L'auteur d'un poste de Facebook posa récemment la question suivante : « Si une personne met fin à sa vie, ira-t-elle en enfer ? » Ma réponse, ici revue, documentée et élaborée, fait l'objet du présent article. Des questions ouvertes seront soumises à l'appréciation des lecteurs en guise de conclusion.
Si, effectivement, il existait un paradis et un enfer (il n'y a évidemment aucune preuve que de tels lieux existent), ceux qui commettent le suicide délibéré et instantané mériteraient une vie au paradis autant que toute autre personne admissible. C'est là, du moins, une croyance religieusement professée par des kamikazes intégristes.
Parlons peu, parlons bien. Il faut du cran pour se suicider. Court-circuiter l'instinct de conservation prend de la détermination et relève pratiquement du miracle. Pour s'en convaincre, il suffit de constater l'infime pourcentage de cas de suicide enregistrés dans une population donnée. La nature a doté les espèces animales de puissants tampons ("buffers" en anglais) conçus tour à tour comme des boucliers étanches et des pare-chocs ou amortisseurs assurant l'intégrité de l'instinct de survie. Toutes les stratégies sont mises en œuvre pour que les tampons fonctionnent efficacement et empêchent toute érosion ou suppression de l’instinct de conservation.
Cependant, rien n'est infaillible, même dans la nature siuverraine. Lorsqu'il y a dysfonctionnement partiel ou total du système de tampons chez le sujet (un fait plutôt rare), celui-ci devient vulnérable au suicide, surtout si les conditions s'y prêtent. L'idée germe pendant un temps et finit par être mise à exécution. Le sujet déjoue la vigilance des membres de son entourage et passe à l'acte.
Le principal tampon est l'inconscience, engendrant l'ignorance, l’oubli de soi ou l'absence d'esprit. On sait que la conscience d'être ou la présence d'esprit, lorsqu'elle est intense et soutenue, augmente le risque de suicide. Ne dit-on pas que trop de connaissances, surtout la connaissance de soi, est un privilège redoutable ? Ça peut créer un sentiment de grande solitude ou d'isolement extrême, ouvrant la porte au suicide. N'est-ce pas la raison pour laquelle certaines connaissances sont interdites ? Ne serait-ce-pas aussi le sens de l'adage qu'il n'est pas bon que l'humain soit seul ?
Au service de l'inconscience est l'endoctrinement précoce dispensé à la maison, à l'école, à l'église et ailleurs. La vertu première de ce tampon traditionnel est de donner l'espoir. Parallèlement, à travers la répétition et la routine, l'endoctrinement induit une hypnose collective autour de certains idéaux, comme la fierté et le caractère sacré de la vie humaine, ou autour de certains vieux rêves, comme l'immortalité. Ces idéaux et ces fantaisies répriment généralement l'idée de suicide alors jugée honteuse ou lâche.
L'inconscience et l'endoctrinement sont encore renforcés par le divertissement. Ce tampon vital, calmant par excellence, détourne l’attention des tribulations de la condition humaine et de certaines absurdités de l’existence ; ce qui préserve au moins de la dépression. La plupart des responsables d'État savent comment gérer et maintenir une forte dose de divertissements pour garder leurs membres sous contrôle et empêcher qu'ils perdent les pédales. Plusieurs voient la religion organisée, souvent auxiliaire de l'État, comme l’outil de divertissement le plus puissant, la qualifiant d’opium du peuple.
Les conditions propices au suicide sont le désespoir, l'indignation et le stress sous la pression des épreuves de la vie.
Ces états d'âme s'installent souvent chez ceux qui ont perdu leur raison de vivre (en perdant un être cher, leur boulot ou leurs économies), ceux qui font une dépression, qui sont confrontés à une impasse ou qui sont en proie à la honte et au remords. Les sujets non secourus peuvent perdre la carte, perdre les pédales, perdre la raison et perdre la partie. Dans ces cas-là, l'assistance psychologique, venant de professionnels, de groupes de support ou de parents et amis attentifs, est un impératif. Un réajustement des tampons est généralement une addition nécessaire : la personne ne doit pas rester seule, un régime solide de divertissements peut l'aider à se changer les idées, l'espoir doit refleurir... L'espoir fait vivre.
L'accompagnement adéquat peut faire toute la différence. Il peut remonter le moral du sujet et l'aider à remonter la pente. Par-dessus tout, il revient aux organismes d'État concernés de fournir cette assistance vitale et de prendre en charge ceux qui traversent des moments difficiles.
Opter pour mettre fin à ses jours n’est pas toujours dû à une faille dans le système de tampons. La maladie mentale est parfois en cause. Certaines pathologies peuvent être prévenues et guéries. D'autres sont indétectables et incurables.
Beaucoup considèrent le suicide délibéré et instantané comme un échec ou une tragédie. Pourtant ils font peu cas du grand nombre qui, régulièrement, pratique l'autodestruction à petit feu à travers leur mode de vie malsain, particulièrement dans le domaine de l'alimentation. À tel point que quelqu'un eut à déclarer ceci : « Les gens creusent leur tombe avec leurs dents. » C'est un double standard que de déplorer une forme de tragédie, tout en ignorant ou en minimisant une autre. C'est comme dénoncer la lapidation, la décapitation, la pendaison, la chaise électrique et le peloton d'exécution comme instruments de peine capitale, tout en fermant les yeux sur l'injection létale. Tout à fait incohérent. En parlant de la peine de mort, n'est-elle pas une forme de suicide assisté imposé ?
Le suicide n’est pas toujours une tragédie. Pour plusieurs, il est libérateur. Les motivations derrière cet acte sont diverses, complexes et n'ont parfois rien à voir avec le désespoir, l'indignation et le stress. Beaucoup tolèrent mal la sensation d’être dans le couloir de la mort et souhaitent quitter la Terre de leur propre gré. Ceci vaut particulièrement pour ceux qui font face à une maladie terminale ou au naufrage de la vieillesse. Beaucoup d'entre eux n'entendent point laisser leur situation se dégrader au point de perdre leur dignité et leur autonomie. Ils préfèrent mettre un terme à leur agonie présente ou anticipée pendant qu’ils le peuvent. C'est ce que fait valoir Jacqueline Jencquel dans son blog à l'adresse suivante : blogs.letemps.ch/jacqueline-jencquel/2020/03/29/le-dernier-tabou/
En voici des extraits.
« Voilà que le coronavirus nous force à regarder en face le dernier tabou : celui de la mort.
... Les vieux sont confinés dans leurs chambres sans voir personne. Ils finissent par mourir en s'étouffant.
On voudrait ne pas le savoir, mais on le sait. On sait aussi que si on leur demandait leur avis, ils préfèreraient peut-être pouvoir dire au revoir à leurs proches avant d‘être endormis...
Il ne s‘agit pas de “tuer” le patient comme le disent les partisans du laisser souffrir. Le médecin sait abréger les souffrances qui précèdent la mort. Pourquoi ne pas permettre aux médecins d‘aider les vieillards atteints du virus à mourir en douceur ? Il faut enfin briser ce tabou autour de la mort : nous sommes des êtres mortels et il est inutile de prolonger la souffrance des patients et de leurs proches en sachant que la mort est inévitable.
Aujourd’hui, confrontés à un nouveau virus meurtrier, nous ne pouvons plus faire semblant d’être immortels. Par contre, nous pouvons et nous devons pouvoir choisir comment nous allons mourir.
Au moment où des personnes meurent un peu partout sous nos yeux dans des conditions parfois inhumaines, il est criminel de ne pas aborder ce sujet avec lucidité et humanisme. »
En principe, que l'on soit jeune ou vieux, en bonne ou en mauvaise santé, chacun devrait être libre de jeter l'éponge, de finir en beauté, de mourir debout. Ce droit ou cette aspiration est reconnu et légitimé dans un nombre croissant de pays. À cette fin, un protocole strict est mis en place. L'étape-clé dans le processus est la certification que le sujet est sain d'esprit, c'est-à-dire qu'il est compétent.
"Mourir debout", à travers le slogan "liberté ou la mort", était l'option prise par nombre d'Africains esclavisés sur les négriers et sur les plantations. Le message aux colons sauvages était clair : L'esclavage prévu dans le Code Noir, unique dans l'histoire de l'humanité, étant chosifiant, abêtissant et héréditaire, les esclavisés cherchaient à tout prix à réduire l'accès des esclavagistes à une main-d'œuvre gratuite sur place et à les priver d'une main-d'œuvre illimitée à travers leur progéniture. Alors, le suicide, épargnant les générations futures, était la forme de résistance la plus viable. D'une pierre, ces vaillants hommes et femmes africains avaient fait deux coups. D'autres ont préféré résister en "éliminant" leurs prétendus maîtres par l'empoisonnement des eaux des rivières et par d'autres astuces.
"Mourir debout", dans une large mesure, est également la motivation derrière les actions posées par ceux qui participent à des missions-suicide, dans la défense, disent-ils, de causes de libération et contre l'oppression. Les kamikazes japonais et palestiniens, entre autres, sont bien connus pour cette ancienne forme de résistance.
La volonté de "finir en beauté" animait la militance radicale de Jacqueline Jencquel, citée plus haut. Dans un article intitulé Jacqueline Jencquel S’est Donné La Mort, publié dans Le Nouvel Obs le 25 juin 2020 et mis à jour le 4 avril 2022, Marie Vaton rapporte les détails suivants concernant cette activiste.
« Jacqueline Jencquel a un projet : en finir avant le naufrage. Son livre intitulé Terminer en beauté est un manifeste pour le droit à mourir dans la dignité.
Interrogée par Konbini News, alors qu'elle avait 74 ans, elle expliqua ainsi ses raisons. « Je me suis battue pour avoir la vie que j'ai. Je me suis battue pour l'IVG, maintenant je me bats pour l'IVV, j'appelle ça comme ça, l'interruption volontaire de vieillesse. »
« ... Jacqueline est toujours là : la pandémie, les longues semaines de confinement l’ont décidée à décaler la date de sa mort : « Je préfère me suicider vivante qu'être morte vivante, sans pouvoir embrasser personne et avec un masque sur la gueule. »
« Le ton est sarcastique, léger, mais mordant. Jacqueline Jencquel adore parler de sa propre mort à ses interlocuteurs comme on évoque son prochain rendez-vous chez le dentiste...
Jacqueline Jencquel avait décidé de tirer le rideau en juillet 2021, soit trois mois avant de fêter ses 77 ans. Mais elle vient encore d’appeler Erika Preisig, son amie et référente à Exit, une institution en Suisse, pour reporter une troisième fois la date de son grand départ. « Erika me dit que mon désir de mort est inconstant et que ça lui pose un problème éthique. Il est vrai que je ne désire pas mourir. Mais cela me rassure de savoir que j’ai le droit de décider de partir si j’en éprouve l’envie. »
« Madame Jencquel révèle qu’elle n’est pas pressée d’en terminer avec la vie, pourvu que celle-ci lui promette encore de bons moments...
Elle ne souffrait d’aucune maladie dégénérative ni incurable, mais considérait la vieillesse comme une maladie incurable. Fin mars 2022, cette ancienne vice-présidente de l’Association pour le Droit de mourir dans la dignité (ADMD), militant pour la légalisation du suicide assisté en France, s’est donné la mort à l’âge de 78 ans. »
Le suicide peut être aussi l'affaire de ceux qui pensent que tout n’est qu’illusion, que la vie n’a pas de sens, que tout est vanité et que rien n’a vraiment d’importance. Pour ceux-là, réconciliés avec la réalité incontournable de la mort, ni l'heure ni la manière de partir ne font aucune différence. De toute façon, personne ne sort gagnant au jeu de la vie, nul n'en sortira vivant.
Enfin, pour plusieurs libres penseurs, mettre fin à leurs jours représente peut-être la seule vraie occasion de faire l'expérience du libre arbitre. Ils se disent « pourquoi laisser au hasard un des moments les plus importants de la vie, en l'occurrence celui de sa mort ? ». En effet, tout porte à croire qu'on ne choisit pas de naître ni les circonstances de notre naissance. On sait pour sûr qu'on ne choisit pas le moment de rendre notre dernier soupir. Alors, porter le coup fatal ou créer les conditions précipitant l'extinction du souffle demeure le seul exercice capable de donner au sujet l'impression d'être au contrôle de son existence. Pour certains, c'est un moment d'extase ou de catharsis.
Rien ne dit que le système de tampons avait failli chez les suicidés sains d'esprit. Rien ne dit que les sujets étaient désespérés ou pressurés. Rien ne dit que l'instinct de conservation était inopérant chez eux. Peut-être que la volonté de sens et la volonté de transcendance avaient primé à l'occasion. L'on ne peut jamais sous-estimer ces facteurs. Faut-il encore rappeler que les motivations guidant les actions humaines sont diverses et complexes ? Au moins pour cette raison, il n'est pas sage de plaindre ni de juger les suicidés. Ces attitudes ont moins à voir avec la compassion et l'éthique qu'avec le déni et l'échappatoire. Dans le doute, on s'abstient. Le respect silencieux est dû à ceux qui en ont eu assez de jouer le jeu de la vie et qui ont voulu en finir. Autant de respect pour ceux qui, en dépit de tout, tiennent bon, s'amusent encore au jeu et en profitent au maximum en se disant que la vie vaut la peine d'être vécue.
Heureux ceux qui comprennent que le sens de la vie c'est le présent, l'ultime vérité vers laquelle tout tend et où tout se joue et se déroule ! En vivant dans le moment, d'instant en instant, un jour à la fois, ils joueront sans jamais se fatiguer ni se stresser. La plupart du temps, ces bons vivants auront du bon temps à tuer le temps en attendant que le temps les tue ! Au fait, dans la mesure où le genre humain vit dans l’illusion, il se pourrait que la mort elle-même soit une illusion. Qui sait ?
Les questions soulevées au bout de ces considérations sont les suivantes.
Mourir, comme vivre, est-il un droit humain ?
Pourquoi la tentative de suicide est-elle pénalisée dans certains pays ?
La mort est-elle illusion ? Est-ce une transition comme si l'on se réveillait d'un long rêve ? Est-ce une transformation, suivant le principe de Lavoisier que « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » ? Ou alors, la mort est elle un point final, suivant le principe que « tout naît, tout vit, tout meurt », « tu es poussière, et tu retourneras en poussière » ?
Questions de vie ou de mort !
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