Être une fille et habiter les limbes de Port-au-Prince

En route pour inventorier une infrastructure hydraulique qu’on pourrait classer de patrimoine historique, dans le cadre d’un devoir à remettre, je reste bouche bée face au décor qui se faufile tout autour de moi et mon guide qui, elle aussi, en fait partie.

En route pour inventorier une infrastructure hydraulique qu’on pourrait classer de patrimoine historique, dans le cadre d’un devoir à remettre, je reste bouche bée face au décor qui se faufile tout autour de moi et mon guide qui, elle aussi, en fait partie. De l’Avenue Christophe à Diquini 63, en passant par des étages infernaux des gangs de Martissant, je me souviens de son vécu à elle dans cette ville et dont j’ai un dessein, du réel des filles de sa condition et de tout ce qu’on voit peu dans les journaux, mais qui bousculent l’ordre du temps.

Dans ce bus jaune qui file à toute allure, comme un boulet de papier jeté dans le vent, nous traversons des ruelles que redéfinissent à chaque fois assauts et résistances de bandits et policiers. Quel trafic a amené ces bus d’écoliers américains de l’Arkansas à terminer dans la circulation locale ? Je me le demande succinctement, avant de retrouver mon rôle de spectateur recroquevillé dans l’angle mort de l’objectif. Bermanthe, aux cheveux fous, tout près de moi et que je contemple, le ghetto qui l’a vue grandir s’est métamorphosé, au fil des campagnes présidentielles, en un repère d’oubliés non armés ou oui – mais pauvres –, ayant choisi de survivre envers et contre tout. 

Première Avenue, Deuxième… Cinquième. Nous longeons la route jonchée de trous d’eau de vieilles pluies qui fouillent le sol, d’ordures et de chairs consumées, mangées, et de checkpoint pour racket, où sont postés ces hommes aux allures sérieuses, mais bêtes – voitures au dessin Gucci, la mort dans les yeux, dérision – devant des bâtiments, commissariats rasés de coups de balles, de tracteurs, de folie, d’insouciance. Quelque part, on ne leur aura pas appris à refaire un pays, mais à ériger des enfers pour des personnes comme Bermanthe. Dans cette société déjà phallocrate, la gangstérisation n’est qu’un tissu ajouté pour continuer la ligne droite au crayon de l’ordre de domination des hommes.

Chez elle, un de ces lieux du pays qu’on nomme Nan Tinèl, dans les hauteurs de Diquini 63, on retrouve une petite construction blanche avec des portes et fenêtres bleues, laquelle cache un tunnel sombre, froid et humide, creusé dans la montagne, avec des stalagmites, des rails d’anciens mineurs et tout, et qui relie l’eau de la Rivière Froide à Port-au-Prince, ses villes satellites et leurs ghettos communs. C’est ce souci en rapport à la distribution de l’eau dans l’aire métropolitaine dans le contexte post-occupation américaine qui a donné naissance à ce quartier dit Nan Tinèl. Du monde viendra y habiter au fil des décennies pour des terres bon marché et un accès plus facile à l’eau, les parents de Bermanthe compris. 

Enfant, Bermanthe de Nan Tinèl a eu l’opportunité de fréquenter une école borlette, mais quand même. D’autres enfants qui couraient sans pantalon les ont enviés, elle et ses camarades, pour cela. Ces Sans pantalons sont un phénomène courant des limbes de Port-au-Prince. Ils ont grandi sans des parents conscients ou sans parents du tout, rejetés par l’économat, l’administration scolaire, le censorat pour cause de non-paiement, ou n'ont jamais été inscrit, ou par un assujettissement de coups de bâton qu’on dit stratégiques. La plupart n’a pas fait la rencontre d’un membre de famille impliqué ou d’une belle âme pour leur longer la main. Ils ont évolué seuls en formant des petits groupes d’exclus qui en au moins une décennie ont appris à voler, casser, violer des Bermanthe et leurs camarades, manifester pour un sac de riz, voter pour 1000 gourdes, et avec le temps, ils ont mieux négocié des compromis politiques avec des candidats à la présidence, au Sénat, à la députation, et cette fois pour des armes, des munitions, de la drogue, pour être enfin reconnus et acceptés dans cette société qui en a fait de la merde dès le ventre de leur mère.

L’école, cet imposant mécanisme d’exclusion sociale. Même avec le temps, le rêve d’après l’école de Bermanthe et ses camarades s’est fait refouler sous condition d’offrir sa chair en pâture pour un travail, une promotion, un prêt, une bourse d’université, une émission. Même en acceptant, elles n’ont pas toutes pu se faire intégrer longtemps, faute de gouyad, de soumission, de féminité, de morale.

Nous sommes ici dans ce bus. Les roues roulent sur nos neurones confus. Je la titille des yeux. Les filles comme elles, celles des limbes de Port-au-Prince, sont souventes fois épiées, prises au piège ou capturées, violées, voire tuées après ça. Leur sexe est central dans le cycle sans fin du mal qui taraude la ville. On les aime avec violence. On les aime pour leur imposer sa misère. On les aime pour les détruire. Elles, ce sont des instruments de guerre avec lesquels des gamins armés justifient l’acquisition de nouveaux territoires. On les voit ou entend tituber après, se chier dessus, mourir dans leur silence, se tuer physiquement ou socialement, mais on n'en parle que peu dans les médias, la politique ou les luttes – non au viol ! Une de ces plaies béantes laissées pour compte sur les champs de bataille.  

D’un checkpoint à l’autre en passant par les ruelles de Martissant, Fontamara 29, 43 et jusqu’à la station de Diquini, nous stoppons le bus jaune d’Arkansas. Ici commence une autre aventure : aller voir la petite construction blanche avec des portes et fenêtres bleues qui cache un tunnel sombre, froid et humide, et qu’on sait au moins creusé dans la montagne.