La Commission Nationale de la Science, la Technologie et l’Innovation (CoNaSTI), créée par arrêté ministériel le 29 juillet 2022, a parmi ses principales attributions la promotion du développement et de l'amélioration des politiques nationales en matière de science, de technologie et d'innovation. Son profond silence au niveau national sur les enjeux scientifiques contemporains a conduit des travailleurs de la presse à se questionner sur le devenir de cette instance, garante de la qualité scientifique des programmes du MENFP, chargée de contribuer à la définition des orientations politiques en matière de recherche scientifique.
Le 4 janvier 2023, Radio Magik 9 a reçu le professeur Evens Emmanuel, président de la Commission Nationale de la Science, la Technologie et l’Innovation (CoNaSTI), dans un dialogue sur cette structure dont les travaux venaient d’être officiellement lancés par le ministère de l’Éducation nationale. Depuis, c’est un silence profond qui s’est installé sur l’existence de cette structure. Aujourd’hui, l’urgente nécessité/responsabilité pour certains travailleurs de la presse de mobiliser les théories du journalisme scientifique pour assurer le rôle crucial dans la diffusion des connaissances et dans l'éducation du public sur les enjeux scientifiques contemporains a conduit deux journalistes à utiliser le mot « conasti » pour questionner deux bases de données scientifiques internationales et pour s’informer des travaux de cette commission nationale.
La première base de données « HAL les Archives Ouvertes du CNRS » a mis en évidence – https://hal.science/search/index?q=title_t:conasti – une publication sur le cadre légal de la CoNaSTI (Étienne et Prince, 2023)[1]. Selon les auteurs de ce travail, « Le ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, par l’Arrêté du 29 juillet 2022, a pris la décision de créer la Commission Nationale de la Science, la Technologie et l’Innovation (CoNaSTI). Cette décision est venue un peu plus de deux ans après la publication dans Le Moniteur du Décret du [11 mars 2020] portant organisation et fonctionnement de l’Agence nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (ANESRS). La création de cette agence est prévue à l’article 211 de la Loi constitutionnelle du 9 mai 2011 portant amendement de la Constitution du 29 mars 1987. Le domaine de la science et la technologie est ainsi articulé en Haïti à travers deux textes de loi clés depuis l’académie des sciences établie par le royaume du Roi Henry Christophe ».
Quant à la deuxième base de données « Google Scholar », elle informe de l’existence – https://scholar.google.fr/scholar?hl=en&as_sdt=0%2C5&q=Conasti&oq=cona – du document intitulé « Rapport sur la Validation Scientifique des Programmes du 3e Cycle du Fondamental et du Secondaire du Projet NECTAR » (Camilus et al., 2024)[2].
De ces deux documents, on se concentre, dans le cadre de cette opinion, sur le rapport de la CoNaSTI. L’objectif fixé est non seulement de rendre les réflexions scientifiques des auteurs dudit rapport sur la politique éducative du pays accessibles au public, mais aussi de favoriser des débats citoyens informés sur le devenir de l’école haïtienne pour les cycles retenus.
Présentation succincte du rapport
C’est un document de 166 pages, rédigé par 15 experts haïtiens : Adler Camilus, Jean Waddimir Gustinvil, Alexandra Emmanuel, Renauld Govain, David Noncent, Hubermane Ciguino, Moles Paul, Antonine Phigareau, Jasmine Césars, Jean-Jacques Cadet, Vosh Dathus, Ketty Balthazard-Accou, Jacques Abraham et Evens Emmanuel. Il est articulé autour de 9 points : a. Un résumé exécutif en quatre langues (créole, français, anglais et espagnol) ; b. L’introduction ; c. Vers un nouveau cadre théorique et conceptuel sur l’approche par compétence (APC) ; d. La méthodologie adoptée par la CoNaSTI pour la réalisation de la validation scientifique des programmes du 3e cycle et du secondaire du projet NECTAR ; e. La compréhension de la CoNaSTI du Cadre d’Orientation Curriculaire (COC) ; f. La validation scientifique du programme du 3e cycle du fondamental ; g. La validation scientifique du programme du secondaire; h. La conclusion et les recommandations ; i. Les annexes. Cette dernière section est subdivisée en trois sujets pertinents : Annexe 1. Prise en compte de l’éducation inclusive ; Annexe 2. Comment le Cadre d’Orientation Curriculaire (COC) aborde-t-il la question de la ségrégation en contexte scolaire ? Annexe 3. Note de lecture sur la grille de l’enseignant.
Le rapport de validation scientifique de la CoNaSTI
L’ objectif principal de ce travail a été d’évaluer la pertinence scientifique des curricula du 3e cycle fondamental (7e, 8e et 9e années) et des quatre années du secondaire de l’école haïtienne. Les curricula en question ont été élaborés dans le cadre du projet“Nouvelle Éducation Citoyenne Tournée vers l’AveniR” (NECTAR), lequel est financé par l’Agence française de développement (AFD). C’est une initiative qui accompagne la réforme curriculaire en Haïti en appui au ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP).
Dans l’introduction du rapport, les auteurs avancent : « De manière générale, diverses raisons justifient la mise en œuvre d'une culture de l’évaluation des politiques publiques, des projets (évaluation ex ante et post ante). Selon la littérature scientifique synthétisée, l’évaluation participe à la meilleure prise de décision, à la formalisation, à la structuration du jugement démocratique portée par une « dimension normative » et « cognitive ». Elle permet de réduire la marge d’erreur dans la décision prise (Camilus et al (2024) ».
Aussi l’équipe scientifique en charge de la rédaction de ce rapport en a-t-elle profité pour saluer la pertinence de la réactivité affichée par le MENFP dans le cadre de ce dossier. En effet, à en croire les auteurs, c’est cette réactivité du MENFP à l’analyse scientifique qui a ouvert la voie à la CoNaSTI pour poser une problématique et des questions de recherche.
«Pourquoi la réforme curriculaire ne prend-elle pas en compte toutes les strates du système éducatif haïtien, à savoir les curricula de la petite enfance, ceux des deux premiers cycles du fondamental et l’harmonisation des curricula du supérieur ? La réforme curriculaire va-t-elle conduire à l’inscription de l’école haïtienne dans la dynamique de l’évaluation régionale (ou internationale) des systèmes éducatifs ? Est-il prévu dans cette réforme l’élaboration, l’adoption et la mise en œuvre d’un statut ou d’un plan de carrière pour les enseignants de la petite enfance à la terminale ou NS4 ? L’école haïtienne dispose-t-elle aujourd’hui des matériels didactiques nécessaires à la mise en œuvre des nouveaux programmes scolaires (ouvrages scolaires, laboratoires de travaux pratiques, visites de terrain et travaux dirigés, etc.) ? »
Sur le plan méthodologique, Camilus et al. (2024)[3] inscrivent leur travail « dans la démarche théorique de l’évaluation scientifique des politiques publiques de l’éducation dans le but de renforcer et d'éclairer les autorités dans leur prise de décision ». Cette étude d’évaluation a été faite suivant un double critère : interne et externe. Sur le plan interne, toute évaluation scientifique d’un projet ou d’une politique publique se définit dans la littérature scientifique comme une démarche collective permettant d’apprécier sa valeur au regard de certains critères/protocoles de recherche, tels que, par exemple, la « méthodologie » utilisée, l'«échantillon», la «pertinence» et la «cohérence» des propositions par rapport aux «objectifs» et «finalités» dudit programme ou projet. Sur le plan externe, le projet de politique publique en matière d’éducation doit s’inscrire dans une démarche comparative par rapport à d’autres politiques publiques des États concurrents dans un monde interconnecté et mondialisé dont l’éducation constitue l’un des enjeux fondamentaux. Ainsi, ce travail d’évaluation adopte une démarche comparative par rapport aux standings internationaux faisant l'unanimité dans le monde scientifique des sciences de l'éducation, en tenant compte de ses résultats prouvés ou faisant l'unanimité dans le monde de la recherche. »
En ce qui concerne la conclusion et les recommandations, les auteurs soumettent à l’attention du MENFP ce qui suit : « Après analyse des documents et rapports soumis à notre appréciation, la CoNaSTI donne un avis favorable pour l’ensemble des réformes du projet NECTAR tout en invitant le ministère à apporter des corrections aux programmes. »
« À très court terme, NECTAR doit s’appuyer sur les commentaires formulés dans les rapports de validation technique relatifs au 3e cycle du fondamental et au secondaire. À moyen terme, la CoNaSTI recommande fortement à NECTAR et au MENFP de mettre en place à partir de la nouvelle entrée scolaire une structure, composée de chercheurs et d'enseignants aux deux cycles retenus, chargée d’observer et de recueillir des données résultant de l’expérimentation ou l’implémentation de cette réforme en tenant compte de certaines recommandations formulées dans ce rapport, i.e. « les composantes de la réforme curriculaire », poursuit le rapport.
À titre de recommandations, le rapport préconise l’élaboration d’un protocole de rédaction conforme aux normes académiques et de réviser les documents selon les remarques de la CoNaSTI, la vulgarisation des documents et l’intégration des élèves à besoins spéciaux dans les curricula, l’harmonisation des curricula à tous les niveaux et de les expérimenter rigoureusement avant généralisation, et enfin la création d’un Institut National de Recherche en Éducation.
Les retours sur la lecture de ce rapport de validation
Ce travail est une contribution non négligeable au positionnement du créole haïtien dans les bases de données scientifiques internationales. Il serait intéressant que cet effort de rayonnement scientifique au niveau international du créole soit soutenu par l’Académie haïtienne de la langue créole. Serait-il possible, dans le cadre des réflexions académiques sur la diplomatie scientifique, que l’État haïtien initie une action pour que la version créole des résumés de certaines recherches produites par des chercheurs haïtiens soit acceptée et introduite dans les bases de données scientifiques internationales ?
La disponibilité sur HAL, les archives ouvertes du CNRS, du rapport de validation scientifique des résultats de NECTAR et le référencement du document sur Google Scholar sont un nouvel apport à la mise en œuvre d’une politique nationale en faveur de la science ouverte, du développement et de la libre diffusion de la pensée scientifique haïtienne au niveau international. Cette publication au format électronique est, entre autres, une promotion pour la diffusion d’informations sur le système national de la recherche scientifique, de la technologie et de l'innovation. Toutefois, en considérant la facture numérique, la faiblesse nationale de la couverture électrique, les conditions socio-économiques de certains établissements scolaires du pays, il serait bien que le projet NECTAR et le MENFP étudient la possibilité d’imprimer un certain nombre d’exemplaires dudit rapport afin de permettre à un plus grand nombre d’analystes de rendre compte des avancées de la réflexion des experts de la CoNaSTI et de mettre en lumière les implications sociétales et éthiques des développements scientifiques dans le domaine de l’éducation en Haïti.
Ce rapport laisse comprendre que la CoNaSTI n’est pas morte. Cependant, il serait d’une grande utilité nationale que l’État haïtien se questionne sur la nécessité d’assurer l’avenir des institutions de politique scientifique nationale qu’il a créées, « la CoNaSTI et l’ANESRS », par exemple, afin de permettre au pays d’être vu autrement dans les prochains rapports mondiaux sur la science de l’UNESCO.
Patrick Saint-Pré
Le Nouvelliste, Haïti Climat, Haïti Sciences et Société (HaSci-So)
Quetya Aubin
Radio Nationale d’Haïti, Haïti Sciences et Société (HaSci-So)
Thadal Étienne, Neptune Prince (2023). Analyse du cadre légal de la CoNaSTI. Rapport technique. Port-au-Prince : Commission Nationale de la Science, la Technologie et l'Innovation (CoNaSTI). 〈hal-04922488〉. https://hal.science/hal-04922488v1 ↑
Adler Camilus, Jean Waddimir Gustinvil, Alexandra Emmanuel, Renauld Govain, David Noncent, Hubermane Ciguino, Moles Paul, Antonine Phigareau, Jasmine Césars, Jean-Jacques Cadet, Vosh Datus, Ketty Balthazard-Accou, Jacques Abraham, Evens Emmanuel. Validation scientifique des programmes du 3ᵉ cycle du fondamental et du secondaire du projet NECTAR. Port-au-Prince : Commission nationale de la science, la technologie et l’innovation (CoNaSTI), 166p. ISBN : 978-99994-0-092-3. HAL Id: hal-04856471. https://hal.science/hal-04856471v1↑
Ibid., page 11 sur 166. ↑