Je descends la Route de Delmas, mes pensées fuyant le chaos qui me rattrape à chaque coin de rue. Le bruit incessant de la taxi-moto qui me ramène vers cette fille habitant la Faculté des Sciences Humaines. Une étudiante déplacée : nouveau mot que j’impose dans le vocabulaire de Port-au-Prince.
Il m’arrive, en traversant cette ville en taxi-moto, de m’accrocher à mon smartphone comme pour inviter la mort soudaine. On me répète qu’il faut éviter de s’en servir quand l’adrénaline des chauffeurs plagie la ville. On me répète aussi que, parfois, j’ai l’air d’un cadavre potentiel, transporté au gré des caprices de la circulation. La vitesse effrénée, les dangers constants, tout cela dans cet engin sans ceinture, ni rétroviseur – et le smartphone à la main ! Quand ces chauffeurs refont les règles de la route à leur image, c’est l'itinéraire absolu vers le rêve de tout fervent chrétien qu’ils tracent.
Je rejoins l’Avenue Christophe. Enfin. Je vois, j’entends : Kafou tifou, Pon Sen Jewo, Machann sosis, Ray, Deyò, Font...amara. À ma gauche, un homme baignant dans son propre sang. Les corps qui gisent sont des facettes de ce coin. Une colonne vertébrale par-ci par-là, un jour ou l’autre. Je descends la taxi-moto dans ce carrefour de La-Fleur-du-Chaine, carrefour de l’injustice et de l’abandon, qu’ont en partage l’église du pasteur Lochard Rémy, l’IERAH et la pastorale universitaire. Quelques marchandes qui liquident des plats à 150 gourdes, parfois à crédit. Entre autres, Jèda, Lesaj ont fait leurs noms dans la culture étudiante haïtienne. Je vois, j’entends : Manman lavi, Chen janbe, banm bòy la non.
Il y a, dans les environs, la Faculté des Sciences Humaines et l’INAGHEI, du moins ce qu´il reste de ces entités universitaires, c´est-à-dire les bâtiments, un ou deux ou peut-être trois professeurs qui s´y présentent parfois, y habitent jusque-là, traînent dans la zone. Quelques membres du personnel et des étudiants qui s´y hasardent également, y habitent jusque-là, traînent dans la zone. Des déplacés internes qui n’ont rien à voir aux études y résident d’autant plus, y habitent jusque-là, traînent dans la zone. Parfois on ouvre pour faire des cours, d’autres fois un événement comme des tirs nourris tout près fait fermer. Certains d'entre ces professeurs, membres de personnel et étudiants sont aussi des déplacés internes. Or, l´ensemble des étudiants des universités du pays sont déjà des victimes d´injustices cognitives, l’on se rappelle. Peux-pas-n-en-pas-en-parler. Tout cela contribue à constituer une condition étudiante non appropriée à l’effort de penser.
Je veux ajouter que, l´atteinte et l´exposition du corps et de la vie dans sa vulnérabilité et dans des conditions les plus rares et abjectes dans l´espace public, l´instauration d´un règne de terreur, d´incertitudes, la famine, les maladies, l´enlisement dans l´insignifiance et les bras qu´on ne se tend plus, viennent combler le lot des malheurs de ces trois sujets sociaux : professeurs, membres de personnel et étudiants. Puis, l´effacement du Droit et de l´État dans leur quartier, voire dans l´aire de certaines universités, des bibliothèques, des centres culturels et autres lieux de débats, de pratique de lecture et de création ou d´intellection, conditionne la réduction des capacités d'agir et de penser de ces sujets à leur plus simple expression. Mais en dépit de cela, ils résistent. Je compte les mémoires soutenus, les devoirs remis qui traversent les continents pour atteindre les professeurs qui n’ont pas manqué leur Biden. Les devoirs, les cours, les débats en ligne - plan internet Digicel trop cher, Natcom trop faible, pas de wifi, problème de littératie numérique : on s’adapte quoique. De la mort à Port-au-Prince aux villes lumières occidentales, des têtes crève-la-faim aux mains qui corrigent de ces professeurs échappées belles, les devoirs arrivent chargés de blessures, de faim, de pitié, d’erreurs qu’on sait émerger d'âmes perdues et qui s’effritent, mais qui espèrent. L'espérance, c’est au moins Campus France.Top of Form
Les membres de personnel gèrent l’administratif, le ce que chient, salissent les nouveaux habitants des facultés de l’État. Ils sont appuyés d’étudiants volontaires, qui croient en la vie, malgré la ville.
Dans ce tohu-bohu que je délivre, il y a aussi de l’amour entre étudiants déplacés, comme mon idylle avec cette fille habitant la Faculté des Sciences Humaines.
Williamson Ornéus Mémorant en maitrise en histoire, mémoire et patrimoine