Haïti : Entre promesses creuses et espoirs éteints, le spectre d’une transition sans fin

Les mêmes figures, les mêmes échecs Un nouveau cabinet ministériel vient de voir le jour, publié dans le journal officiel de la République.

Par Bélizaire Raphaël 
21 nov. 2024 — Lecture : 5 min.

Les mêmes figures, les mêmes échecs

Un nouveau cabinet ministériel vient de voir le jour, publié dans le journal officiel de la République. Dirigé par l’homme d’affaires Alix Didier Fils-Aimé et encadré par le Conseil présidentiel de transition, il s’ajoute à la longue liste des gouvernements que le peuple haïtien accueille désormais avec une indifférence teintée de lassitude. Ce n’est pas un scepticisme ordinaire, mais une certitude douloureuse : celle d’un cycle perpétuel de promesses non tenues, de crises répétées et d’élites politiques plus préoccupées par leurs intérêts personnels que par le bien-être collectif.

Dès les premiers jours, les grandes déclarations prendront la scène, bercées de vocabulaire fleuri et de promesses vides. Un nouveau ministre de la Justice ? Peut-être, mais sera-t-il celui qui blanchira ses pairs - les trois conseillers presidentiels -, inculpés dans de récents scandales de corruption ? Un nouveau ministre de l’Intérieur ? Peut-être, mais qu’apportera-t-il à un pays rongé par l’insécurité, où les gangs armés règnent en complicité tacite avec ceux qui prétendent gouverner ?

Que peut-on attendre de ce gouvernement de transition, troisième version, incarné toujours par les mêmes figures qui, dans le passé, ont occupé des postes dont les résultats ou bilans ne se trouvent que dans leur CV ? Rien. Absolument rien. Dès lundi, ils commenceront par tempérer à travers des discours enjolivés, bourrés de promesses creuses. Ils ne s’occuperont guère de la misère du peuple, qui croupit dans une pauvreté abjecte et subit les coups épouvantables d’une insécurité instaurée par les gangs armés, complices des dirigeants qui se sont succédé au pouvoir.

Et pourtant, l'histoire se répétera : des partis exclus du partage des postes vont dénoncer l’iniquité, tandis que d’autres têtes nouvelles, gloutonnes elles aussi, trouveront refuge dans des postes de direction générale, des conseils municipaux intérimaires ou des secrétariats d’État, toujours au détriment d’une population en quête de sécurité et d’un mieux-être.

Santé, défense, finances : des défis colossaux

Un nouveau ministre de la Santé ? Peut-être. Mais aura-t-il le courage et les moyens de rouvrir le plus grand centre hospitalier du pays, l’Hôpital Général, paralysé par des gangs armés qui dictent désormais leur loi ? Pendant ce temps, la population meurt à petit feu, privée de soins essentiels et d’une infrastructure sanitaire digne de ce nom. Le défi est colossal, mais le ministre sera-t-il capable de faire face ou cédera-t-il, lui aussi, à l’inaction ?

Un nouveau ministre de la Défense ? Peut-être. Mais où est le plan ? Où sont les stratégies pour appuyer les forces de police dans leur lutte quotidienne contre les gangs armés qui terrorisent les quartiers ? Et surtout, quelle vision pour restaurer la souveraineté nationale dans un pays où les criminels semblent mieux organisés que les institutions elles-mêmes ?

Un nouveau ministre des Finances ? Peut-être. Mais saura-t-il gérer les maigres ressources de l’État avec rigueur et transparence, ou perpétuera-t-il les largesses d’un système gangrené ? Selon les murmures de la rue, les neufs (9) conseillers présidentiels s’attribuent déjà des butins de cinq millions de gourdes, officiellement destinés au service d’intelligence, bien qu’ils n’aient aucune expertise en la matière. Cette complaisance financière alimentera-t-elle encore davantage la méfiance populaire ?

Un nouveau ministre des Affaires étrangères ? Oui, peut-être. Mais saura-t-il relever le défi de réparer l’affront infligé à notre nation par les dirigeants dominicains, qui traitent nos compatriotes haïtiens dans des conditions inhumaines et en violation flagrante des lois et conventions internationales ? Agira-t-il enfin pour défendre la dignité de ces femmes et hommes déportés en masse, souvent sans procès équitable ni respect de leurs droits fondamentaux ? Ou se contentera-t-il d’apaiser les tensions diplomatiques avec la République voisine, conformément à la ligne de conduite ambiguë du Conseil présidentiel en place, qui jusqu’ici s’est muré dans un silence complice face à cette tragédie humaine ? Le temps n’est plus aux demi-mesures ; il faut un diplomate audacieux, prêt à redonner une voix forte et respectée à Haïti sur la scène internationale.

Une transition qui ne finit pas

Le problème est bien plus profond que les noms inscrits dans le cabinet. La transition elle-même, cette entité sans fin, semble être devenue un objectif plutôt qu’un moyen. Pierre André Dumas l’avait prophétiquement désigné : « Une transition qui ne finit pas. »

Les souvenirs de Gérard Latortue en 2004 reviennent en mémoire. Lui aussi avait promis, déformant un dicton célèbre en affirmant : « À l’impossible, nous sommes tenus. » Pourtant, à la fin de sa mission, il a quitté sans tambour ni trompette, laissant un pays toujours englué dans ses crises, ses espoirs avortés et ses promesses brisées.

Alix Didier Fils-Aimé saura-t-il se démarquer de ses prédécesseurs, ou sera-t-il l’image d’un Garry Conille promettant de combattre l’insécurité, maison par maison, quartier par quartier, ville par ville sans jamais s’y atteler ? La réalité politique d’Haïti suggère une réponse pessimiste : le ballet des promesses reprend inlassablement, tandis que la tragédie du peuple demeure.

Dans un pays où la misère et l'insécurité ne sont plus des états mais des fatalités, les attentes d’un véritable changement s’amenuisent. La question n’est plus « Que fera ce gouvernement ? » mais « Combien de temps faudra-t-il encore attendre pour que l’État cesse d’être un échiquier où seuls les puissants avancent leurs pions ? »

De quoi le demain d’Haïti sera-t-il fait ?

Alix Didier, ou plutôt Alix, dit d'y croire, se pose en figure du changement. Mais en sera-t-il vraiment capable, ou ses paroles ne seront-elles que des promesses vides, comme tant d’autres avant lui ?

L'avenir d'Haïti, comme toujours, se forge dans l'incertitude.

Bélizaire Raphaël. Journaliste <belizaire30@yahoo.fr>