Hommage aux activistes, défenseur.e.s et leaders communautaires de la diaspora haïtienne : Autocritique sociale, mémoire collective et politique

La mémoire collective d'une diaspora ne façonne-t-elle pas les perceptions et les réalités auxquelles elle fait face? Pour la communauté haïtienne aux États-Unis et autres, les préjugés raciaux et les stéréotypes n’auront-ils pas été évincés grâce à la reconnaissance des contributions réelles de ses membres? En examinant le cas du pasteur Jean Renelus, on voit comment une valorisation plus équitable de la mémoire collective aurait pu prévenir des allégations aussi infondées que celles de "porteurs de Sida" et de "mangeurs de chiens", souvent suivies de politique migratoire xénophobe à l’encontre des Haïtiens.

Jackson Jean
26 févr. 2025 — Lecture : 6 min.

La mémoire collective d'une diaspora ne façonne-t-elle pas les perceptions et les réalités auxquelles elle fait face? Pour la communauté haïtienne aux États-Unis et autres, les préjugés raciaux et les stéréotypes n’auront-ils pas été évincés grâce à la reconnaissance des contributions réelles de ses membres?

En examinant le cas du pasteur Jean Renelus, on voit comment une valorisation plus équitable de la mémoire collective aurait pu prévenir des allégations aussi infondées que celles de "porteurs de Sida" et de "mangeurs de chiens", souvent suivies de politique migratoire xénophobe à l’encontre des Haïtiens.

Dans les années 1980, les Haïtiens ont été injustement ciblés par des stéréotypes raciaux et des préjugés en raison de la pandémie de VIH/SIDA. Le stéréotype du "porteur de Sida" est né d'une confluence de racisme, de peur et d'ignorance. En 1983, une étude publiée par le Center for Disease Control and Prevention (CDC) a révélé une concentration élevée de VIH parmi les Haïtiens, ce qui a conduit à une stigmatisation massive de cette communauté (Kippax et al., HIV/AIDS and Stigma, 1986). Cette stigmatisation a été exacerbée par des discours politiques et médiatiques qui ont associé les Haïtiens à la maladie de manière injuste (Baker, The AIDS Epidemic and Its Impact on Haitians, 1989). Les restrictions de visa imposées aux Haïtiens par le gouvernement américain en 1987 ont également aggravé cette marginalisation et renforcé les préjugés existants.

Plus récemment, les stéréotypes raciaux ont été ravivés par des figures politiques dans le contexte électoral. En 2018, Donald Trump a qualifié Haïti de "pays de merde" lors d'une réunion, un commentaire qui a ravivé les tensions et exacerbé les préjugés raciaux (Nichols, Trump's Controversial Comments, 2018). Cette remarque a eu un impact dévastateur sur la perception publique des Haïtiens, renforçant des stéréotypes déjà existants et alimentant des sentiments anti-haïtiens. De même, en 2024, JD Vance et Donald Trump, lors de sa campagne, ont qualifié les Haïtiens d'Ohio de "mangeurs de chiens", un discours qui a suscité une large condamnation et mis en lumière la persistance des préjugés raciaux à l'égard des Haïtiens. Et comme toujours, les rhétoriques xénophobes sont suivies par des politiques publiques xénophobes. Élu président, Donald Trump décide, par conséquent, d'annuler le TPS d'environ, 500 000 Haïtiens aux Etats-Unis.

Ces commentaires montrent comment les préjugés peuvent être exploités à des fins politiques et sont souvent le signe avant-coureur des politiques publiques racistes et xénophobes. De surcroît, ils dévoilent aussi comment une mémoire collective mal gérée peut permettre à ces préjugés de se renforcer.

Le cas du pasteur Jean Renelus est particulièrement révélateur, lui qui était séminariste d'un institut biblique dans l'Ohio, aux Etats-Unis vers les années 70. Pourtant, en 1980, Renelus allait prendre des risques extraordinaires pour permettre à 182 immigrants haïtiens de s'échapper du centre de détention de 'Krome Detention Center' en brisant les barrières du centre avec un marteau.

 “Le pasteur Jean s'est beaucoup battu (parfois seul devant le centre de détention 'Krome') pour organiser des manifestations en faveur de la libération des migrants haïtiens. Son acte de bravoure a conduit à son arrestation, mais a également permis à de nombreux immigrants de trouver refuge et de poursuivre une vie meilleure. (...) Ce révérend est le pionnier de la célébration du bicolore haïtienne au coin de North Miami Avenue et Northeast 62nd Street dans le quartier de Little Haiti, 'Kafou Kamoken’, Miami.” (Dessalines Ferdinand, Le Floridien, 2016). 

Or, il est décédé le 21 juin 2021 et ses funérailles ont été chantées en l'église 'Haitian Evangelical Church' à Miami, au cœur de la communauté haïtienne, dans la plus grande indifférence. Seuls ses proches et quelques amis de la famille y ont assisté. Une réalité flagrante dans la communauté haïtienne, où les contributions des héros communautaires comme Renelus sont souvent invisibilisées contrairement à ceux qui sont plus glamours (des artistes, athlètes, entrepreneurs et intellectuels). Ce manque de reconnaissance des figures communautaires “non-capitalisable” a des répercussions graves au sein de la communauté haïtienne aux Etats-Unis. 

L'effacement des contributions des figures moins glamours de la communauté mène à une vision tronquée de son histoire collective. Elle a mis aussi en évidence comment les contributions des individus “non-capitalisables” économiquement ou médiatiquement sont souvent négligées, malgré leur importance cruciale pour le tissu social et la résilience communautaire. Les activistes, travailleur(e)s social(e)s et communautaires, souvent en première ligne de la lutte pour la justice sociale, sont essentiels pour une compréhension complète de la diaspora haïtienne. Leur invisibilité affaiblit la résistance aux stéréotypes négatifs.

Selon Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre (1961), la marginalisation des contributions réelles d'une communauté peut alimenter des stéréotypes raciaux et sociaux. Pour comprendre sa cause, Fanon suggérerait à la communauté haïtienne d’examiner si ses dynamiques internes et ses structures de pouvoir ne perpétuent pas cette forme d'oubli. Le manque de reconnaissance pour des figures telles que Renelus peut être diagnostiqué par Fanon comme une aliénation interne, où les contributions significatives sont négligées au profit de récits plus conformes aux attentes dominantes. Pourtant Maria Lugones aurait analysé la diaspora haïtienne avec lentille de l'intersectionnalité (au lieu de l'aliénation) afin de mieux comprendre ses dynamiques de pouvoir. Car selon elle, des divisions internes de notre communauté pourraient aussi influencer la manière dont la mémoire est construite et reconnue. D'où pourrait être la raison de l'oubli historique des figures communautaires importantes, aurait-elle déduit. Quelque soit la raison, il est claire que l’indifference par rapport aux actions des défenseur(e)s des droits humains, travailleur(e)s social(e)s et leaders communautaires, qui luttent quotidiennement contre la discrimination, la diaspora haïtienne ne renforce pas seulement les préjugés externes mais risque aussi de ne pas développer des mécanismes de défense suffisants contre ces attaques.

Les déclarations suivies des récentes décisions de la part des autorités politiques américaines montrent comment une mémoire collective mal gérée peut permettre aux stéréotypes et racisme systémique de se renforcer. Pour les contrecarrer et renforcer la cohésion de la communauté, il est impératif de reconnaître et de valoriser les contributions des activistes, défenseurs et travailleurs communautaires. Le pasteur Jean Renelus et d'autres comme lui ont, et continuent de jouer un rôle crucial dans la construction et la défense de la communauté haïtienne aux États-Unis, et leur histoire mérite d'être intégrée dans la mémoire collective. En mettant en lumière ces contributions, la diaspora haïtienne peut non seulement corriger les injustices passées mais aussi mieux préparer son avenir en résistant aux attaques politiques tout en renforçant son identité collective.

En conclusion, il est urgent pour la diaspora haïtienne de réévaluer comment elle construit et valorise sa mémoire collective. En renforçant cette reconnaissance, la diaspora peut non seulement contrer les stéréotypes externes mais aussi renforcer son propre tissu communautaire. Cette autocritique est indispensable pour affronter les défis actuels et futurs avec une mémoire collective qui reflète véritablement les contributions diversifiées et significatives de tous ses membres. L’immortalisation de figures comme le pasteur Renelus, et ceux qui œuvrent dans l’ombre pour la justice sociale et la défense des droits, est essentielles pour forger une mémoire collective qui résiste aux stéréotypes et célèbre les véritables héros de la diaspora haïtienne. Comme disait, Michel-Rolph Trouillot, “le processus de production de l'histoire (de la mémoire) n'est pas seulement une question de souvenir mais aussi de sélectionner ce qui mérite de l'être” .

À propos de l’auteur :

Jackson Jean est journaliste international et un défenseur des droits humains et chercheur spécialisé dans les questions de migration et de justice réparatrice. Alumni du Programme des Nations unies pour les personnes d’ascendance africaine (OHCHR, Suisse) en 2024. Il est membre cofondateur du Programme de Recherche et d’Extension sur l'afro-descendance et les Études afro-diasporiques (UNIAFRO) à l'Université nationale de San Martín (Argentine), Co-auteur du Plan de réparation socio-économique pour Haïti de l’Université West Indies (Jamaïque) et cofondateur du Réseau hémisphérique pour les droits des migrants haïtiens (Global Justice Clinic — New York University, USA).

Titulaire d’un Diplôme en philosophie de libération et d'un Diplôme d'étude avancée en gestion législative et Politique publique, avec une concentration en Affaires étrangères, Sécurité intérieure et Défense nationale, il s’intéresse particulièrement aux coopérations Sud-Sud, à la géopolitique des droits humains et aux impacts des politiques étrangères sur les peuples historiquement marginalisés.

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