Le 28 mai 2024, le conseil présidentiel de transition (CPT) est acté. Dans le journal officiel de la République d’Haïti Le Moniteur, un décret est publié et entérine la création, l’organisation et le fonctionnement du Conseil Présidentiel de Transition dont la principale mission est d’organiser des élections aux fins de transférer le pouvoir à des élus (es) le 7 février 2026. Ce mandat clair et précis passe évidemment par la création d’un climat sécuritaire dans la mesure où depuis mars 2024, Port-au-Prince et plusieurs autres villes du pays font face à une situation de violence aveugle des bandits armés qui imposent leurs lois aux paisibles citoyennes et citoyens.
Le CPT est une « composition de ce grand regroupement d’acteurs politiques et de la société civile issue de presque tous les secteurs et toutes les tendances du pays » (Geffrard, 2024). Au sein de ce grand regroupement, on retrouve des personnalités dont plusieurs d’entre elles pouvaient être considérées comme « crédibles ». Toutes ces personnalités devraient faire office de représentants (es) des secteurs qui les ont désignés, donc une action de représentation. Moins de trois mois après la prise de fonction des membres du CPT, plusieurs secteurs dont l’Accord Montana montent au créneau pour dénoncer le comportement des leurs « représentants » qui, selon les informations, passeraient outre de leur mission de représentation. Plusieurs représentants (es) n’ont plus de relations avec les secteurs qui les ont propulsés au CPT. Cette situation représente, à notre avis, un cas typique de crise de représentation en Haïti. On se souvient de la 50ème législature où des députés n’ont fait peu de cas de leurs mandants alors que théoriquement, ils devraient agir en fonction des désidératas de la population de leurs circonscriptions électorales.
Cette crise de représentation, malgré sa manifestation de façon quasi permanente en Haïti au cours de ces 20 dernières années, n’est pas exclusive à Haïti. Elle est présente dans beaucoup de pays et constitue même un handicap majeur ã la démocratie représentative. En France par exemple, les citoyennes et citoyens ne se reconnaissent plus dans leurs représentants (es). « Dégoût du politique, rejet des politiques, peur de l’Europe, corruption, abstention, votes extrémistes... la démocratie représentative semble être en crise » (Cohendet, 2004, p. 41). La démocratie représentative est le système par lequel les citoyens délèguent leur pouvoir souverain à des personnes qu’ils élisent. Ainsi, les actes accomplis par ces représentants sont censés ceux des citoyens et que ces derniers doivent pouvoir obéir. « En obéissant aux règles adoptées par nos représentants, nous sommes supposés n’obéir qu’à nous-mêmes. Or le problème est justement que les Français ne semblent plus se sentir véritablement représentés par les hommes politiques. Leur dédain semble si profond qu’ils ne font bien souvent même plus l’effort d’aller voter, même quand l’éventail politique dans lequel ils peuvent choisir a été considérablement élargi » (Ibid). Le divorce des délégués d’avec leurs mandants soulève la problématique de la représentation.
Pour parler de la crise de la représentation « il faut d’abord admettre que la représentation existe, car on ne saurait être en crise sans exister » (Denquin, 2010, p. 3). Ensuite, il faut « que l’on sache ce qu’est la représentation, […]. Enfin la thèse de la crise implique que le mal n’est pas inhérent à l’objet mais constitue au contraire un état pathologique dont la cause, externe, peut être découverte et supprimée » (Idid). La clarification de ce que c’est la représentation est essentielle puisque la polysémie du concept crée parfois une problématique qu’il faudrait évacuer.
Dans cette crise de représentation en Haïti dont le CPT en est le symbole parfait, il serait intéressant de dégager le sens de la représentation. Est-ce qu’elle est le fait ou l’action de tenir lieu, de porter la parole d’autrui? A-t-elle au contraire le sens de se substituer? « Dans ce cas il y a véritablement dépossession : le représenté ne peut pas, même idéalement, prendre, ou plutôt reprendre, la place du représentant » (Denquin, 2010, p. 6). Doit-on la comprendre dans le sens de « faire exister »? « Dans ce cas le représentant tient lieu d’une entité idéale qui ne préexiste pas à sa représentation mais au contraire n’existe que par celle-ci » (Ibid). Dans quelle catégorie (si on considère ces acceptions comme des catégories) se trouvent les membres du CPT? Dans quelle catégorie que les secteurs qui ont désigné les membres du CPT les mettaient-ils? Où les membres du CPT se positionnent-ils dans ces trois catégories? Ces questions méritent d’être posées par la société en général et les différents secteurs de la vie nationale en particulier. Cette crise de représentation devrait être abordée dans les écoles, dans les organisations de la société civile, dans les structures associatives puisqu’elle est partout. Combien d’institutions en Haïti qui pourraient se donner un satisfecit par rapport à leurs représentants (es). Les syndicats sont-ils satisfaits de leurs représentants (es) dans les structures fédératives? Les écolières et écoliers sont-ils satisfaits de leurs représentants aux Comités de classes et d’écoles. Quelles sont les responsabilités des délégués? Quelles sont leurs obligations vis-à-vis de leurs secteurs? Quels sont les mécanismes mis en place pour maintenir une relation entre les représentés et les représentants? Quelles sont les lignes à ne pas franchir? Comment et pourquoi être représentant de quelqu’un?
Pour palier la crise de représentation en Haïti, il est urgent d’enseigner la culture de représentation. Les droits et les devoirs vont de pair. « Quelqu’un qui me ressemble connait mes problèmes et ne me trahira pas : il est mon représentant légitime parce qu’il est présumé apte à me représenter » (Denquin, 2010, p. 12).
Références bibliographiques
Cohendet, M.-A. (2004). Une crise de la représentation politique ? Cités, n° 18(2), 41-61. https://doi.org/10.3917/cite.018.0041
Denquin, J.-M. (2010). Pour en finir avec la crise de la représentation. Jus Politicum : Revue de droit politique, (4). https://shs.hal.science/halshs-03285726
Geffrard, R. (2024, 29 avril). Qui sont les membres du Conseil présidentiel de transition ? Le Nouvelliste. https://lenouvelliste.com/article/247917/qui-sont-les-membres-du-conseil-presidentiel-de-transition