Renforcer l’inclusion financière en Haïti : Enseignements régionaux et perspectives pour une SNIF plus efficace

À la lumière de l’évaluation de la Stratégie Nationale d’Inclusion Financière (SNIF) dix ans après sa mise en œuvre, je tiens tout d’abord à souligner les progrès significatifs accomplis par la Banque de la République d’Haïti (BRH) et ses partenaires.

Barnabé FRANÇOIS
07 nov. 2024 — Lecture : 6 min.

À la lumière de l’évaluation de la Stratégie Nationale d’Inclusion Financière (SNIF) dix ans après sa mise en œuvre, je tiens tout d’abord à souligner les progrès significatifs accomplis par la Banque de la République d’Haïti (BRH) et ses partenaires. L’augmentation du taux de pénétration bancaire de 2,7 % à 11,9 % entre 2014 et 2023 est un exemple encourageant des efforts fournis pour étendre l’accès aux services financiers, en particulier dans les zones rurales. Cependant, comme l’a montré l’article de Thomas Lalime dans Le Nouvelliste, une part importante de la population reste encore exclue du système financier, et certains défis structurels persistent.

En tant que partenaire engagé depuis des années dans le développement d’une inclusion financière plus forte et plus équitable à travers le monde et en Haïti, je souhaiterais formuler plusieurs recommandations pour renforcer l’impact de la SNIF. Ces propositions s’appuient à la fois sur les leçons tirées de l’expérience haïtienne et sur des exemples régionaux, en particulier des pays voisins comme la République dominicaine, des pratiques internationales en Afrique et en Amérique latine, ainsi qu’en tenant compte des évolutions technologiques récentes, notamment la blockchain, l’intelligence artificielle (IA) et même l’internet des objets (IoT), qui offrent des opportunités uniques pour accélérer l’inclusion financière dans notre pays.

Comparaison entre la République dominicaine et Haïti

Le progrès de la République dominicaine en matière d’inclusion financière est une source d’inspiration pour Haïti. En 2021, environ 56 % de la population adulte dominicaine possédait un compte bancaire, contre seulement 11,9% en Haïti. 44% de la population haïtienne sont formellement desservis par un service financier quelconque. Cette différence peut être attribuée à :

Une infrastructure bancaire plus développée dans les zones rurales, renforcée par une meilleure adoption des technologies financières.

Une collaboration plus efficace avec les fintechs pour offrir des services de paiement mobiles accessibles et abordables aux populations.

L’Initiative du Nigéria (e-ID).

En s’inspirant de l’initiative nigériane où une carte d’identité électronique (e-ID) combinée à la technologie de paiement MasterCard a permis à des millions de citoyens d’accéder aux services financiers formels, Haïti pourrait également envisager une carte d’identité numérique. Cette carte, basée sur une blockchain sécurisée, pourrait servir à la fois de moyen d’identification et de carte de paiement, tout en assurant une meilleure intégration des populations non bancarisées.

De telles dispositions entraineraient la réduction des paiements en espèces une priorité pour limiter les ressources des bandes armées. En Haïti, où ces groupes criminels profitent de l’opacité des transactions en liquide, une transition vers une économie plus digitalisée permettrait de mieux contrôler et surveiller les flux financiers. Grâce à une identité numérique et des paiements mobiles, les transactions deviennent traçables, réduisant ainsi les opportunités pour les criminels d’exiger des paiements non officiels.

En créant une infrastructure où chaque citoyen est identifié numériquement, et où chaque transaction est traçable via la blockchain et analysée par l’IA, Haïti pourrait non seulement renforcer la sécurité des transactions, mais aussi transformer radicalement son économie informelle en une économie formelle. Cela permettrait également d’augmenter les recettes fiscales et de stabiliser le climat économique. Utilisons cette crise sécuritaire comme un levier pour la transformation digitale du pays !

Expansion des services dans les zones rurales : Les leçons des Caraïbes et de l’Amérique latine.

D’autres pays de la région Caraïbes et Amérique latine, tels que la Jamaïque, ont démontré l’impact positif de la digitalisation des services financiers. En Jamaïque, l’introduction des portefeuilles électroniques et des services bancaires mobiles a permis à 65 % de la population adulte d’accéder à un compte. De plus, des pays comme le Pérou ont réussi à augmenter leur taux de bancarisation en collaborant avec des fintechs locales pour promouvoir l’accès au crédit via des plateformes mobiles.

En Haïti, la numérisation des services financiers pourrait permettre une expansion rapide de l’accès aux services bancaires dans les zones rurales. La BRH pourrait également encourager l’utilisation de solutions de paiement mobile en simplifiant les cadres réglementaires pour les fintechs et en développant des programmes de sensibilisation pour promouvoir ces services auprès des populations exclues.

La blockchain : Une technologie au service de la transparence et de l’inclusion

L’usage de la blockchain présente des avantages considérables pour un pays comme Haïti, où les défis de transparence et de gestion des identités sont cruciaux. Dans plusieurs pays d’Afrique, cette technologie a permis de :

Faciliter les paiements transfrontaliers à moindre coût, un aspect essentiel pour Haïti où les envois de fonds jouent un rôle majeur dans l’économie nationale.

Créer des systèmes d’identité décentralisés, permettant à ceux qui n’ont pas de documents officiels d’accéder aux services financiers formels. C’est une solution particulièrement adaptée aux zones rurales où la documentation officielle est souvent absente.

L’intelligence artificielle : Un levier pour améliorer l’accès aux services financiers :

L’IA est une autre technologie cruciale qui peut transformer l’inclusion financière en Haïti. Elle peut notamment :

Améliorer l’analyse de crédit pour les micro-entrepreneurs ou les travailleurs informels en exploitant des données alternatives, permettant ainsi de rendre le crédit accessible à ceux qui n’ont pas d’historique bancaire.

Automatiser l’éducation financière à travers des chatbots ou des assistants virtuels capables de fournir des conseils financiers adaptés aux besoins spécifiques des utilisateurs, notamment dans les zones rurales.

La BRH pourrait créer grâce à l’IA pour des solutions éducatives adaptées aux Haïtiens, tout en facilitant l’accès au crédit pour les populations sous-desservies grâce à des analyses de données plus flexibles et innovantes.

M-Pesa, la micro-assurance et résilience économique : Un exemple du Kenya à adopter

L’exemple du Kenya, qui a atteint un taux d’inclusion financière de 83 % grâce à des solutions comme M-Pesa, est particulièrement pertinent pour Haïti. En plus des services de base, le Kenya a développé des produits de micro-assurance qui protègent les petits agriculteurs contre les risques climatiques et économiques, contribuant ainsi à renforcer leur résilience financière.

La BRH devrait explore la création de produits de micro-assurance adaptés aux réalités haïtiennes, notamment pour les agriculteurs et les travailleurs informels. Ces produits protégeraient les groupes vulnérables contre les aléas économiques, tout en augmentant leur confiance dans le système financier formel. Depuis son lancement, une étude du MIT a révélé que M-Pesa contribue à réduire la pauvreté au Kenya de 2 %, un pourcentage équivalant à 250 000 personnes.

Renforcement de la gouvernance et de la coordination : Vers une plateforme centralisée

Comme l’a noté Thomas Lalime, la fragmentation de l’écosystème financier haïtien est un obstacle à l’efficacité de la SNIF. Bien que les efforts de collaboration entre les acteurs publics, privés et la société civile soient louables, il manque une coordination centralisée qui permettrait de suivre en temps réel les progrès et d’assurer une meilleure synergie.

La création d’une plateforme de gouvernance centralisée dédiée à l’inclusion financière serait nécessaire. Elle pourrait regrouper les différentes parties prenantes, permettre un suivi des initiatives et coordonner les actions visant à améliorer l’accès aux services financiers, en particulier pour les femmes, les jeunes et les populations rurales.

Vers une SNIF plus inclusive et résiliente : En tant que fils du pays désireux de contribuer à son développement, je suis convaincu que l’inclusion financière via une digitalisation poussée, combinée à l’usage de technologies telles que la blockchain et l’IA, représente une occasion unique pour Haïti. En s’inspirant des succès du Nigeria, du Kenya et autres, Haïti pourrait non seulement renforcer son système financier, mais aussi améliorer la sécurité publique et transformer son économie informelle. Tout cela permettrait au pays de bâtir un système financier plus résilient, plus transparent, et véritablement inclusif pour tous ses citoyens.