Le pésent article traite du rapport entre les types de leadership pratiqués dans l’espace public et prédation en Haïti. Pour ce faire, nous établissons d’abord les différents types de leadership existant, avant de montrer comment, au cours de l’histoire d’Haïti, le modèle du leadership prédateur s’est imposé au détriment des autres types. Nous partons en effet de l’idée que le style de leadership pratiqué conditionne le développement ou l’arriération d’une institution, d’une communauté ou d’une société donnée.
Selon Laroui, «La prédation est une interaction au cours de laquelle (…) le prédateur, mange tout ou partie du corps (…), la proie.» Le lion est le Roi de la jungle. Les lions marchent en équipe et chassent d’autres animaux. Le concept «leadership prédateur» est une métaphore utilisée pour caractériser le mode de relation d’exploitation, de domination, d’injustice ou de destruction imposée aux dirigés par un dirigeant vorace et pervers à l’opposé du leader serviteur habité par la vision d’améliorer la qualité de vie des dirigés. Les dictateurs François et Jean Claude Duvalier qui ont dirigé Haïti avec une main de fer respectivement de 1956 à 1964, de 1964 à 1986, ont exercé sur le pays une violence extrême, se sont approprié les institutions, les ressources, en leur imposant un régime autoritaire ayant le droit de vie et de mort sur les citoyens. Comme le lion, le leader prédateur fait de ses dirigés sa proie, s’enrichit en les appauvrissant, en les réduisant à la misère abjecte, en leur niant tous les droits. Ce modèle existe dans certaines familles et dans d’autres milieux sociaux…
Depuis sa fondation en 1804, Haïti a fait l’expérience d’une multiplicité de gouvernements qui auraient dû la conduire à une indépendance réelle. Tout laissait croire que le pays connaîtrait un avenir meilleur. Si les anciens esclaves se sont libérés grâce à une unité conjoncturelle, ils n’ont pas tardé à se lancer dans des luttes fratricides. Un coup d’œil sur les gouvernements qui ont dirigé Haïti montre que l’idéal de liberté concrétisé le 1er janvier 1804 a vite cédé le pas à la division clanique qui nous a conduits à l’incroyable réalité de la dictature et de l’incapacité à conserver cet acquis exemplaire. Ce premier article part de l’hypothèse que les expériences politiques désastreuses qu’Haïti a connues durant un peu plus de deux siècles d’indépendance sont le résultat d’un leadership prédateur normalisé à travers le temps. Contrairement à Haïti, d’autres pays qui ont fait la même expérience d’esclavage ont développé un système de gouvernance à la dimension de leur rêve. Cet article est une brève présentation des différents types de leadership.
Le leadership est la capacité d’amener les autres à faire ce qu’ils n’auraient jamais fait sans l’influence du leader. Pour Maxwell, «Le leadership n’est ni plus, ni moins que l’influence». Cette influence s’exerce par la vision, l’exemple, l’encouragement, le caractère, l’enseignement, la discipline de la planification et du suivi.
Treasurer suggère trois responsabilités essentielles du leader : le leadership personnel, le leadership des autres et le leadership opérationnel sans lesquels on ne sera jamais qualifié pour diriger les autres. Il insiste que personne ne peut diriger les autres sans avoir appris à se diriger. Tous les types de leadership corroborent cette citation de Maxwell : « Tout s’élève ou s’abaisse par le leadership.» Mandela a marqué l’histoire de l’ Afrique du Sud par sa persévérance dans la lutte contre l’Apartheid qui lui a valu 27 ans de prison avant d’être élu président du pays de 1994 à 1999. Son combat lui a permis de créer une «Commission de la vérité et de la réconciliation pour recenser les violations des droits de l’Homme et permettre une réconciliation nationale entre les victimes et les auteurs d’exactions.»
Mandela est un exemple de leader résilient, visionnaire, discipliné, cohérent tant dans son discours que dans sa conduite. Il s’est inscrit dans le cadre du leadership transformationnel qui vise non pas à prendre le pouvoir pour résoudre les problèmes personnels et/ou d’un clan, mais pour changer le cours des choses. Il a livré dans sa biographie sa conception de la liberté : « Être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres».
Selon Bergeron, Stogdill analyse une cinquantaine de définitions du leadership et fait remarquer que l’élément qui apparaît en tête de liste est l’« influence», présent dans la majorité. Ensuite viennent les termes « comportement », «action», «activité». Un autre aspect fondamental est la réponse volontaire que les membres de l’entreprise donnent aux tentatives d’influence du leader. Cette conception du leadership largement répandue permet de faire la différence entre un chef qui obtient la soumission des citoyens par la pression, les menaces de mort, d’exil, de révocation, la distribution de faveur, et un leader qui s’impose par sa vision, son caractère, son savoir-faire, son empathie. Le dirigeant qui n’influence personne ou qui utilise son pouvoir pour obtenir l’obéissance n’est pas un leader.
Les différents styles ou types de leadership sont les différentes approches adoptées par une institution, un groupe, un responsable pour atteindre les résultats poursuivis. Ce bref aperçu de la conception actuelle la plus répandue des concepts leader et leadership sert d’introduction aux différents styles de leadership présentés très brièvement. L’objectif est de fournir un cadre général aux lecteurs avant d’aborder le thème central de ce premier article sur le leadership prédateur du Groupe de Réflexion Universitaire sur la Crise Haïtienne.
- Le leadership autoritaire/autocratique
Le leadership autoritaire repose sur le pouvoir du leader sur l’équipe, la famille, les employés, etc. Il décide seul de ce que ses subalternes, le personnel, la famille ont comme responsabilité ou contribution. Il ne laisse à personne la liberté de modifier son plan, ni de proposer autre chose que ce qu’il veut. Dans certaines familles, le mot du père doit être respecté à la lettre. Dans l’armée, le général a parlé, tous les échelons inférieurs acquiescent. Les contrevenants rendront compte de leurs comportements.
Les échelons inférieurs sont des exécutants, sans droit d’innover, ni de proposer. L’absence du chef pour passer des instructions entraîne la paralysie de ses dépendants. Il n’y a pas un espace de croissance puisque la source d’inspiration et de conception est unique.
- Le leadership démocratique/participatif
Dans le leadership démocratique, le leader est le responsable de l’équipe, il est ouvert à ses propositions, se met à leur place, manifeste de l’empathie. L’équipe se sent valorisée, écoutée, accompagnée et est motivée pour le travail collaboratif. Ses membres sont plus enthousiastes, certains peuvent s’engager moins en raison d’un manque d’autorité de supervision constante.
- Le leadership délégatif
Le leader délégatif laisse les collaborateurs seuls, il n’intervient presque pas. Cette distanciation entre lui et les membres de l’équipe ouvre la voie à l’improductivité, peut se transformer en un laisser-faire. L’équipe prend seule toutes les décisions. Les responsabilités de chacun ne sont pas précisées, les meilleurs seront productifs. Ceux qui ne sont pas motivés ne feront rien. Ce modèle correspond plus ou moins à l’administration publique haïtienne, où chacun fait ce qu’il veut, va au bureau quand il veut puisque beaucoup de responsables ne mettent que rarement les pieds à leurs bureaux. Il est très proche du laisser-faire!
- Le leadership directif
Le leadership directif est constitué d’un groupe structuré par un leader qui donne aux membres des directives précises relatives à ses objectifs qui déterminent régulièrement leur activité. Ce type de leadership est indispensable dans le cas de manque de compétences spécialisées des collaborateurs. Il facilite l’action rapide en tant d’urgence. Il y a très peu de discussions et de créativité, ce qui pourrait démotiver les employés puisqu’il crée une dépendance totale vis-à-vis du leader. Le style directif est courant dans certaines églises où les participants au programme de culte ne sont que de simples exécutants.
- Le leadership transformationnel
Le leadership a pour but de changer la perception des collaborateurs de leur activité en tant que membre de l’équipe afin de dépasser leur intérêt personnel. Il fonctionne chez des personnes capables d’influencer et d’inspirer leurs troupes à épouser leur modèle. Les collaborateurs se sentent motivés par le nouveau sens que prend leur travail. L’encouragement intellectuel et le désir de s’améliorer constamment les habitent. Le leader marque ses collaborateurs qui deviennent passionnés pour leur travail. La condition de succès est l’adhésion de tous les membres et la compatibilité avec les objectifs de l’entreprise. Le risque de pression excessive peut entraîner l’épuisement des collaborateurs.
- Le leadership transactional
Contrairement au leadership transformationnel, dans le leadership transactionnel, le collaborateur qui réalise les objectifs qui lui sont assignés est récompensé. Celui qui échoue est réprimandé. Le travail est organisé par le leader qui fonde la motivation des membres sur cette méthode. C’est la règle « de la carotte et du bâton ». Ce modèle est efficace quand on a besoin de résultats à court terme ou en période de crise : la structuration du groupe et les rôles de chacun sont précisés. Ce leadership est insoutenable à long terme, il conduit à l’essoufflement des collaborateurs qui ne pourront être créatifs mais seront négligés humainement.
- Le leadership prédateur
Selon Simmons, le leadership prédateur est « une forme de gouvernement d'intérêt personnel qui cherche à infliger l'oppression, la victimisation en exploitant et en prenant tout ce qui appartient aux autres, comme une forme d'esclavage.» L’auteur compile beaucoup d’informations politiques et de statistiques recueillies à partir de recherches de terrain dans beaucoup de pays, sur plusieurs continents. Le nom de Donald Trump apparaît en tête de liste. Puis viennent Boris Jhonson, David Cameron, Theresa May, et Stephen Harper qui manipulent les préjugés et les vulnérabilités des populations pauvres, téléguident les tensions entre eux en vue de gain politique. Les présidents Vladimir Putin en Europe de l’Est, Xi en Afrique et à Hong Kong, les agences multilatérales telles que la Banque Mondiale qu’il dit avoir préparé le terrain pour une réponse de Donal Trump lors de la crise Covid-19.
En Haïti, Henry Christophe dans le Nord, Faustin Soulouque, François et Jean Claude Duvalier, Jean Bertrand Aristide, Michel Joseph Martelly et Jovenel Moïse et beaucoup d’autres leaders de divers secteurs de la vie nationale haïtienne correspondent totalement au profil décrit par Simmons.
Le phénomène de corruption qui ruine Haïti, enrichit les politiciens et leurs alliés, détruit l’environnement et les masses est le reflet du leadership prédateur.
Conclusion
Cette synthèse des styles de leadership nous amène à une nuance intéressante sur la frontière très mince entre un leader et un manager. Noguera et Plane soutiennent qu’on n’est pas né leader, selon le modèle de Bennis qui part du principe du « développement personnel, de l’expression personnelle, de l’apprentissage du leadership et de l’intégrité » publié dans On becoming a Leader. Ils affirment qu’il y a des méthodes de formation qui transforment les managers en managers leaders. Ils nuancent leur position en précisant que l’occupation d’un poste de responsabilité ne fait pas d’un manager un leader : « Être leader n’est pas un statut, mais un état.” Ils reconnaissent que le déplacement d’un leader charismatique peut bouleverser la stabilité de l’entreprise, contrairement à celui d’un manager. Criaud, Capelleti, Noguera rapportent que, selon une étude menée auprès des leaders, les leaders et les managers ont des caractéristiques communes : vision, passion, intégrité, confiance.
Le leader-type influence les gens, l’environnement dans lequel il évolue, par la qualité des décisions auxquelles ils participent. Il peut continuer à influencer le fonctionnement des institutions qu’il a dirigées, les gens qui l’ont côtoyé de manière profonde, longtemps après sa démission ou sa mort. Tout compte fait, un leader influencera de toute façon le cours des choses, à titre de leader ou de manager, le leadership étant un trait particulier du caractère.
Les Duvalier théoriquement déchus du pouvoir en 1986, continuent à influencer le mode opératoire de leurs successeurs. L’enrichissement personnel et l’exploitation des masses demeurent une constante dans l’imaginaire de nos dirigeants. Une compréhension claire de la possibilité d’une continuité de tout style de leadership même après le départ de celui qui l’incarne est un outil indispensable que les sociétés doivent maîtriser pour prendre leur destin en main.