Vertières vue par le Géographe Louis-Marc PIERRE

Introduction        La géographie et l’histoire étaient au début deux disciplines élitistes.

Louis-Marc PIERRE
21 nov. 2024 — Lecture : 5 min.
Vertières vue par le Géographe Louis-Marc PIERRE

Les héros de Vertieres
Photo : Photo Foto

Introduction

       La géographie et l’histoire étaient au début deux disciplines élitistes. Elles étaient réservées surtout au Prince qui allait remplacer le Roi afin qu’il maitrise très bien l’histoire des guerres et la dynamique spatiale. Ce n’est donc pas au hasard, que ces deux disciplines sont longtemps liées au point qu’elles me poussent à dire qu’un peuple sans géographie est aveugle et il perdra sa mémoire si elle néglige son histoire.

   Il est vrai que d’énormes progrès ont été réalisés en histoire d’Hayti même si elle mérite une version qui se démarque de la colonialité du savoir. Mais, la géographie sans conteste a été depuis longtemps marginalisée tant dans les sphères académiques que dans les sphères politiques, militaires et médiatiques en Hayti. Ce qui constitue une mauvaise définition de la géographie en Hayti qui établit la relation entre l’homme et l’espace qui génère à son tour l’échec de l’aménagement du territoire en Hayti. Cette mauvaise conjugaison crée chez les Haytiens une ignorance exagérée de son espace vital, au point que la majorité des habitants de ce pays péninsulaire a peur de la mer, les montagnes sont marginalisées après plus de 200 ans de liberté et d’organisation socio-spatiale dans un pays essentiellement constitué de montagnes. Et, même Vertières qui a inventé la nouvelle géographie d’Hayti est marginalisée par sa propre invention. Si cela continue, il serait difficile d’effacer Vertières dans les annales de l’histoire certes, mais elle peut être sans doute disparue dans la géographie d’Hayti.

 Vertières, une production géographique ou de l’aménagement du territoire

      L’aménagement du territoire, selon moi, est une application de la géographie qui sert à assurer le bonheur de l’Homme à travers la production, la mise à jour et la conservation de tous les besoins nécessaires dans une perspective de développement durable. Il est aussi un outil de territorialisation de l’espace en fonction de ces atouts, contraintes et particularités. Impossible de découvrir ces éléments sans une étude géographique (d’exploration, observation paysagère…) ou globalement un diagnostic territorial surtout du site et de sa situation. C’est à partir de cela que commence la création/la construction/la production ou la territorialisation de Vertières. Ici, la territorialisation est liée au processus d’organisation, de transformation et d’intégration de cette portion d’espace dans son système structurant tout en conservant ses particularités (défensives...). Ce processus ne se base pas seulement sur les caractéristiques intrinsèques du site et sur sa situation, mais aussi sur les équipements, les infrastructures et les services qui précisent sa/ses principale/s fonction/s. Ainsi, Vertières, espace ayant des potentialités stratégiquement capables d’offrir une résistance solide, fut socialement construite, d’abord comme un territoire de protection, de défense, éventuellement de bataille après l’élaboration et l’exécution du plan d’aménagement du territoire avant de devenir ensuite un territoire de victoire patrimonialisé à partir du 18 novembre 1803.

 Pour une reproduction géographique ou un (ré) aménagement du territoire Vertières

       Il est important de souligner que la territorialisation s’inscrit dans une double dynamique mutuellement contradictoire: déterritorialisation et reterritorialisation. Dans cette logique, force est de constater que depuis quelques temps Vertières connait cette double dynamique marquée sa dégradation physique et symbolique. Elle est en train donc de perdre sa définition d’antan (déterritorialisation) pour en adopter une nouvelle (reterritorialisation). D’un territoire de victoire, de fierté et de gloire d’Hayti ne se transforme-t-il pas en un territoire de l’échec et de la honte ? En effet, après plus de deux siècles, Vertières est traitée comme une savane où animaux et individus circulent sans contrôle. On piétine même les statues des Héros de l’indépendance qui devraient être adorées à la manière des Saints. Cette situation n’est autre que la traduction de l’échec de l’aménagement du territoire en Hayti lié au manque de volonté politique, de capacité et de compétence. 

   Il est vrai que la Victoire de Vertières marque déjà l’histoire du monde. Mais maintenant, il est sans doute urgent que la géographie appliquée la re/définisse, par exemple, comme un ‹‹ Espace Patrimonial d’Aménagement Spécial (EsPAS) ›› et, dans le cadre de l’opérationnalisation d’un plan d’aménagement du territoire participatif, concerté, intégré et durable; la dote d’équipements, d’infrastructures et de services dignes d’un territoire de libération, d’indépendance, de souveraineté, de victoire et de gloire d’Hayti.

    Du volontarisme politique au communautarisme populaire, les acteurs hautement concernés (Mairie du Cap-Haïtien, Ministère de la planification et de la coopération externe, Ministère de l’Intérieur de des collectivités territoriales, Ministère du Tourisme, Ministère des Travaux Publics, du Transport et de la Communication, Comité Interministériel et d’Aménagement du Territoire, Centre National d’Informations Géo-Spatiales, Institut de Sauvegarde du Patrimoine National, Faculté des Sciences de la Terre, de l’Environnement et de l’Aménagement du Territoire de l’Université d’Etat d’Haïti, Ecole Supérieure de Tourisme et d’hôtellerie de l’Université Publique du Nord à Cap-Haïtien…) peuvent contribuer à l’élaboration d’un plan, Vertières 2050 par exemple qui délimitera l’EsPAS et définira son contenu surtout par un musée, un centre d’art martial, des monuments commémoratifs, un marché touristique, des espaces verts, un parc de jeux. La mise en place des programmes éducatifs, culturels et touristiques contribueront surtout à la transmission des connaissances historiques aux générations futures. Il est vrai que ces acteurs peuvent commencer avec une part des ressources (humaines, matérielles, financières, administratives…) dont ils disposent déjà, mais la création du Fonds pour la Sauvegarde des Patrimoines (FSP), par exemple, pourrait aider à l’exécution du plan ou de ce projet pilote d’abord et ensuite à la restauration d’autres patrimoines bâtis du pays en voie de disparition.

Conclusion

   Si la géographie, selon Yves Lacoste, sert d’abord à faire la guerre, elle sert ensuite à sauvegarder la victoire et gérer efficacement et durablement les acquis, et enfin à garantir la paix. La géographie surtout à travers l’aménagement du territoire a produit certes la Vertières à la fois comme territoire de bataille et de victoire, mais après son échec par manque de volonté politique ce patrimoine national se trouve dans une situation de dégradation exagérée. Pour freiner celle-ci, il est indispensable de le doter d’un statut d’aménagement spécial dans le cadre d’un plan d’aménagement du territoire participatif, concerté, intégré et écologiquement durable défini par les différents acteurs impliqués autour d’un volontarisme politique et d’un communautarisme à la fois élitiste et populaire.

 Auteur

Louis-Marc PIERRE, Géographe et Historien, Docteur à l’Université Sorbonne Paris cité/Diderot, Professeur à l’Université d’État d’Haïti (UEH) ; Professeur Invité à l’Université de Poitiers (France 2024-2025); Chercheur Associé in Applied Research Projects and Practice/Master in International and Development Studies (MINT) à l’Université de Genève (Suisse 2024-2025); Coordonnateur général de la Société des Aléas, des Risques, des Vulnérabilités, des Catastrophes et de la Résilience (SARVCR). societe.arvcr.hayti@gmail.com

Pour citer l’article

Pierre, L.M., 2024, ‘’Vertières vue par le Géographe Louis-Marc PIERRE’’, Le Risque, Trou-du-Nord (en y ajoutant le lien).