Haïti dans le dernier carré de la migration

L'année 2024 marque un tournant historique du problème migratoire dans le monde en général et en Haïti en particulier.

Hancy PIERRE, spécialiste en migration
17 déc. 2024 — Lecture : 4 min.

L'année 2024 marque un tournant historique du problème migratoire dans le monde en général et en Haïti en particulier. Des déportations et rapatriements massifs ont dominé le paysage social. La part du lion revient à la République dominicaine qui a décidé, par l’entremise du Conseil national de sécurité et de défense, le mercredi 2 octobre 2024, de procéder à une opération visant à rapatrier jusqu’à 10 000 migrantes et migrants haïtiens par semaine. Dans le même contexte, des flux importants de déplacements internes sont dus au climat d’insécurité et de banditisme en Haïti. Entre-temps, l’administration américaine Biden-Harris établit le programme « Humanitarian Parole » qui vise à promouvoir l’entrée aux Etats-Unis durant une période de deux ans de ressortissants de quatre pays de la Caraïbe, dont Haïti. L’effectif des ressortissants haïtiens qui ont voyagé dans le cadre de ce programme tend à atteindre des chiffres records de l’ordre de 200 000 au mois de décembre 2024, ce qui dénote le caractère d’une hémoragie si l’on se réfère à la fuite importante de nos cerveaux dans un laps de temps. 

La migration haïtienne emprunte de nos jours toutes les directions, soient les pays développés et les pays en voie de développement. Les migrantes et migrants s’aventurent jusqu’en Turquie, dans le Moyen-Orient, voire dans quelques pays d’Asie, de l’Afrique et des balkans, ce qui tient lieu de nouvelles routes migratoires autrefois négligées. L’ampleur de la situation nous porte à explorer de nouveaux concepts pour nommer le phénomène en question autrefois apparenté à une crise migratoire. Nous nous rendons compte que cette situation correspond aux "Errances migratoires" et au développement de poches de population pris en otages par des caïds dans des zones assiégées. Les gens sont donc des réfugiés internes. Ainsi, Haïti est dans le dernier carré de la migration.

La situation migratoire a été historiquement caractérisée par un double mouvement : d'une part, la rétention dans l’accord Duvalier-Reagan en 1981 concernant le refoulement des immigrants illégaux soupconnés de se diriger vers les Etats-Unis d’Amérique (Dewind et Kinley III,1988:37) et de l'autre, la migration forcée ou provoquée. En effet, les deux principales tendances évoquées seront liées à de nouvelles variantes qui ne vont pas changer pour autant la structure en question. Il se définit les tendances suivantes : 1) la migration massive rurale-urbaine ; 2) des échanges formels de travailleurs migrants à statut de braceros à Cuba puis en République dominicaine; 3) le laissez-faire migratoire; 4) la migration forcée ; 5) la rétention migratoire ;  6) la promotion explicite de l'émigration de professionnles qualifiés et 7) l'adhésion de fait au programme humanitaire de migration internationale.

Le pays a connu une migration provoquée en la présence de "Global inmigrants" pour garantir l'intérêt du capital. Aussi avons-nous assisté à un exode de paysans vers les villes, notamment Port-au-Prince et à l'invitation de braceros vers des plantations à Cuba ( 200,468 braceros de 1915 à 1928) (Menendez, 2005 :73) et en République dominicaine et dans une certaine mesure la force de travail pour la construction du canal de Panama au début du 20e siècle. Des centaines de milliers de paysans pour s'échapper des corvées lors de l'occupation américaine se sont dirigés vers des centres du capitalisme pour choisir entre la peste et le choléra. Ces sujets se furent vite déportés en raison des contraintes liées à la crise économique de 1933. Dès lors s'institua l'Etat policier en matière de politique migratoire dans les pays récepteurs qui rebondit comme une constante dans l’histoire de la migration.

Le nombre imposant des immigrants et déplacés sont inquiétants. Nous avons enregistré plus de 700 000 déplacés internes dans la conjoncture actuelle, rapporte l’Organsation Internationale pour les Migrations (OIM), ce qui concurrence les 600 000 de déplacés du séisme du 12 janvier 2010 (Pierre,2011:20) C’est une situation d’implosion. Les problèmes d’insécurité politique récurrents (durant la dictature des Duvalier de 1964 à 1985, après le coup d’Etat de 1991, en 2003-2004 et de 2019 à nos jours) ont aussi provoqué d’importants déplacements forcés tant à l’intérieur que vers l’extérieur du pays.

 Les crises migratoires surgissent généralement des failles inhérentes au système capitaliste en soi (Vindt, 1998). En effet, les périodes charnières sont les suivantes :1870-1920 et 1970-1980 qui correspondent aux deux grandes phases de la globalisation capitaliste. La deuxième phase s’étend davantage et jusqu’à nos jours. Mais l’errance migratoire reste une préoccupation majeure pour être un phénomène qui défie tant les planifications nationales que les projections des organismes internationaux pendant que l’ampleur prise par la traite et le trafic de personnes est de plus en plus considérable.

 Repères bibliographiques. Danièle Bélanger et autres “ Migrations et errances” in Revue spiritualité santé, 1er aout 2020 https://www.chudequebec,ca` (consulté en ligne le 13 décembre 2024)-Mary Pipher, The middle of everywhere-Helping refugees enter the American Community, First Harvest edition, United States of America 2003.-Hancy Pierre, « Aide alimentaire, Environnement et Migration en Haïti, après le séisme du 12 janvier » in les Cahiers du CEPODE No 2, 2e année, Imprimeur II, Port-au-Prince mai 2011-Josh Dewind et David Kinley III, Aide à la migration-impact de l’assistance internationale à Haïti, CIDIHCA, Montréal 1988.-Mario Menendez, Cuba, Haïti et l’interventionnisme américain-un poids, deux mesures.  CNRS Editions, Paris 2005.--Hancy Pierre, « les immigrants caribéens et la politique migratoire des Etats Unis », in Revue Les Cahiers du CEPODE No 1, Port-au-Prince 2009 p 101-121--Hancy PIERRE, « L’Emigration haïtienne, fatalité ou problème social »in Le Nouvelliste, Haïti 29 août 2017.Gerard Vindt, 500 ans de capitalisme, de Vasco de Gama à Bill Gates, editions Mille et une nuits, Paris 1998.