La production du cacao en Haïti a traversé une période difficile, marquée par une baisse considérable à la fin des années 80. Les producteurs ont abandonné leurs plantations en raison de revenus décourageants. La création de coopératives regroupées au sein de la Fédération des coopératives cacaoyères du Nord (FECCANO) en 2001 a donné un nouvel élan à la filière. Cette initiative a contribué à une amélioration des conditions économiques et sociales des producteurs. Des acquis sont obtenus mais beaucoup reste encore à faire. Aujourd'hui, pour garantir des revenus stables et durables, la FECCANO a besoin d’appui pour se renforcer sur les plans organisationnel, financier et technique.
Monopole de commercialisation du cacao
Dans les années 80, la commercialisation du cacao en Haïti était dominée seulement par deux grands exportateurs : un dans le nord et l’autre dans le sud du pays. Cette situation de monopole a eu des impacts négatifs sur les revenus des producteurs et sur la filière. Souvent, les prix établis par ces exportateurs étaient très bas et ne reflétaient pas vraiment les fluctuations des cours internationaux. Les producteurs étaient désavantagés. Le cacao était collecté par des intermédiaires qui payaient les producteurs, à cette époque, entre 60 et 70 centimes la livre. Un revenu qui ne permettait pas aux producteurs de subvenir aux besoins de leur famille.
Découragés, ils ont peu à peu abandonné leurs plantations de cacao au profit de cultures vivrières annuelles (manioc, pois, pistache, patate douce, etc.) parfois peu adaptées aux pentes abruptes. Ils n’étaient plus intéressés à maintenir ni à améliorer les pratiques liées à la production du cacao. La dégradation des sols et le vieillissement des plantations cacaoyères (Bertrand, 2017) a entrainé une baisse graduelle de la production nationale du cacao, passant de 20 000 tonnes en 1960 à 5000 tonnes en 2018 (Celestin et Lacombe, 2018).
Organisation en coopératives fédérées comme alternative
Voulant inverser la tendance, des producteurs et productrices dans différentes communes du département du Nord (Bahon, Grande-Rivière, Milot, Port-Margot, Borgne, Plaisance, etc.) se sont organisés en coopératives pour faciliter la mutualisation de leurs ressources, améliorer leurs pratiques agricoles et être capables de mieux négocier les prix de leur produit dans les échanges avec les intermédiaires.
En 2001, ces coopératives se sont fédérées et ont donné naissance à la Fédération des coopératives cacaoyères du Nord (FECCANO), totalisant aujourd’hui plus de 4 000 membres, dont plus de 40% de femmes, visant à renforcer la position des producteurs et productrices de cacao sur le marché. La FECCANO s'est donnée pour mission d'améliorer les conditions de vie des producteurs de cacao en augmentant la production et la qualité du cacao. Pour ce faire, elle a développé des partenariats avec des ONG telles que AVSF et un client partenaire « VALRHONA » dans le cadre d’un financement de réhabilitation de parcelles de cacao et de traçabilité renforcée.
Avec le feu vert de l’Institut National du Café/Cacao Haïtien (INCAH), ces partenariats ont facilité la mise en place de programmes de formation en faveur des producteurs, la distribution d’outils et d’intrants agricoles, et le développement d'infrastructures pour la fermentation, le séchage et le stockage du cacao. Aujourd’hui, la FECCANO détient les certifications biologique SPP (Symbole Petit Paysan) et Fairtrade (commerce équitable), ainsi que la certification équitable (FLO-MAX Haavelar) pour expédier sur le marché international. Ce qui fait profiter aux producteurs des prix plus rémunérateurs pour leur cacao.
Spécialisation de la FECCANO dans la fermentation
Le mode opératoire consiste pour les 8 coopératives de base membre de la FECCANO à collecter le cacao auprès des producteurs et productrices, réaliser les premiers traitements (fermentation, séchage et triage) puis le transférer à la FECCANO qui le stocke et le commercialise. Une partie des bénéfices tirés de la vente du cacao par la fédération est partagée sous forme de primes et ristournes aux producteurs afin de les inciter à maintenir des standards élevés dans la production de cacao. Ces primes et ristournes, pouvant aller jusqu’à vingt mille gourdes au cours d’une année, sont reversés aux producteurs par l’entremise de ces coopératives.
Afin d'atteindre cet objectif, la FECCANO a mis en place des stratégies pour améliorer la qualité du cacao produit et accéder à des marchés plus rémunérateurs, notamment en se spécialisant dans la fermentation, une pratique qui ajoute de la valeur ajoutée au produit. La fermentation du cacao est le processus clé permettant de développer les arômes du cacao et d'augmenter sa valeur sur le marché international. Jusqu’en 2008, la FECCANO vendait sur le marché local ou expédiait un cacao non fermenté. Avec l’appui de ses partenaires, la FECCANO s’est, à partir de cette date, engagée dans la maîtrise de la fermentation qui valorisait davantage son cacao.
En investissant dans des infrastructures de fermentation et dans la formation des producteurs à cette technique, aujourd’hui, les 8 coopératives membres de la FECCANO produisent plus de 350 tonnes de cacao fermenté par an. Grâce à ces efforts, le cacao fermenté produit est reconnu pour sa haute qualité et se vend à des prix plus élevés sur les marchés de niche au niveau international. Les deux plus grands clients sont les entreprises solidaires françaises Ethiquable et Valrhona, qui achètent jusqu’à 350 tonnes de cacao fermenté chaque année.
Apport de la FECCANO au secteur
Depuis sa création, la FECCANO a eu un impact positif sur la filière cacao en Haïti, en transformant les pratiques agricoles et économiques des producteurs. Les efforts concertés pour améliorer les méthodes de culture et de traitement du cacao ont permis à la production d’augmenter de manière spectaculaire, passant de 25 tonnes en 2014 à plus de 350 tonnes en 2022 (archives de la FECCANO).
L'un des plus grands facteurs de succès de la FECCANO réside dans la mise en place d'infrastructures modernes pour la fermentation, le séchage et le stockage du cacao. Avant l'intervention de la fédération, les pratiques post-récoltes du cacao occasionnaient des pertes post-récoltes élevées et produisaient un cacao de faible qualité et peu compétitif sur le marché international. En introduisant des caisses de fermentation améliorées et des séchoirs solaires dans les différentes coopératives, la FECCANO a standardisé le processus de traitement (fermentation) permettant de produire un cacao de qualité supérieure, prisé sur les marchés de niche.
La FECCANO, avec l’appui de ses partenaires, a promu des techniques de régénération des parcelles cacaoyères pour revitaliser les plantations vieillissantes. Les producteurs et productrices ont bénéficié de formations intensives sur les meilleures pratiques agricoles, incluant la gestion en pépinière, la replantation, la taille de régénération, la conservation des sols, l’agro-foresterie, la gestion de l’ombre et des techniques de récolte et post-récoltes efficaces. Ces formations ont aidé à maximiser les rendements. Près de 60% des parcelles régénérées atteignant jusqu’à 450 kg/ha dans les communes de Borgne et Port-Margot, ce qui dépasse la moyenne nationale de 250 kg/ha (Pierre et Danio, 2024).
Soutenue par ses partenaires techniques et financiers, la FECCANO a également investi dans le renforcement des capacités des coopératives membres. En améliorant la gouvernance, la gestion financière et les compétences techniques de ses membres, la fédération a créé un environnement de confiancepar les membres propice à la croissance durable. Les coopératives disposent désormais d’outils nécessaires pour négocier de meilleurs prix, accéder à des marchés plus rémunérateurs et offrir un soutien continu à leurs membres.
La stratégie de la FECCANO d'obtenir des certifications biologiques et équitables a débouché sur de nouvelles opportunités sur les marchés de niche. Les certifications garantissent le respect des normes établies en matière de durabilité et de commerce équitable. Ce qui attire des acheteurs internationaux prêts à payer un prix premium pour un produit de haute qualité. En 2013 et 2015, la FECCANO a reçu le prix Cacao d’Excellence consolidant la réputation du cacao haïtien sur la scène mondiale.
Au-delà des revenus des dynamiques positives
Le travail de la FECCANO a transformé la filière cacao en Haïti, créant une dynamique positive bénéficiant à des milliers de producteurs. Les avantages de ces initiatives vont au-delà des bénéfices pécuniers liés au cacao.
Par exemple, les systèmes agroforestiers diversifiés promus dans le cadre du programme de régénération ont non seulement amélioré la productivité agricole, mais ont aussi assuré une sécurité alimentaire tout au long de l'année, grâce à la production de cultures vivrières et fruitières associées (avocatier, manguier, agrume, arbre à pin, arbre véritable, etc).
De plus, les activités des coopératives ont favorisé une plus grande cohésion sociale. Les producteurs, en travaillant ensemble dans des coopératives, ont développé un sentiment de confiance, de solidarité et de responsabilité collective.
Les échanges réguliers de connaissances et de meilleures pratiques, notamment avec les coopératives de la Grand-Anse, ont permis d’identifier les défis communs, faciliter la diffusion des innovations agricoles et le renforcement des capacités locales. Cette cohésion sociale est essentielle pour surmonter les défis socio-économiques et climatiques.
Les initiatives de la FECCANO ont également donné lieu à la diversification des sources de revenus des producteurs. En intégrant des arbres fruitiers et viviers dans leurs systèmes agroforestiers, les producteurs ont pu sécuriser leurs revenus tout au long de l'année et réduire les dépendances occasionnées par les fluctuations des prix du cacao. Cette diversification a non seulement renforcé la résilience économique des familles, mais a également contribué à la gestion environnementale en promouvant des pratiques agricoles plus écologiques.
Appui d’autres acteurs
La FECCANO a contribué au renforcement de la filière cacao en Haïti grâce au soutien de nombreux acteurs, tels que l'Institut National du Café/Cacao Haïtien (INCAH), Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières (AVSF), Valrhona, AYITIKA et aux Coopératives sœurs de la Grand-Anse regroupant au sein du Réseau des Coopératives de Cacao de la Grand-Anse ( REKOKAGA).
AVSF a joué un rôle important en fournissant un appui technique et financier, facilitant la régénération de parcelles et l'adoption de pratiques agroécologiques. AYITIKA, avec son expertise nationale, a contribué à la formation de producteurs et à la promotion de systèmes agroforestiers durables.
L’INCAH a soutenu les efforts de certification et de recherche pour améliorer la qualité et la productivité du cacao haïtien. Aussi, les échanges avec les coopératives de la Grand-Anse ont facilité le partage de connaissances et de meilleures pratiques entre différentes régions productrices de cacao. Ces interactions ont favorisé une synergie et une cohésion au sein de la filière enrichissant les expériences.
Conditions économiques et sociales des producteurs
Malgré les progrès réalisés, la majorité des producteurs et productrices de cacao en Haïti continuent de vivre dans des conditions économiques et sociales précaires. Le revenu moyen des producteurs reste inférieur au seuil de revenu décent, ce qui signifie qu'ils ont du mal à couvrir leurs besoins fondamentaux.
Les producteurs font face à de nombreux défis, tels que l'accès limité au crédit, aux outils et équipements adaptés et aux formations techniques nécessaires pour améliorer leurs pratiques agricoles. Selon des études réalisées par AVSF, environ 50 % des revenus des ménages sont dépensés en nourriture, laissant peu de marge pour le réinvestissement dans la filière cacaoyère.
Accompagner la FECCANO et ses coopératives est un levier favorable
Bien que des progrès aient été réalisés, il reste encore beaucoup à faire pour améliorer les conditions économiques et sociales des producteurs de cacao. Un soutien des institutions étatiques, des partenaires techniques et financiers est encore nécessaire pour consolider les acquis et continuer à développer cette filière prometteuse.
Investir dans l’amélioration des pratiques, des infrastructures, des capacités des coopératives, l'accès au crédit et l’outillage adapté peut grandement aider les producteurs de cacao à atteindre un revenu décent et améliorer leur qualité de vie. La FECCANO et les coopératives représentent des leviers sur lesquel-s les partenaires peuvent s’appuyer pour garantir des revenus acceptables et durables aux producteurs de cacao.
Pour concrétiser ces objectifs et répondre aux besoins identifiés, plusieurs recommandations pragmatiques peuvent être envisagées pour accompagner la FECCANO et ses coopératives dans leur développement durable. Ces quelques points reprennent les sollicitations des concernés en guise de recommandation.
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- Faciliter l'accès à des crédits adaptés : microcrédit avec des taux d'intérêt bas (moins de 12% l’an) et des conditions de remboursement alignées sur les cycles agricoles ;
- Supporter les coopératives avec des fonds de roulement : fonds spécifiques pour aider à acheter le cacao aux producteurs à des prix équitables ;
- Supporter les producteurs avec des équipements et outils adaptés (sécateur, scie, tronçonneuse, couteaux de récolte, perche d’élagage) ;
- Réaliser périodiquement les formations sur les meilleures pratiques agricoles : agroforesterie, conservation des sols, gestion de l'ombre et lutte contre les maladies du cacao ;
- Renforcer les formations sur la gestion coopérative : leadership et gestion de groupe, genre et équité sociale, comptabilité, marketing et négociation pour renforcer l'efficacité des coopératives ;
- Renforcer les infrastructures post-récolte : centre de fermentation, séchoirs et entrepôts pour améliorer la qualité du cacao et réduire les pertes post-récolte ;
- Amélioration des routes rurales : Réhabilitation de routes pour faciliter le transport des produits agricoles vers les marchés ;
- Cadre d’incitations : cadre d’incitations favorables pour faciliter l’exportation du cacao et l’importation d’outils et de matériel de production et de transformation.
Investir dans cette filière agricole stratégique représente une opportunité pour transformer durablement le secteur cacaoyer en Haïti. En mettant en œuvre ces recommandations, non seulement les producteurs et productrices de cacao pourront accéder à des revenus décents et stables, mais les coopératives, en tant que piliers de développement local, deviendront des modèles de résilience économique et sociale. Faire de la FECCANO et de ses coopératives des acteurs incontournables du développement durable, c'est investir dans l'avenir des communautés rurales et dans la réputation de Haïti comme fournisseur d'un cacao d'exception.
Bibliographie
Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières. (2023). Rapport final du projet de réhabilitation de parcelles de cacao et de traçabilité renforcée : Analyse technico-économique des parcelles régénérées (59 pages).
Ayitika. (2020). Intensification des systèmes cacaoyers durables : Le modèle proposé par Ayitika (32 pages).
Bertrand, G. (2017). Référentiel technico-économique de réhabilitation/rénovation de parcelles cacaoyères en Haïti (41 pages).
Celestin, D., & Lacombe,J. (2018). Développement d’une stratégie nationale au profit du secteur cacao en Haïti (52 pages).
Pierre, S. & Darius, D. (2024). Accompagner les producteurs et productrices dans la régénération de leurs parcelles cacaoyères. Document de capitalisation (35 pages).