Lors de cette série de rencontres et d’échanges chez toi et avec toi, en compagnie de ma femme Céline, en 2014, tu t’étonnais que je ne fusse pas déjà connu du grand public : « si tu étais connu, me dis-tu, ce n’est pas maintenant que je t’aurais découvert ». Tu me reprochas de ne pas assez partager mes connaissances : « Est-ce par égoïsme ? Ou ne sais-tu pas qu’une lampe doit être perchée, pour son éclairage, et non cachée ? » m’interrogeas-tu, un jour, d’un ton bienveillant, mi-sévère, mi-plaisant, comme lorsqu’un bon père reproche à son fils aimé d’avoir paressé au point de ne pas ramener la moyenne scolaire maximale reflétant son intelligence supérieure. Pour toute réaction, je me fus contenté de te dire que ça me suffit de partager mes connaissances avec mes étudiants de l’Université Quisqueya, de l’INAGHEI et de l’UNIFA. Et tu t’exclamas : « Cela n’est pas suffisant ! » C’était comme si tu voulais que je devinsse Frankétienne. Et lorsque tu me fis cadeau d’un exemplaire de chacun de tes ouvrages, pour moi, il ne fit pas de doute que tu entendais semer des graines de Frankétienne dans un terreau fertile. Mais tu n’as pas eu suffisamment de perspicacité compassionnelle pour comprendre qu’un tel objectif me soit péniblement atteignable. Ceci me fit penser au poème prosaïque d’A-20 « Béat, triste, léger » où la dulcinée intime à son soupirant l’ordre d’être à la fois tous les chevaux qui la passionnent : « Sois les ! ».
Je me suis donc résolu à me hisser à la hauteur de l’estime que tu me portes. Aussi me vint-il à l’esprit de sortir un grand opus que j’intitulerais « Franketienne par lui-même », afin de pouvoir monter sur tes épaules et mieux me faire voir. Je te fis part de ce projet ambitieux d’une biographie de toi-même. Et tu apprécias spontanément. Peu de temps après, cela vint à changer. Je pensais - de préférence - à un ouvrage collectif, un Liber Amicorum discipulorumque, qui réunirait des textes de la plupart de tes amis et disciples sur l’homme et son œuvre. Mon projet, hélas ! ne s’est pas concrétisé. Et tu as dû comprendre pourquoi je tardais à paraître.
Il ne suffit pas d’être exceptionnellement doué, comme pense Lev Chestov de Kierkegaard, pour être connu ; encore faut-il que l’on doive se mettre ardemment au travail et se battre, comme Victor Hugo lors de la Bataille d’Hernani, pour imposer une reconnaissance bien méritée de soi-même. Je veux parler de ce labeur acharné auquel se sacrifiait Honoré de Balzac. L’auteur de La comédie humaine écrivait huit heures par jour, entre 1 heure et 9 heures du matin. Il se carburait goulûment au café, buvant jusqu’à cinquante tasses au quotidien. On ne devient pas Céline rien que par contemplation des belles lettres. L’auteur du Voyage au bout de la nuit était si prolifique qu’il devait utiliser une brouette pour acheminer ses volumineux manuscrits chez Gallimard. Et que dire de toi, Frankétienne ? Tu es à la fois romancier, dramaturge, poète, compositeur, peintre, acteur. Et tu t’illustres dans chacun de ces genres démiurgiques.
Le roman
Romancier, tu nous as livré en pile ou face Dezafi (1975) ou Les affres d’un défi. La version française de ton premier roman et du premier roman créole haïtien a longtemps été mon livre de chevet. Je l’ai lu plusieurs fois, de l’incipit à la clausule, sans pour autant en achever la lecture, tant il est complexe et profond. Tu y parles d’une transformation cadavérique et vitale qui tient à la fois de l’onirisme et du réel. C’est comme vivre une réalité cauchemardesque que l’on aimerait pourtant qu’elle ne soit qu’un cauchemar dont on aurait pu finir par se réveiller. Ce roman me fait toujours penser à l’absurde kafkaïen tel qu’exprimé dans Le procès et La métamorphose. Je n’ai pas dit « ou ». J’ai dit « et » à dessein. Car Les affres d’un défi représente la somme des deux « romans » susmentionnés de Franz Kafka. On y trouve à la fois cette brutale transformation morphologique et ce procès arbitraire qui traduisent une impossibilité d’être tant pour l’homme que pour la littérature.
Ce premier roman n’est pas une œuvre de jeunesse - généralement marquée au coin de l’hésitation et de l’immaturité. Dezafi / Les affres d’un défi peut être considéré comme une œuvre majeure totalisant la pensée et la poétique de Frankétienne. Ce livre premier a pratiquement le même destin que l’Être et temps (Sein und Zeit) de Heidegger. Le philosophe avait 38 ans lorsqu’il s’empressa de publier un manuscrit patchwork, tout à fait inachevé, dans le seul but immédiat de pouvoir être nommé professeur titulaire à une chaire qui vint à être rendue vacante avec la disparition de son titulaire. Heidegger, considéré à juste titre comme le plus grand philosophe du siècle dernier, dut écrire plus de 110 ouvrages et présenter des centaines de conférences. Cependant, tous les écrits qui viennent après Être et temps n’en sont que comme des annotations. L’auteur a pratiquement tout dit, dès le premier jet.
Le théâtre
Dramaturge, tu nous as proposé Pèlen têt. On en rit à tue-tête, alors qu’on devrait en pleurer. Entre rires et pleurs, sait-on jamais à quoi tu t’attendais ? Quand on en rit, on a mauvaise conscience en se disant que peut-être qu’il fallait qu’on en pleurât - tant le sujet est grave. Et quand on en pleure, on se demande s’il ne s’agit pas d’une mauvaise blague que tu nous as faite pour nous égayer - malgré la gravité de la situation. Car, « si triste [fut] la saison qu’il [était] venu le temps de se parler par signe ». Enfant, j’écoutais à la radio la splendide voix d’Anthony Phelps. Et c’était le plus beau signe déclamatoire d’alors, qu’il ne fallait pas chercher à interpréter sous peine d’en perdre le sens musical. Avec toi, Frank, on est toujours dans le « on ne sait jamais ». Rien n’est définitif ni sentencieux chez toi. Tu proposes sans jamais imposer. Adjanoumelezo exalte le coït comme sources de vies. Dans Une eau forte, Jean Métellus oppose l’esthétique de la peinture à celle de la danse. Pour lui, tandis que la peinture est un geste fixe, la danse est flottante, le seul lieu artistique possible où le sexe s’épanouit. Dans la gestique « guedeique », la danse s’associe au verbe pour exalter les vertus de la sexualité et dénoncer ainsi l’hypocrisie d’une certaine moraline cache-sexe. Dans Adjanoumelezo, comme dans les manifestations « guede », la sexualité cesse d’être une pratique honteuse pour affirmer glorieusement son être-là.
Ton esthétique
La peinture enfin ! « Claudy, me dis-tu, j’ai arrêté d’écrire. Je ne fais plus que peindre maintenant ». Mais, Frankétienne, pensai-je, est essentiellement écrivain ; et c’est en tant que tel qu’il est passé à la postérité. « Sais-tu pourquoi ? Poursuivis-tu, tandis que la création littéraire nécessite un gros effort cognitif et, dans certains cas, cogitatif, la peinture est d’un mouvement physique voire mécanique et spontané ». Et tu me racontas comment tu en étais venu à la peinture : tout seul, à l’âge de trente-deux ans, sans l’aide d’un apprenant. Picasso expliqua qu’il avait adhéré au communisme aussi spontanément et facilement que l’on va à la fontaine. Mais s’il était encore vivant quand Soljenitsyne publia son Archipel du Goulag (l’ouvrage parut pour la première fois en 1973, la même année de la disparition du peintre), n’aurait-il pas regretté une telle adhésion. Toi, en revanche, la peinture, me confias-tu, est devenue ton gagne-pain. Tu ne regrettais donc pas de t’y être adonné. Tu me racontas, songeur, qu’au moment de t’y lancer, ta femme n’y croyait guère et elle s’en moquait. Ironie du sort !
Ton esthétique me semble insaisissable, Frank. On dirait, comme pensait mon ancien directeur de thèse, feu le professeur Raphaël Draï, à propos de l’Inconscient, qu’aussitôt qu’elle se révèle, elle se dérobe à toute investigation délibérée. Un jour, tu nous présentas, à moi et à ma femme, Melovivi (Le piège). Cette toile peinte avant le séisme en annonça la survenue - prétendis-tu. Une vraie esthétique du chaos et de la prémonition.
L’angoisse existentielle et la question de l’existence de Dieu
Tu faisais constamment des incursions sur le terrain de la physique quantique pour suggérer l’idée selon laquelle l’Énergie soit la matrice de la venue à l’existence de la matière. Tu conjectures pas mal que la matière est animée par cette même énergie qui est en nous, en tout et partout. L’Énergie serait ainsi la manifestation créatrice et animatrice, donc vitale, du divin. Pour autant, le sempiternel débat sur l’existence de Dieu, sur l’origine et le sens de la vie, ainsi que sur la mort n’est pas clos. Rappelle-toi, dans sa théorie de la relativité, Einstein n’a jamais tenté de prouver l’existence de Dieu en s’appuyant sur l’énergie matricielle et animatrice. L’Énergie, telle que tu la conçois, s’apparente aux vieilles notions d’esprit et d’âme qui furent si chères aux penseurs de l’Antiquité et à ceux du Moyen Âge. Autrement dit, elle est la traduction scientifique de celles-ci. Dans son texte intitulé De Intellectu (De l’Esprit) Alexandre d’Aphrodise, le plus célèbre et crédible commentateur d’Aristote, suggère sans ambages que tout vienne de l’Esprit et se maintienne par l’Esprit. À travers ce philosophe péripatéticien de l’Antiquité, Aristote a longtemps été la principale source d’inspiration de ses successeurs. Au Moyen Âge, où les penseurs ne sont pas moins aristotéliciens, l’Esprit devient Âme.
Frank, tu fais partie de cette catégorie de penseurs que Louis Althusser appelle des « philosophes spontanés ». Sais-tu ce qui distingue les philosophes de ceux dits spontanés ? Tandis que les premiers cogitent dans le désintéressement et au mieux de leurs capacités cognitives et de leurs connaissances, les seconds se soucient d’apporter des réponses rassurantes aux questions existentielles. Après avoir tant écrit et tant dit, les philosophes n’apportent pas un seul brin d’encouragement à nos angoisses existentielles face à la mort. Ils nous apprennent juste à mourir. N’est-ce pas Montaigne qui disait que « philosopher, c’est apprendre à mourir » ?
Tu peux avoir la satisfaction de siéger aux côtés de Nietzsche, dans la catégorie des philosophes spontanés. Ce penseur majeur de la deuxième moitié du XIXe siècle entrait carrément en rébellion contre les philosophes. Et par rapport à leurs influences sur le cours des choses, Nietzsche pense qu’ils ne sont que des idoles. Et lorsqu’il affirme qu’il philosophe au marteau, c’est qu’il entend casser les idoles en question. Il rejette l’idée d’existence d’arrière-mondes si chers aux philosophes. Tout ce qui importe, c’est d’aimer son sort (Amor fati). Pas simplement l’accepter, mais l’aimer.
Pour ma part, je suis kantien, quant à la question de l’existence de Dieu. Après avoir tant cogité sur la question, dans son ouvrage monumental intitulé Critique de la raison pure, Kant en vient à conclure que l’existence de Dieu ne peut être que postulée - et non prouvée. Un postulat ne se démontre pas. L’agnosticisme est, pour moi, l’attitude la plus raisonnable sur la question en débat.
Le Nobel
Nos échanges ne laissaient pas de côté ton ancienne candidature au prix Nobel. Tu m’avouas, avec la franchise et la sincérité qu’on te connait, que tu étais vivement intéressé à l’obtention du plus prestigieux prix littéraire. Mais hélas ! tu ne l’as pas obtenu. Ce n’est pas à dire que la qualité de ton œuvre laisserait à désirer ou que tu serais illisible, comme le prétendent certains contempteurs de Franketienne. Paradoxalement, le chanteur Bob Dylan en fut le lauréat en 2016. La vérité est que le Nobel a ses raisons que la Raison elle-même ignore. En 1964, Jean-Paul Sartre refusa le prix Nobel qui lui fut décerné, se demandant « pourquoi une cinquantaine de messieurs âgés et qui font de mauvais livres le couronneraient ». Il argua que « c’est aux lecteurs à dire ce qu'il vaut ».
Ta disparition
Tu nous racontas, ému, que, immédiatement après le tremblement de terre, de nombreuses personnes du quartier accoururent chez toi pour s’assurer que tu étais sain et sauf. Et ils se réjouissaient au constat que leur idole était bien vivante. Par ailleurs, dans son ouvrage, Tout bouge autour de moi, Dany Laferrière rapporte qu’il t’encouragea à sortir voir les riverains de ton quartier pour les rassurer que tu ne fusses pas mort et leur donner l’espoir d’un lendemain meilleur.
Aujourd’hui tu t’en es allé rejoindre ta mère dans la totalité de l’Être d’où nous sommes tous arrivés sur terre pour finalement y retourner.
Annette Étienne fut l’une des meilleurs amis de ma feue grand-mère maternelle Marie-Fidamise D.-Paulsaint. Leur amitié était si profonde que celle-ci la choisit pour être la marraine du premier né de sa fille aînée. Ma défunte mère Viergelie P.-Pierre partit de ce monde le 4 mai 2020, par gros temps de pandémie - bien qu’elle n’en fût pas une victime. Je te rappelai que Yves Pierre, mon frère aîné, est ton frère de baptême. Et tu t’en fus réjoui.
Frank, au vu de tes récentes interventions médiatiques, l’on ne pouvait pas supposer que ta disparition pût être imminente. Telle fut ma surprise lorsque ma femme m’informa que tu as passé l’arme à gauche. Tu parlais d’une voix tonitruante et convaincante. Au constat de ta vitalité, j’espérais te voir vivre centenaire et pensais que j’avais au moins une décennie devant moi pour te revoir plus d’une fois et poursuivre avec toi nos fructueux échanges d’il y a onze ans. Je te prédisais donc la même longévité qu’un Claude Lévi-Strauss. L’inventeur du structuralisme mourut à 103 ou 105 ans. Une telle longévité rendit impatient Gallimard. Car, vu l’importance de l’œuvre de Strauss, il était largement qualifié pour être publié en Pléiade. Mais ce n’est qu’une fois disparu que l’heureux élu peut rejoindre les immortels dans la plus prestigieuse collection de Gallimard. L’éditeur dut faire une exception et publia Strauss en Pléiade de son vivant. Le philosophe et sociologue Edgard Morin est maintenant âgé de 104 ans et est toujours actif. René Depestre, l’auteur de Hadriana dans tous mes rêves, est bientôt âgé de 99 ans. Il a partiellement décliné sa date de naissance dès le premier vers de son beau poème intitulé « Image pour une anti-autobiographie » : « Je suis né à Jacmel en 1926… »
Haïti – malgré tout !
Après avoir consacré toute ta vie d’homme et de démiurge à vouloir et à tenter de changer Haïti, tu es parti sans même entrevoir une lueur d’espoir pour ce pays dont la situation, déjà critique à l’époque où parut Pèlen têt, a gravement empiré. La plupart de nos compatriotes sont déçus et découragés au point de laisser la situation lamentable du pays changer négativement leurs sentiments pour le pays. Toi, en revanche, tu continuais à aimer Haïti de plus en plus fort, comme on aime le sein maternel.
Jean Claudy Pierre
P.S. : Je vais faire de mon mieux, Franck.