Le débat sur l’origine de la puissance de l’Occident continue d’alimenter les esprits. Certains soutiennent que l’Europe et les États-Unis doivent leur hégémonie à l’exploitation de l’esclavage et des richesses coloniales. De plus en plus, ce discours s’impose dans les esprits à travers le monde, proposant une explication globale des inégalités contemporaines, désignant l’Occident comme le responsable unique des malheurs des peuples autrefois colonisés.
D’autres, à l’image de Jacques Attali dans une récente chronique, avancent que l’innovation et la capacité à surmonter les pénuries de ressources naturelles sont les véritables moteurs du développement occidental. Bien que ces deux points de vue présentent des vérités indéniables, ils omettent de capturer toute la complexité de cette dynamique historique.
En effet, l’exploitation des épices d’Asie, de l’or d’Amérique, du coton de l’Inde, et des énergies fossiles du Moyen-Orient, couplée à la main-d’œuvre esclave, aurait permis à l’Occident de s’enrichir rapidement. L’Occident aurait ainsi profité d’une richesse qui n’aurait jamais existé sans la colonisation et l’esclavage. Toutefois, il est important de se demander si cette interprétation globalisante de l’histoire est vraiment complète.
L’esclavage : Un Phénomène Universel, mais Non Exonérant
Jacques Attali rappelle à juste titre que l’esclavage ne fut pas une invention de l’Occident moderne. De l’Égypte antique à la Chine impériale, en passant par l’Afrique subsaharienne, l’exploitation humaine existait bien avant l’essor des puissances coloniales européennes. Toutefois, si l’esclavage est un phénomène universel, cela ne diminue en rien la responsabilité des nations occidentales dans la traite transatlantique. L’ampleur de l’esclavage de cette période, couplée à l’extraction massive de ressources naturelles des colonies, a profondément remodelé les économies de l’Occident, alimentant un enrichissement rapide et massif.
Cependant, lier exclusivement la montée en puissance de l’Occident à cette exploitation est une simplification. L’esclavage a certes fourni la main-d’œuvre et les matières premières indispensables à l’expansion des empires, mais c’est l’innovation dans la technologie, l’organisation du travail et la finance qui a véritablement permis à l’Occident de transformer cette richesse en puissance durable.
Innovation et Créativité Face aux Défis
Attali avance également que c’est la capacité de l’Occident à innover face au manque de ressources qui a permis son ascension. Il est vrai qu’en réponse aux défis climatiques et géographiques, les nations occidentales ont développé des solutions ingénieuses. Pourtant, cette explication ne suffit pas à rendre compte de toutes les avancées occidentales. L’innovation ne découle pas seulement de la pénurie, mais aussi d’un besoin constant de réinventer et d’améliorer le quotidien. De la bicyclette à la voiture, du train à l’avion, de nombreuses innovations sont nées non pas d’un manque de ressources, mais de la volonté de transformer la société. C’est ici que la théorie de Schumpeter entre en jeu : le capitalisme est un « processus de destruction créatrice » qui pousse à une réinvention perpétuelle des modes de production et des habitudes de consommation.
En outre, l’innovation occidentale s’est appuyée sur une autre rupture majeure : la manière dont les sociétés occidentales ont repensé leur rapport à la nature. En abandonnant l’idée que la nature impose une loi morale, les sociétés européennes ont adopté une approche scientifique qui a permis l’émergence d’un empirisme rationnel. Les philosophes ont cessé de croire qu’ils pouvaient comprendre le monde par des axiomes immuables, et ont commencé à observer la nature pour en découvrir les lois, et qu’ils pouvaient ainsi comprendre mieux les régularités. Cette révolution a permis l’émergence de la science moderne et des progrès technologiques sans précédent.
Cette mathématisation des régularités naturelles a permis de prédire et de contrôler la nature, et a ainsi favorisé des avancées technologiques révolutionnaires. Il suffit de se rappeler que quelques siècles seulement après que Newton a défini la loi universelle de la gravité, l’humanité a utilisé cette connaissance pour envoyer des hommes sur la Lune. Il est donc indéniable que l’Occident, par sa capacité à réinventer ses méthodes et à observer le monde de manière empirique, a favorisé un développement qui n’a pas de précédent dans l’histoire.
L’Incontournable Héritage Colonial
Toutefois, il serait erroné d’ignorer l’impact des richesses coloniales sur l’essor occidental. Les ressources matérielles extraites des colonies ont permis à l’Europe et à l’Amérique de construire leurs infrastructures, d’alimenter leurs industries, et de financer des recherches scientifiques et technologiques. Ces ressources n’étaient pas simplement un avantage, elles étaient un pilier central du système capitaliste naissant, fournissant à l’Occident les moyens matériels de son expansion.
Certes, l’innovation était au cœur de ce développement, mais elle n’aurait pas suffi sans l’apport des richesses coloniales.
Une Réconciliation Historique et Morale
Pourtant, au-delà de cette complexité historique, il est crucial de ne pas se laisser piéger par un récit simpliste. L’Occident n’est ni l’unique héros ni le seul coupable de son histoire. Si ses innovations technologiques et scientifiques lui ont permis de dominer le monde, cela n’exonère en rien les injustices qui ont accompagné cette ascension. Les crimes de l’esclavage et de la colonisation doivent être reconnus et indemnisés sur le plan moral et symbolique. Mais il serait également malhonnête de réduire les avancées occidentales à une simple conséquence de l’exploitation humaine et matérielle.
L’histoire doit être abordée avec nuance. Comme le souligne Attali, chaque société a son propre passé de barbarie et de grandeur. L’esclavage, la guerre, l’exploitation ne sont pas le monopole de l’Occident. Mais la réconciliation avec ce passé, que ce soit pour l’Occident ou pour toute autre civilisation, ne peut se faire sans une prise de conscience des injustices et une volonté de construire un avenir sur des bases plus justes.
Loin de se limiter à la culpabilité ou à la glorification, l’histoire doit être un guide pour réinventer nos sociétés et notre rapport à la justice. Comme nous l’enseigne l’histoire des sciences, la véritable innovation n’est possible que lorsque l’on observe et que l’on apprend du monde, plutôt que de s’enfermer dans des dogmes. L’Occident, qui a su innover pour dépasser ses propres limites, doit aujourd’hui utiliser cette même capacité d’innovation pour repenser son rapport aux autres nations et à son propre passé en admettant les contributions positives tout en reconnaissant les dettes morales.