Depuis des années, Haïti fait face à de multiples catastrophes naturelles et des crises sociopolitiques incessantes. Malgré ce contexte fragile, mise à part quelques institutions, très peu d’entreprises privées et publiques, d’organismes gouvernementaux tant aux niveaux local, régional ou national incluant les structures de la société civile organisée n’ont pas pu faire le virage numérique à grande échelle! Les espaces collaboratifs en ligne et intégrés, les plateformes digitales optimisant les processus ou systèmes internes de l’environnement professionnel dans de nombreux pays aujourd’hui sont peu connus en Haïti. Pourtant, ces avancées technologiques auraient pu garantir une plus grande compétitivité à nos entreprises, une meilleure efficacité aux institutions étatiques et organisations tout en offrant une enrichissante expérience aux clients et aux citoyens.
Une des définitions que nous pouvons donner à la transformation numérique nous vient de Gartner[1] : « La transformation numérique est un processus qui vise à utiliser les technologies numériques pour améliorer une entreprise, que ce soit en renforçant l’expérience des clients, en optimisant les opérations internes ou en proposant de nouveaux produits et services numériques ». Au regard de cette définition, l’utilisation des nouvelles technologies est partie prenante de toute démarche vers la transformation numérique. Il est essentiel de rappeler que la transformation numérique n’est pas un projet informatique. Le fait d’avoir quelques ordinateurs et utiliser certains logiciels dans ses opérations n’est pas non plus la transformation numérique. La transformation numérique est avant tout une façon de penser son entreprise qui établit une vision claire combinant l’utilisation des nouvelles technologies et les ressources humaines formées adéquatement pour atteindre les objectifs fixés. À la différence d’un projet informatique qui est limité dans le temps, la transformation numérique est évolutive et perdure indéfiniment. Si nous regardons uniquement les 20 dernières années, nous pouvons facilement constater une évolution fulgurante des outils technologiques, que ce soit en termes de diversité, de performance, de coût ou de modèle d’affaires. Il va sans dire, qu’une entreprise voulant s’impliquer dans une transformation numérique doit continuellement s’adapter à cet environnement technologique évolutif afin de rester compétitive.
Les avantages d’une transformation numérique
Considérée comme incontournable par plus d’un, la transformation numérique est cruciale pour la compétitivité d’une entreprise à l’ère où nous vivons. Elle aide à améliorer la performance d’une entreprise locale dans un contexte de globalisation. Elle permet de répondre aux demandes des clients, des citoyens qui évoluent déjà dans une mer d’outils technologiques et qui voient ce qui se passe ailleurs et qui exigent beaucoup plus en moins de temps possible. En résumé, elle améliore l’efficacité de l’entreprise dans la gestion de ses procédures, la livraison, satisfaction et expérience client, la gestion de la chaine de production et dans la prise de décision basée sur les données[2]. En dehors du contexte de l’entreprise, l’intégration numérique contribue à l’amélioration de la qualité de vie des citoyens qui, en quelques clics, peuvent avoir désormais en leur disposition une multitude de services et de biens qui, autrefois, exigeaient des déplacements physiques, voire étaient inaccessible pour certains en fonction de leur positionnement sur le globe terrestre.
S’engager dans la transformation numérique en Haiti
Autrefois, les entreprises qui s’engageaient dans une transformation numérique devraient mettre en place des systèmes d'information complexes et à la fois coûteux. Complexes dans le sens qu’il fallait avoir un système de réseau local, des serveurs, des pares-feux, des licences de logiciels de toutes sortes et tout le système de sécurité et de surveillance nécessaire. Ces systèmes d'information sont coûteux à mettre en place, à gérer, ainsi que dans son évolution et son adaptation vers les nouvelles normes technologiques. Par exemple, tous les 5 ans il faudrait penser à faire évoluer ce parc informatique par des équipements plus performants si on souhaitait rester compétitif. Régulièrement, soit tous les ans, il fallait renouveler les licences des différents logiciels utilisés. Malgré cette complexité, ce modèle de système d’information avait des limites en ce qui concerne l'accès hors site par exemple. Car, pour sécuriser au maximum le système, il fallait limiter au strict minimum les accès à distance. Le travail collaboratif y était quasiment inexistant, c’est-à-dire, impossible de travailler avec des pairs et collègues sur un même fichier en même temps. L’accès à des appareils variés, tels que les appareils mobiles, y était pratiquement impossible. Finalement, ces systèmes d’informations sur site ne sont pas adaptés à la mise en échelle des capacités de stockage évolutives des données qui sont de plus en plus grandissantes et qui peuvent provenir de sources différentes.
En parallèle, l’émergence du Cloud Computing, qui est tout un autre paradigme, a connu un essor planétaire au cours de ces dernières années. Le Cloud Computing offre un ensemble de service à la demande en ligne, sans grand investissement dans des équipements, sans se soucier des mises à jour des logiciels, de la sécurité de l’infrastructure, etc. En dehors de ces avantages, le Cloud permet un accès à distance sur n’importe quel appareil, garantissant une grande disponibilité des services collaboratifs, des connecteurs d’intégration pour des plateformes de relations clients et des réseaux sociaux tout en assurant la mise en échelle des capacités de stockage avec un modèle de paiement à la demande « Pay as You Go » pour le modèle de déploiement public. [NIST— 800 — 145] . (Hogan, et al. 2011).
Si jusque-là, il y avait une marche timide, mais surement vers le Cloud, le fléau de COVID-19 qui a frappé l’humanité en 2019 a su montrer aux responsables d’entreprises les vraies limites des systèmes informatiques classiques qu’on connaissait jusque-là. Ces systèmes, comme nous l’avons vu précédemment, ne répondaient pas aux critères d’accès à distance et du travail collaboratif qu’exigeaient les mesures sanitaires de l’époque.
La COVID-19 a eu un impact significatif sur le marché du Cloud Computing, entraînant des changements majeurs dans les priorités et les investissements des entreprises. Dans le souci de s’adapter, et favoriser le télétravail, les responsables d’entreprises ont adopté massivement ce nouveau paradigme qui est le Cloud Computing. D’autres ont accéléré leur transformation numérique et ont implanté des solutions basées sur le Cloud Computing pour ne pas disparaitre.
Aujourd’hui, il y a l’intégration de l’intelligence artificielle qu’il faut absolument prendre en considération dans son cheminement vers la transformation numérique si on veut rester compétitif. Là encore, il faut s’adapter. Cette capacité d’adaptation est cruciale pour toute entreprise qui souhaite survivre face à l’adversité malgré la peur du changement, la peur de nager vers l’inconnu qui pourrait animer ces décideurs.
Cet exemple d’adaptation face à la pandémie récente dans un contexte mondial, nous ramène à se poser la question sur la situation des entreprises en Haïti. Elles aussi, ont connu les restrictions liées à la COVID-19, mais bien avant la COVID ont connu des aléas naturels de toutes sortes, des mouvements sociaux, des « déchoucages », des mises en sacs. Pendant et après la COVID, elles ont connu les longues passes de "Peyi Lock", des situations d’insécurités insoutenables exigeant des déplacements massifs des cadres. Quoique nous n’avons pas de données précises sur la transformation numérique en Haiti, nous pouvons nous demander quelles sont les mesures d’adaptations qui ont été prises par nos entreprises face à ces situations ?
Si nous regardons bien le fonctionnement global, outre les banques, quelques universités et quelques startups du numérique, nous pouvons constater que très peu d’entreprises ont entamé une transformation numérique, encore beaucoup moins utilisent les plateformes collaboratives disponibles en ligne. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette réticence :
1) Il y a d’abord le facteur lié au coût d’investissement initial dans des infrastructures informatiques sur site qu’il faut parfois amortir. De tels investissements n’encouragent pas les décideurs de ces entreprises à engager d’autres dépenses, à moyen terme, dans des infrastructures de type Cloud par exemple. Ce raisonnement peut être mitigé par une analyse coût/ bénéfice et risques/opportunités. Dans le contexte haïtien, les risques sont immenses et les opportunités sont considérables !
2) Il y a aussi la peur liée à la perte de contrôle des données. On parle ici de la confidentialité des données, la sécurité et la perte des données dans le Cloud. Avant la COVID-19, les chefs d’entreprises du monde avaient exprimé, eux aussi, cette inquiétude. Après avoir expérimenté les solutions Cloud, 84%[3] d’entre eux estiment que les plateformes basées sur le Cloud sont tout aussi et voire plus sécuritaires que leurs infrastructures sur site. Les principaux leaders de solutions de collaboration Cloud sur le marché ont les équipements les plus performants qu’on puisse imaginer actuellement, ils offrent la possibilité de choisir le territoire de stockage des données, de mettre en place des étiquettes de confidentialité et des stratégies et politiques contre la perte des données, la gestion de cycle de vie des données en conformité aux lois territoriales. Cependant, ceux-ci n’enlèvent pas la responsabilité de chaque entreprise d’avoir un plan de gouvernance efficace des données qui peut aider à avoir un meilleur contrôle de ses données même dans le Cloud.
3) Un autre facteur non négligeable est l’écosystème peu intégré en Haïti qui encourage une forte circulation de papiers dans les démarches administratives et interinstitutionnelles. Parfois, on peut bien se demander, pourquoi engager une transformation numérique dans un système où tout se fait pratiquement en version papier ?
4) Le faible taux d’accès à internet, soit 35% selon la banque mondiale[4] qui n’est pas forcément d’une qualité raisonnable surtout dans les villes de province [Banque Mondiale] (Anabela, et al. 2020). Ce faible taux d'accès à internet avec la qualité que nous connaissons aujourd'hui, peut paralyser les activités d'une entreprise qui aurait migré ces données vers des espaces collaboratifs complètement en ligne. Une transformation numérique adaptée à la réalité d’aujourd’hui requiert une connexion internet avec des outils interconnectés et intégrés.
5) L’absence de lois sur la gestion des données sensibles, sur le cycle de vie des données, en un mot sur le numérique n’encourage pas non plus les décideurs d’entreprises à entreprendre une transformation numérique de manière consciente et en fonction des règles établies. Au niveau national, le pays fait face à un déficit de lois cadres et d’instance de contrôle sur le numérique comme le CNIL en France par exemple ; prenons le cas de l’administration publique que nous considérons comme la première victime de l’absence de ce cadre règlementaire du numérique. Elle fonctionne sans présence d’un plan de gouvernance de la donnée ce qui ne peut conduire qu’à ce non-sens que nous pouvons constater actuellement où : chaque ministère stocke ses données comme il peut, où il peut. Chaque entité utilise des outils téléchargés de n’importe où sans évaluation des risques, etc. Nous avons l’habitude de trouver des données de projets sensibles sur des clés USB individuelles non chiffrées, sur des ordinateurs personnels de cadres et de consultants. Dans un plan de transformation numérique l’État haïtien aurait pu décider si ses données vont être stockées dans un Cloud privé, public ou hybride, quels logiciels en fonction des besoins, pour l’ensemble de ses ministères et ses entités décentralisées, les mesures de sécurité et de confidentialité qu’il faut adopter, quel plan de gouvernance des données à adopter, une unité qui surveille à la cybersécurité du parc administratif,etc. Cette absence de plan intégré de transformation numérique au sein de l’État haïtien n’envoie aucun signal aux citoyens et le secteur privé pour qu’ils puissent emboiter le pas en toute conformité.
Une transformation numérique dans les services publics et des entreprises privées peut avoir de multiples avantages à coup sûr pour l’économie haïtienne dans son ensemble :
- par l’automatisation de certaines tâches pouvant réduire considérablement le temps passé dans des activités répétitives sans grandes valeurs ajoutées;
- par la dématérialisation de certains supports et services via l’interconnexion des services publics et privés via des interfaces applicatives. Par exemple la mise en commun et centralisation des différentes directions de la DGI ; l’interconnexion entre les postes de Police et le service de la circulation. Interconnexion entre le ministère de l’Économie et des Finances avec la DGI ; L’interconnexion entre les services bancaires avec les services des assurances. etc. Nous pourrions répéter de multiples exemples d’interconnexions possibles… Ce qui réduirait le temps requis pour le traitement de certains dossiers ; la diminution du nombre d’intermédiaires dans la prise de décision ; une augmentation de la productivité du travail et du capital humain ; une diminution des coûts de production et des coûts des transactions ; une augmentation de la transparence au niveau de l’État et des entreprises ; une meilleure disponibilité et répartition des services à travers le territoire.
Conclusion
Dans la démarche vers la transformation numérique, le Coud public principalement, n’est pas la solution miracle, il a ses limites. Des limitations liées à la confidentialité des données selon le territoire de stockage, le risque lié à l’hameçonnage entre autres. Cependant, les entreprises haïtiennes doivent absolument avoir une vision claire sur les choix technologiques, les formations à offrir à leur personnel pouvant les aider à atteindre au mieux leurs objectifs. L’État haïtien doit offrir un cadre règlementaire incluant des instances de contrôle sur le numérique et un écosystème incitatif à la transformation numérique en proposant une vision claire des étapes à franchir à très court terme, à moyen et à long terme. Dans un environnement à haut risque comme le nôtre, les entreprises haïtiennes doivent saisir cette chance d’amorcer leur transformation numérique qui offre tant d’opportunités.
Nous avons assisté avec impuissance des locaux d’entreprises vandalisés, des ministères et commissariats incendiés et vidés de leur contenu. En dehors des pertes matérielles, pouvons-nous réellement estimer les pertes liées aux données sensibles de la population haïtienne ? Et s’il y avait un plan de transformation numérique déjà établi dans un cadre normatif, surement nous aurions perdu que des matériels, mais les données seraient sécurisées, chiffrées quelque part dans le Cloud, ou sur une infrastructure distante, non ?
Obed Jules
Msc informatiques
Bibliographie
2011 Nist, cloud computing standards roadmap. NIST Special Publication 35. Hussain, F. K., O. K. Hussain, and E. Chang
2020 Banque Mondiale, « Au-delà d’internet : repenser l’avenir d’Haïti grâce à l’économie numérique », Anabela Abreu
2021 Google Blog, « Une nouvelle étude montre comment la COVID-19 a révolutionné l'informatique », Howard Blumenstein.
2024 IBM « Qu’est-ce que la transformation numérique ? », Keith O'Brien, Amanda Downie, Mark Scapicchio.