxquels ils ont participé ; ils obtiennent toujours un score médiocre de 2 à 5% sur les suffrages exprimés au plan national. La classe politique a essuyé ses trois dernières défaites dans l’histoire récente : dans les urnes de 2006, 2011 et 2016 - 2017, toutes les trois ont été gagnées par des électrons libres (Grenn senk). Le président élu du scrutin de 2017 a été assassiné dans sa quatrième année de mandat légal et constitutionnel ; il aurait accompli sa mandature le 7 février 2022. Depuis, le pays national assiste à l’épitaphe des paresseuses et des paresseux qui peuplent sa bourgeoisie et sa classe politique au nom du conservatisme politique et religieux. L’Église dominante ne démérite pas sa part à notre long et interminable « Chemin de Croix », peut-être que la haute hiérarchie catholique a déjà instruit saint Pierre de fermer la porte aux Haïtiennes et aux Haïtiens. Saint Pierre serait ce gendarme qui tiendrait les clefs du Royaume de Dieu, d’après Matthieu 16 :19. Nous ne savons pas la valeur des béatitudes que Jésus de Nazareth aurait prononcées en faveur de son disciple Pierre/Céphas, mais nous doutons qu’il pût les tenir ; car le chanceux récipiendaire l’aurait trahi d’abord aux portes du Sanhédrin, entraînant sa mort par crucifiement, dit-on.

Finalement, la classe politique fainéante obtient sa victoire contre le Premier ministre Docteur Ariel Henri qui est un homme du sérail traditionnel et qui n’a pas démérité son insuccès et son échec. Victoire ultime dont elle profite pour une fois et jouit maintenant. Elle peut même la perpétuer par alternance au moyen des échéances constitutionnelles et électorales ; vu à présent, elle en tient les clefs, si nous pouvons exprimer ainsi. Elle s’entrave néanmoins avec yon zagoloray, c’est-à-dire qu'elle gère l’impossible et l’indéfendable : allusion à trois de ses membres, placés au plus haut sommet de l’État, qui se trouvent impliqués dans une affaire de corruption dans laquelle corrupteurs et corrompus s’accusent et se dénoncent. En plus d’une situation d’insécurité grandissante dans le pays, dont elle n’a pas hélas le contrôle. La classe politique, a-t-elle grandi après une carrière bien poussive dans ses arguments et ses prestations, après un passé aussi calamiteux que comateux ? Ou encore a-t-elle nourri l’idée que la totalité de ses membres au CPT est mouillée par l’affaire BNC ? L’avenir dira le reste.

En attendant, l’auteur de l’article croit avoir brossé brièvement les marqueurs indiquant la pauvreté intellectuelle de la classe politique haïtienne qui marche avec des béquilles. Telles sont les observations que votre fidèle serviteur a faites de cette classe politique qui semble n’avoir ni corps, ni cœur, ni conscience ; donc une coquille vide.