Entre possible diffamation et racisme : Problème de rigueur intellectuelle et décoloniale du dernier rapport de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) concernant Haïti

Le dernier rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) sur la situation en Haïti se veut une analyse des violences liées aux gangs, du trafic d’armes et de stupéfiants, ainsi que des flux financiers illicites (ONUDC, 2025, p.

Jackson Jean
10 mars 2025 — Lecture : 4 min.

Le dernier rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) sur la situation en Haïti se veut une analyse des violences liées aux gangs, du trafic d’armes et de stupéfiants, ainsi que des flux financiers illicites (ONUDC, 2025, p. 2). Cependant, au-delà de ses constats alarmants, ce rapport révèle de graves lacunes méthodologiques et analytiques. Son manque de rigueur intellectuelle dans l’identification des sources et l’absence d’une perspective décoloniale dans l’analyse des dynamiques criminelles en Haïti en font un document incomplet, biaisé et, dans une certaine mesure, problématique.

Un rapport d’une telle ampleur devrait respecter des standards méthodologiques stricts. Or, l’ONUDC fait ici preuve d’une certaine légèreté intellectuelle. Plusieurs affirmations reposent sur des "informations de presse" non sourcées, ou sur des conclusions générales qui mériteraient d’être contextualisées (ONUDC, 2025, p. 5). Un des exemples les plus frappants est l’allégation selon laquelle le chef de gang Renel Destina (alias "Ti Lapli") aurait offert des cadeaux à plusieurs influenceurs haïtiens installés aux États-Unis, citant des noms comme "Tati Mendel", "Commandant", "Parrola", "Belle-Enfant" et "Trapalman" (ONUDC, 2025, p. 13). Or, le rapport ne fournit aucune référence claire ni note de bas de page indiquant les articles de presse qui soutiendraient ces allégations. Un tel manque de transparence soulève des doutes quant à la validité des informations avancées. De manière générale, le rapport cite certaines organisations comme la Global Initiative against Transnational Organized Crime, mais ne donne pas toujours accès aux sources primaires de ses affirmations (ONUDC, 2025, p. 4). Cela empêche toute vérification indépendante et ouvre la porte à des accusations infondées pouvant nuire à des individus sans preuve tangible.

Le rapport présente la violence en Haïti comme un phénomène largement dominé par les gangs et alimenté par des acteurs économiques et politiques corrompus (ONUDC, 2025, p. 7). Cette vision, bien que partiellement vraie, occulte une analyse plus structurelle des raisons pour lesquelles ces gangs existent et prospèrent. Pourquoi des milliers de jeunes haïtiens rejoignent-ils des groupes criminels ? Pourquoi l’État est-il si faible face à ces organisations ? Pourquoi la police haïtienne est-elle gangrenée par la corruption ? Le rapport ne pose pas ces questions fondamentales et ne cherche pas à comprendre la situation dans sa complexité.

L’un des aspects les plus problématiques du rapport est son absence totale de perspective décoloniale. Le document de l’ONUDC traite Haïti comme un territoire "problématique" nécessitant une intervention internationale, sans prendre en compte l’histoire coloniale et impérialiste qui a façonné les conditions actuelles du pays (ONUDC, 2025, p. 9). Depuis son indépendance en 1804, Haïti a été la cible de multiples interventions étrangères. Pourtant, le rapport de l’ONUDC ne mentionne pas ces éléments et présente Haïti comme une "anomalie", un pays gangrené par la violence sans prendre en compte les responsabilités historiques des grandes puissances (ONUDC, 2025, p. 6).

Le rapport met en avant les flux d’armes et de drogues circulant en Haïti, mais il omet de rappeler que ces trafics sont en grande partie alimentés depuis l’étranger, notamment depuis les États-Unis (ONUDC, 2025, p. 15). En effet, 90 % des armes illégales saisies dans les Caraïbes proviennent des États-Unis, notamment de la Floride (Small Arms Survey, 2024) (ONUDC, 2025, p. 14). Pourquoi l’ONUDC ne souligne-t-elle pas le rôle des États-Unis dans ce commerce mortifère ? Pourquoi ne critique-t-elle pas les politiques migratoires dominicaines qui exacerbent la crise humanitaire haïtienne (Amnesty International Report on the Dominican Republic, 2024) ?

Le rapport se focalise sur les gangs et la criminalité, mais n’accorde que peu de place à l’impact des inégalités économiques, du chômage massif, et des échecs répétés des politiques publiques haïtiennes et internationales (ONUDC, 2025, p. 10). L’ONUDC met en avant des recommandations quasi exclusivement orientées vers la répression et le renforcement des forces de sécurité (ONUDC, 2025, p. 17). Pourtant, l’histoire récente d’Haïti a montré que l’approche militarisée ne fonctionne pas. Aucune véritable solution ne semble proposée pour rétablir la gouvernance démocratique ni pour renforcer les institutions civiles (ONUDC, 2025, p. 18). Le rapport se concentre sur les chiffres de la violence sans mettre en avant les voix des victimes ni proposer des stratégies claires pour la réhabilitation des populations touchées (ONUDC, 2025, p. 8).

Si l’ONUDC veut réellement contribuer à la lutte contre la criminalité en Haïti, elle doit impérativement revoir ses méthodes et son cadre d’analyse. Cela passe par une rigueur méthodologique accrue, avec des sources claires et vérifiables pour toutes les allégations avancées, une prise en compte des causes structurelles de la crise haïtienne, incluant les dimensions économiques, politiques et historiques, et une perspective décoloniale, reconnaissant les responsabilités des puissances étrangères dans la déstabilisation du pays et dans le trafic d’armes et de drogue. Haïti ne pourra pas sortir de cette spirale de violence tant que les analyses produites par les organisations internationales continueront à être aussi partielles et biaisées. Il est temps d’avoir une approche plus honnête, plus rigoureuse et plus respectueuse de la réalité haïtienne.

Jackson Jean 

Titulaire d’un diplôme en philosophie de libération et d'un diplôme d'études avancées en gestion législative et politique publique, avec une concentration en Affaires étrangères,

Sécurité intérieure et Défense nationale, il s’intéresse particulièrement aux coopérations Sud-Sud, à la géopolitique des droits humains et aux impacts des politiques étrangères sur les peuples historiquement marginalisés.

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