Proposition pour une nouvelle gouvernance en Haïti : unir nos forces pour un développement durable

Chers compatriotes, Haïti est à la croisée des chemins.

Barnabé François
29 oct. 2024 — Lecture : 7 min.

Chers compatriotes,

Haïti est à la croisée des chemins. Depuis des décennies, nous faisons face à des crises politiques, économiques et sociales qui semblent sans fin. Ce constat ne peut plus être ignoré : la division est devenue notre plus grand obstacle. Chaque pan de la vie nationale est gangrené par des divisions : des églises aux artistes, en passant par les secteurs des femmes et des droits humains, pour ne citer que ceux-là. Comment des artistes ou des églises pourront prêcher la paix, l’harmonie, la convivialité et la bonne entente ? Comment peuvent-ils prodiguer des conseils à notre société ?

Cette réalité de la société haïtienne nous invite à un examen profond de l’héritage non seulement historique mais aussi psychologique et spirituel de notre nation. Haïti, première république noire ayant conquis son indépendance par la force de la volonté et le sacrifice, porte en elle les gènes de la résilience, du courage et de la dignité. Nos ancêtres ont gravé dans l’histoire un modèle de liberté et de fierté que rien ne pouvait entraver.

Cependant, la neuroscientifique Caroline Leaf nous fait savoir : l’épigénétique nous rappelle que les expériences de souffrance, de privation et de crises successives laissent aussi des marques dans l’héritage collectif. En effet, les générations, les choix, les traumas et les combats ont pu, sans que nous en soyons pleinement conscients, façonner une prédisposition à la survie, souvent au détriment du bien-être et de l’harmonie. Comme si dans l’urgence de se relever de chaque crise nous avions oublié la possibilité de choisir la prospérité et la paix intérieure.

Si l’héritage de nos ancêtres est une source de fierté, nous devons aussi reconnaître la responsabilité de faire usage de la neuroplasticité pour reprogrammer nos esprits et nos pensées en vue d'activer les « bons gènes » — ceux qui nous aideront à imaginer une Haïti renouvelée. En nous focalisant non pas seulement sur les défis, mais également sur les solutions, en cultivant une mentalité de croissance et de guérison, nous pourrions amorcer un changement durable. En somme, il s’agit de transformer notre réalité actuelle en nous reconnectant aux idéaux et valeurs que nos ancêtres portaient en eux : la détermination à se relever, non plus pour survivre, mais pour prospérer.

Comme le propose saint Paul dans son épitre aux Romains, chapitre 12, ainsi, nous avons le pouvoir de renouveler notre intelligence collective, pour que les générations futures portent en elles un nouvel héritage, celui de la renaissance et de l’épanouissement.

Car divisés, nous avons affaibli nos institutions. Divisés, nous avons laissé la méfiance et la corruption s’enraciner dans notre société. Divisés, nous avons bloqué notre propre chemin vers le progrès.

Aujourd’hui, nous avons une opportunité historique avec l’organisation prochaine d’une conférence nationale, d’une révision de la Constitution, un moment décisif pour mettre nos différends de côté et construire un avenir commun. Nous devons poser les bases d’une nouvelle gouvernance, plus inclusive, plus efficiente, et surtout plus en phase avec les réalités de notre pays.

Un système en question : Haïti a-t-elle besoin d’un Parlement bicaméral ?

L’un des premiers points à aborder est celui de notre système parlementaire. Depuis des décennies, Haïti fonctionne avec un Parlement bicaméral. Cependant, en regardant notre situation économique, il est légitime de se demander si ce modèle est viable. Le Sénégal, en 2012, a fait le choix de supprimer son Sénat pour alléger la charge de l’État et mieux concentrer ses ressources sur des priorités économiques et sociales. Haïti, avec une économie encore plus fragile, devrait-elle maintenir un système aussi coûteux ? « Selon une enquête de l’Observatoire du système financier haïtien (OSFH), pour l’année fiscale 2015-2016, le budget du Parlement était de 3,34 milliards de gourdes,” alors que pour l’exercice fiscal 2017-2018, ce budget était passé à 7,2 milliards de gourdes. De cette somme, le Sénat a reçu du contribuable haïtien 3,57 milliards de gourdes.”

L’argent que nous dépensons pour maintenir des institutions pléthoriques et souvent inefficaces pourrait être redirigé vers des secteurs cruciaux comme l’éducation, la santé et les infrastructures. Combien d’écoles et de lycées pourraient être construits et réhabilités ? C’est une réflexion que nous devons mener collectivement, dans l’objectif de construire un État plus léger et plus fonctionnel.

Renforcer les partis politiques pour une meilleure gouvernance

L’un des piliers de cette nouvelle gouvernance doit être le renforcement des partis politiques. Aujourd’hui, le paysage politique haïtien est morcelé et manque de cohérence. La prolifération de petits partis rend notre système inefficace et favorise l’instabilité.

Je propose que nous consolidions ce système en faisant la promotion de regroupement de partis politiques, une dizaine serait bien, chacun devant prouver un soutien populaire tangible à travers un nombre défini d’adhérents validé. Cela permettrait de structurer le débat politique autour de grands courants d’idées et de s’assurer que les décisions prises par l’État reflètent réellement la volonté de la majorité.

Ces partis seraient ensuite impliqués dans la définition des politiques publiques à long terme, créant une véritable coalition nationale capable de traverser les changements électoraux sans rupture majeure.

Gouverner ensemble : l’expérience du partage du pouvoir

Haïti doit tirer des leçons des pays qui, malgré des divisions internes, ont réussi à créer un système de partage du pouvoir. Prenons exemple sur le Nigeria, où le président et le vice-président sont issus de différentes confessions religieuses (musulmane et chrétienne). Ce modèle garantit que toutes les grandes communautés se sentent représentées au plus haut niveau de l’État, ce qui contribue à la stabilité du pays.

Chez nous, cela pourrait se traduire par une répartition des ministères entre les partis, qu’ils soient ou non au pouvoir. Le président et son parti pourraient se concentrer sur les ministères régaliens, tandis que d’autres partis dirigeraient des secteurs comme l’éducation, la santé, les infrastructures, etc. Ce partage du pouvoir garantirait que toutes les voix soient entendues et que chaque force politique contribue activement au développement national.

Une vision à long terme : un projet national sur 25 ans.

Il ne suffit pas de gouverner pour l’immédiat. Pour réellement transformer Haïti, nous devons nous accorder sur une vision stratégique à long terme, au-delà des cycles électoraux. Le parti communiste chinois fait des Plans sur 100 ans. Haïti devrait définir collectivement une vision lors d’une conférence nationale stratégique, où des experts, des techniciens, et des représentants des grands partis politiques débattront d’un plan de développement sur 25 ans.

Ce plan devrait couvrir tous les aspects du développement national : éducation, santé, infrastructures, économie numérique, agriculture durable, énergie, tourisme, etc. Inspirons-nous de pays comme l’Allemagne, où la continuité des projets de développement est garantie par des coalitions politiques stables, ou de l’Afrique du Sud, où un consensus national a permis de sortir du traumatisme de l’apartheid et de construire un avenir commun.

Des évaluations régulières pour assurer la transparence et l’efficacité

La gouvernance ne peut réussir sans un mécanisme de contrôle régulier. Tous les deux ans, une évaluation rigoureuse des politiques publiques devrait être réalisée. Cette évaluation permettrait de mesurer les progrès réalisés, d’identifier les points faibles, et d’ajuster les stratégies en conséquence. Ce processus garantirait une transparence dans la gestion des affaires publiques et permettrait d’apporter des corrections en temps réel, afin de maintenir le cap vers les objectifs de développement.

Exemples internationaux : des modèles de gouvernance inspirants

• Le Nigeria utilise un modèle de partage du pouvoir confessionnel pour maintenir la stabilité entre ses communautés musulmane et chrétienne, ce qui a contribué à éviter de nombreux conflits internes.

• L’Irlande du Nord a trouvé la paix après des décennies de conflits religieux grâce à l’Accord du vendredi saint signé le 10 avril 1998, qui a permis un partage équilibré du pouvoir entre les catholiques et les protestants.

• L’Allemagne a bâti sa stabilité politique sur des coalitions multipartites qui permettent à chaque parti de participer à la gouvernance, même en dehors du pouvoir.

• Le Sénégal a supprimé son Sénat pour alléger les coûts de l’État, offrant un exemple de rationalisation institutionnelle qui pourrait être pertinent pour Haïti.

Un appel à l’unité pour bâtir l’avenir

Chers compatriotes, Haïti ne pourra se relever que si nous mettons fin à nos divisions et trouvons un terrain commun. Le renforcement des partis politiques, la réduction des structures bureaucratiques inutiles, le partage du pouvoir et la définition d’une vision stratégique à long terme sont des mesures qui peuvent nous conduire vers un avenir meilleur.

Cette proposition n’est qu’un point de départ, c’est une parmi tant d’autres que les fils et les filles peuvent enrichir. Il est maintenant temps de passer à l’action et de construire ensemble une Haïti forte, unie et prospère. L’unité est notre seule voie vers la renaissance.