Des informations officielles annoncent la possibilité que les élections se réalisent dans huit (8) départements sur dix (10), dû à l'insécurité généralisée dans le département de l’Ouest et de l’Artibonite. L’opinion publique s’inquiète de la légitimité des prochains élu(e)s et leur représentativité car ses deux départements à eux seuls comptent la majorité des électeurs. Mais qu’en est-il du “11e département"? En d’autres termes, la diaspora haïtienne va finalement pouvoir voter et être élue aux prochaines élections? Cela représenterait une avancée majeure en matière de droits humains et politiques et d’inclusion démocratique si cette obligation de la part de l’Etat n’est plus une drague politique. Cette décision s’inscrirait dans une dynamique plus large de reconnaissance des droits civils et politiques des citoyens vivant hors du territoire national, un principe consacré par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), ratifié par Haïti en 1991. L’article 25 de ce traité international garantit à chaque citoyen le droit de participer à la direction des affaires publiques de son pays, de voter et d’être élu dans des conditions de transparence et d’égalité. Pourtant, jusqu’à présent, la diaspora haïtienne a été largement privée de ce droit fondamental.
Malgré les pactes et conventions internationales signés et ratifiés par Haiti ont des grades constitutionnels, cette exclusion a longtemps reposé sur des excuses politiques et administratives, mais aussi sur une conception restrictive de la citoyenneté haïtienne et du temps vécu sur le territoire haitien. La Constitution de 1987 limitait l’accès aux fonctions électives aux seuls Haïtiens n’ayant pas acquis une autre nationalité, restreignant ainsi la pleine participation politique des membres de la diaspora. Toutefois, l’amendement de 2011 a reconnu leur droit de vote, marquant une évolution significative vers une démocratie plus inclusive et le respect des engagements internationaux. Pourtant, plus d’une décennie après cet amendement, aucun mécanisme effectif n’a été mis en place pour permettre aux Haïtiens de l’étranger d’exercer ce droit, les maintenant de facto exclus du processus électoral.
Cette situation est d’autant plus problématique que la diaspora haïtienne constitue une force démographique et économique incontournable. Avec une population estimée à environ quatre millions de personnes dispersées à travers le monde, elle dépasse de loin le nombre de votants ayant participé aux dernières élections en Haïti. Dans certaines démocraties, le vote des expatriés est perçu comme un levier puissant pour assurer une représentation plus large et plus équilibrée des intérêts nationaux. Dans le cas haïtien, il pourrait contribuer à une reconfiguration du paysage politique, en introduisant une base électorale moins exposée aux dynamiques de corruption, aux pressions des gangs armés et aux manipulations médiatiques.
Le refus d’octroyer pleinement ce droit jusqu’à présent n’est pas anodin. Il s’agit d’une question de contrôle du pouvoir, dans un système où le clientélisme et l’influence des groupes armés jouent un rôle central dans le processus électoral. La diaspora, par sa distance physique et son accès à des sources d’information diverses, représente un électorat potentiellement plus autonome, moins sensible aux pratiques traditionnelles d’achat de votes et aux pressions exercées sur les électeurs en Haïti. De ce fait, l’intégration du vote des Haïtiens vivant à l’étranger pourrait introduire un facteur de changement et d’imprévisibilité dans les dynamiques politiques établies, ce qui suscite une résistance de la part de certains acteurs politiques.
Toutefois, au-delà des enjeux internes, cette question doit également être examinée sous l’angle du droit international. En tant qu’État partie au PIDCP, Haïti a l’obligation de garantir à tous ses citoyens l’exercice effectif de leurs droits politiques. L’exclusion prolongée de la diaspora constitue une violation de ces engagements et affaiblit la crédibilité démocratique du pays sur la scène internationale, car le non-respect de l'engagement du pays vis-à-vis du Pacte international sur les droits civils et politiques se traduit par une non-application des principes fondamentaux de liberté de choix et de participation. Le droit de vote, notamment pour les expatriés, est une obligation juridique et morale qu'Haïti doit respecter. En d’autres termes, le renforcement des institutions et du cadre électoral pour intégrer pleinement ces électeurs est donc non seulement une nécessité démocratique, mais aussi une exigence du droit international.
Il est crucial que le gouvernement actuel prenne des mesures concrètes pour garantir ce droit à la diaspora, non seulement pour répondre à ses obligations internationales, mais aussi pour renforcer la démocratie en Haïti. L’établissement de bureaux de vote dans les consulats haïtiens, la simplification des démarches administratives pour les citoyens forcés d'émigrer, et une campagne d’information adéquate sont des mesures urgentes pour que les Haïtiens puissent exercer pleinement leurs droits civils et politiques.
Bien sûr, il y aura d'autres défis sur le plan logistique et administratif. L’organisation du vote à l’étranger certainement implique la mise en place de mécanismes sécurisés, la facilitation de l’inscription des électeurs et la garantie d’un dépouillement transparent. Cependant, dans plusieurs pays ayant intégré leur diaspora au processus électoral, des solutions telles que le vote par correspondance, le vote électronique ou les bureaux de vote dans les consulats ont été adoptées avec succès. Haïti pourrait s’inspirer de ces modèles pour concevoir un système adapté à ses réalités institutionnelles et financières.
L’enjeu dépasse donc la simple question du droit de vote : il s’agit d’une refonte de la relation entre Haïti et sa diaspora. Celle-ci ne se limite pas à une source de transferts de fonds, mais constitue le onzième (11) département du pays, avec un rôle clé à jouer dans son développement et sa gouvernance. En reconnaissant pleinement leur droit de vote, Haïti ne fera que respecter un principe fondamental des droits humains, tout en ouvrant la voie à une démocratie plus représentative et inclusive.
À propos de l’auteur
Jackson Jean est journaliste international et un défenseur des droits humains et chercheur spécialisé dans les questions de migration et de justice réparatrice. Alumni du Programme des Nations Unies pour les personnes d’ascendance africaine (OHCHR, Suisse) en 2024. Il est membre cofondateur du Programme de Recherche et d’Extension sur l'afro descendance et les Études Aafro-diasporiques (UNIAFRO) à l'Université nationale de San Martín (Argentine), Co-auteur du Plan de Réparation socio-économique pour Haïti de l’Université West Indies (Jamaïque) et cofondateur du Réseau Hémisphérique pour les droits des migrants haïtiens (Global Justice Clinic — New York University, USA).
Titulaire d’un Diplôme philosophie de Libération et d'un Diplôme d'étude avancée en gestion législative et Politique publique, avec une concentration en Affaires étrangères, Sécurité intérieure et Défense nationale, il s’intéresse particulièrement aux coopérations Sud-Sud, à la géopolitique des droits humains et aux impacts des politiques étrangères sur les peuples historiquement marginalisés.
Email : jacksonjean.ht@gmail.com
Instagram : @jacksonjean.es