La nation haïtienne et son État se délitent sous les yeux passifs de ses élites

Équation insoluble des bandits et des gangs L’État d’Haïti et sa puissance publique sont entrés dans un long et interminable cycle de dysfonctionnement et de dislocation, exposant la sécurité de la population aux terribles mains des gangs armés.

Jean-Marie Beaudouin
27 nov. 2024 — Lecture : 5 min.

Équation insoluble des bandits et des gangs

L’État d’Haïti et sa puissance publique sont entrés dans un long et interminable cycle de dysfonctionnement et de dislocation, exposant la sécurité de la population aux terribles mains des gangs armés. Évidemment, les nombreuses victimes sont pour la plupart des Gentilés des classes populaires. Depuis la colonie jusqu’à l’indépendance d’Haïti en 1804, les fomentateurs des crises politiques choisissent toujours leurs victimes dans la catégorie sociale la plus faible et la plus vulnérable de la société. Le coup d’État contre Dessalines le 17 octobre 1806 était venu corroborer l’action criminelle des satrapes coloniaux contre la masse du peuple, et ouvrir la succession ininterrompue des crises politiques visant toujours les mêmes victimes jusqu’à aujourd’hui. Le pouvoir central, sous l’influence des clubs élitaires, n’a jamais envisagé de corriger cette politique funeste contre le peuple. Dans « Choses et gens entendus », le mémorable professeur Maurice Sixto (Alfred : 23 mai 1919 – 12 mai 1984) parle de « Lavman jilèt » que l’on peut percevoir comme une grande révolution qui viendrait neutraliser les sangsues du peuple une fois pour toutes, et en finir avec les anachronismes et les égoïsmes nationaux.

Voyons maintenant le nouveau paradigme des bandits armés, dans lequel s’installe la société haïtienne malgré elle. Créant une synergie indissociablement unie et agissant en leur nom propre (bandits & gangs), les malfrats signent leur première victoire en conquérant le quartier de Martissant le 1er juin 2021. Ce quartier est situé au sud de Port-au-Prince, dont la face adjacente s’ouvre sur le boulevard Jean-Jacques Dessalines ; cette route principale relie le Sud, le Sud-Est, les Nippes et la Grand-Anse. Au point de vue des transports terrestres et de l’acheminement des marchandises, ces trois départements du pays national s’en trouvent cruellement impactés et/ou affectés. Le trophée de Martissant marque le début de la guerre de conquête des bandits et des malandrins, avec pour cible principale la capitale et ses périphéries intégrées. Ils les ont conquises quasiment sans coup férir. Les malandrins de l’histoire contemporaine semblent être placés à la tête d’une armée qui se dispense de la guerre de repos, parce que leur armée se renouvelle au quotidien dont les troupes naissent comme des champignons et s’y incorporent automatiquement. Les malandrins combinés, essentiellement criminogènes, sèment la terreur chaque jour que Dieu fait ; ils sont aussi fatigués de tuer des Gentilés des classes populaires dont ils sont eux-mêmes issus. Port-au-Prince, la capitale nationale, est le chef-lieu du département de l’Ouest dont le vote de sa population active est considéré déterminant dans un scrutin présidentiel serré entre les candidats en lice. Comprenne qui pourra.

Certaines consciences qui liront ce texte demanderont probablement où sont les forces de l’ordre public qui émargent au budget national en tant qu’ils sont dépositaires de l’autorité publique ? Réponse : Forte de plus de dix mille policières et policiers, la Police nationale d'Haïti existe bel et bien. Elle est dotée d’un commandant en chef et de toutes les structures opérationnelles dans la chaine de commandement : Direction générale, Inspection générale, police judiciaire, police administrative, corps spécialisés, etc. L’institution policière dispose de moyens létaux issus des nouvelles générations d’armes, ainsi que des moyens logistiques dont elle a besoin pour faire régner l’ordre dans la cité. Cependant, la PNH vit dès sa naissance avec son talon d’Achille ou son point faible dont elle ignore et/ou est incapable d’identifier : les moyens informationnels, intellectuels et les renseignements sont des gages qui permettent à l’état-major de déployer ses troupes, de mener avec succès ses opérations et de les conduire à terme ; quoi qu’il arrive. Pourtant, la PNH échoue quasiment chaque jour contre les gangs et elle perd souvent ses membres dans des conditions mystérieuses. Parce que, en son sein, elle est inféodée par des agents espions, des indicateurs et des informateurs qui sont à la solde des chefs bandits et gangs qui les emploient et les payent.

Dans les quelques rares démantèlements effectués lors des opérations policières, on trouve toujours des agents policiers parmi les bandits qui sont arrêtés ; la Direction centrale ordonne de les placer en isolement. Ce qui est une tâche facile. Résoudre le problème de l’intérieur suggère que la Direction générale soit capable de monter ses propres services de renseignement aux fins d’être à même de s’informer sur la niche des gangs et des malfrats, de les traquer jusqu’â ce qu’ils abandonnent et se rendent ; et, surtout, de démasquer les mouchards internes et externes qui sont émargés au payroll des malandrins. Si ce présent rapport s’avère représentatif, alors on est en plein dans l’équation insoluble des bandits et des gangs. En ce qu’il s’agit de l’actuelle armée d’Haïti, l’auteur n’a pas d’opinion ; sinon qu’il y voit un fantôme d’armée. La vraie armée d’Haïti aguerrie était celle qui inspirait à la fois autorité et respect, elle a été démobilisée et dissoute en 1995 par les élites elles-mêmes. En ce temps-là, les élites, paresseuses de toujours, avaient choisi le chemin de la facilité. Une décision irresponsable et irrationnelle qui n’étonne pas, car la bourgeoisie a toujours été la classe des parasites et des sinécures de la bureaucratie administrative pour le moins inutile. En témoigne l’état de pourrissement de la crise des bandits et des voyous.

L’occupation impérialiste américaine de 1915 a marqué un tournant non moins négatif et indésirable dans l’univers politique de la nation. Depuis cette époque, les classes dirigeantes traditionnelles ont privé le pays des Haïtiens d’une diplomatie dynamique et progressiste au profit d’une diplomatie monotone décroissante. Elles établissent, en effet, leur horizon aux États-Unis d’Amérique avec lesquels elles développent des relations diplomatiques sacrées. Donc des rapports bilatéraux entre Port-au-Prince et Washington, au cours desquels celui-là reçoit souvent des diktats de celui-ci : en claire, une relation dans laquelle le lion domine toujours l’impala. A cause de sa préférence très marquée pour les États-Unis dont elle en a fait un totem sanctuarisé, en parlant de l’élite dominante, l’État d’Haïti s’est placé dans les conditions des plus défavorables dans les relations internationales. Aucune puissance de renommée mondiale ne courrait le risque de venir à la rescousse du peuple d’Haïti ; car, dans l’arène des combats, les lions comme les tigres ne se battent pas, mais partent à la chasse des impalas et des antilopes qui sont leur plat préféré. En se mesurant contre ces animaux herbivores, ils ne courent aucun danger. Une façon pour l’auteur de dire : la France, le Canada, l’Allemagne, et autres, ne seraient pas disposés à prêter une main secourable à Haïti, ce pays qu’ils considèrent comme étant placé sous l’influence des États-Unis depuis 1915.

Et pour les consciences sceptiques, nous leur disons : la paresse des élites haïtiennes a valu au pays national la dissolution abracadabrante des Forces Armées d’Haïti/FAd’H, rendant ains sans défense la population face aux bandits armés. La police en tant que telle n’entre pas dans la tradition culturelle des Haïtiennes et des Haïtiens. Les gens de la bien-pensance qui l’ont introduite sont victimes des idées reçues, et croient pouvoir imposer leur nouvelle forme de sécurité nationale et d’ordre public. Bilan : le chaos total. Telle est notre propos à l’égard des élites traditionnelles, paresseuses au meilleur d’elles-mêmes, et elles ne semblent pas en prendre conscience.

Novembre 2024 ; coifopcha@yahoo.fr