Corruption : quand la justice haïtienne perd son cap

La crise de corruption entourant le Conseil de Transition Présidentiel (CPT) en Haïti s'ajoute à une longue liste d'accusations qui ternissent les institutions publiques.

Barnabé François
09 oct. 2024 — Lecture : 7 min.

La crise de corruption entourant le Conseil de Transition Présidentiel (CPT) en Haïti s'ajoute à une longue liste d'accusations qui ternissent les institutions publiques. Elle met une fois de plus en lumière la faiblesse des institutions du pays. Accusés de sollicitation de pots-de-vin, trois membres du CPT, Louis Gérald Gilles, Smith Augustin, et Emmanuel Vertilaire, font face à une tempête judiciaire et médiatique, où la présomption d'innocence est souvent bafouée. Alors que l’enquête est encore en cours, leur réputation est déjà en lambeaux, victime de la perception publique. En parallèle, aux États-Unis, des personnalités comme l’ancien président américain et candidat à la présidence Donald Trump et le maire de New York Eric Adams, malgré les allégations de fraude ou de corruption, bénéficient d’une certaine tolérance publique et d’un processus judiciaire plus méthodique.

Cette différence dans la gestion des accusations met en lumière la fragilité du système judiciaire haïtien et la méfiance croissante envers les élites. 90 % des citoyens du pays déclarent ne pas faire confiance au système judiciaire (Transparency International, 2022), et la corruption affecte tous les niveaux de pouvoir. Dans ce contexte, une simple accusation équivaut souvent à une condamnation, sans même que la justice ne se prononce. En Haïti comme dans bien d’autres pays en développement, « il suffit d'accuser pour salir », tandis que dans d’autres endroits, comme les États-Unis, l’accusé a plus de latitude pour se défendre.

Entre Accusation ou Condamnation : Où devrions-nous situer la frontière ? La société haïtienne a développé une méfiance viscérale envers les hommes politiques et les élites. Selon le Baromètre mondial de la corruption, 82 % des Haïtiens estiment que la corruption est un problème majeur dans le pays (Transparency International, 2022). Cette méfiance se traduit par une tendance à condamner publiquement les accusés avant que les enquêtes judiciaires n’aboutissent.

« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir», écrivait Jean de Lafontaine, et cette citation reflète tristement la réalité haïtienne. Elle résonne d’autant plus dans notre contexte, la justice est souvent perçue comme un outil entre les mains des puissants. Contrairement aux systèmes judiciaires plus robustes, comme aux États-Unis, où l’accusation ne signifie pas condamnation immédiate, en Haïti, une allégation suffit souvent à détruire une carrière. Environ 70 % des accusations de corruption en Haïti ne conduisent pas à des condamnations formelles, en raison de l'inefficacité judiciaire et des pressions politiques (UNODC, 2023). Par ailleurs, dans ce dossier de corruption impliquant les trois membres du CPT, s’il s’avère qu’il y a eu tentative de corruption après l’enquête de l’ULCC, il faudra que les coupables paient et soient écartés au plus vite.

En effet, la structure même du CPT, avec une présidence tournante tous les cinq mois, complique la donne. Ce modèle de gouvernance, censé garantir une certaine égalité entre les membres, devient une source de tension. Confucius, le sage chinois, disait : « Le pouvoir sans justice est violence. » Cette idée trouve un écho dans la fragilité de l’équilibre au sein du CPT, où des luttes internes pour le pouvoir risquent de dégénérer en violence institutionnelle.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que des accusations de corruption surgissent comme autant de manœuvres visant à renverser cet équilibre fragile. Il est possible que les acteurs politiques au sein du jeu politique pourraient exploiter la crise à leur avantage à travers une stratégie inspirée de la théorie des jeux. Selon cette théorie, les acteurs agissent de manière stratégique pour maximiser leurs gains personnels en fonction des mouvements de leurs adversaires.

Sans être partisan de la théorie du complot, dans cette dynamique de Pouvoir de transition, il est judicieux de se poser cette question : À qui profiterait de cette crise ? Plusieurs parties pourraient tirer avantage de la crise actuelle :

1. Le Premier ministre Garry Conille : Conille pourrait tirer parti de l'affaiblissement des trois membres accusés du CPT. Dans un tel contexte, il lui serait plus facile de neutraliser un potentiel vote de défiance, qui nécessite cinq voix sur sept pour passer. En fragilisant trois membres clés, Conille pourrait s’assurer un contrôle plus solide du CPT, renforçant ainsi son pouvoir exécutif. Dans ce jeu d’équilibre politique, son objectif serait de maintenir un pouvoir stable tout en écartant ceux qui menacent son autorité.

2. Les Partis Politiques Exclus du CPT : Ceux qui n'ont pas été inclus dans la formation initiale du Conseil pourraient exploiter les tensions internes pour regagner une certaine influence. En exacerbant les accusations et en instrumentalisant les médias, ces partis espèrent réorganiser la structure du pouvoir en leur faveur. Ils jouent ici une carte de déstabilisation stratégique dans l’espoir de renverser un ordre politique fragile.

3. Les Membres du CPT : Certains membres pourraient avoir un intérêt direct à ce que la présidence tournante cesse, car elle affaiblit leur visibilité individuelle. En créant ou exacerbant la crise, ils pourraient tenter de manœuvrer pour prolonger leur propre mandat ou prendre le contrôle du CPT, au détriment des autres membres. Dans ce cas, chaque acteur calcule son coup en fonction des gains possibles dans un environnement où la coopération forcée laisse place à des luttes internes.

4. Les Bandes Armées : Les groupes armés, qui prospèrent dans un environnement d’instabilité, ont également à gagner de cette confusion. Une crise politique prolongée leur permet d’opérer avec moins de contraintes et d’étendre leur influence, tandis que les institutions étatiques sont paralysées par les querelles internes. Leur position dans cette théorie des jeux est celle du faiseur de chaos, car ils tirent avantage d’une société en crise, où les règles du jeu sont constamment remises en question.

Comme le disait le philosophe et stratège chinois, Sun Tzu, dans l’art de la guerre « Tout le monde peut voir les tactiques par lesquelles je gagne, mais personne ne peut voir la stratégie d'où surgit la victoire ». Cette citation résume parfaitement l’opacité des manœuvres politiques en Haïti, où la véritable stratégie se cache souvent derrière des accusations publiques. Les véritables stratèges restent souvent cachés dans l'ombre.

Trump et Adams : Un contraste frappant

Alors qu’en Haïti, les accusations contre des membres du CPT suffisent à entacher leur réputation, aux États-Unis, Donald Trump, malgré ses nombreuses affaires judiciaires, y compris une condamnation pour fraude civile, reste un candidat sérieux à la présidentielle de 2024. De même, Eric Adams, maire de New York, accusé de corruption, conserve son poste et continue de bénéficier du soutien de nombreux électeurs. Cicéron écrivait : « La justice est la maîtresse et la reine de toutes les vertus. »

Ce phénomène met en lumière une différence fondamentale dans la perception des accusations aux États-Unis, où même une condamnation n’équivaut pas à une exclusion définitive de la vie publique. Mahatma Gandhi disait « La justice est le socle de la liberté, mais elle doit s’accompagner de tolérance ». Cette tolérance semble être un élément clé qui manque cruellement dans la société haïtienne.

Cette différence illustre l’importance de la présomption d’innocence dans les systèmes judiciaires occidentaux. Selon une étude de l’American Bar Association, 65 % des Américains estiment que même un individu accusé de crimes graves doit être jugé équitablement avant d’être condamné publiquement. En Haïti, ce chiffre est bien plus faible, reflétant la méfiance générale envers un système perçu comme inefficace et corrompu.

En effet, dans un système où « le pouvoir tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument », comme l’écrivait Lord Acton, la justice devient un terrain miné. En Haïti, ce manque de confiance dans les institutions nourrit une culture où l’accusation devient automatiquement une condamnation. Les politiciens ou le citoyen Lambda sont jugés sur la place publique bien avant qu’un tribunal ne se prononce. Cette situation crée un climat de méfiance généralisée, où la corruption est à la fois une réalité et une arme politique.

Cette perception est également renforcée par la lenteur du système judiciaire. Kofi Annan, ancien secrétaire général des Nations Unies, disait : « La corruption est un mal social, politique et économique qui affecte tous les pays. » Haïti ne fait pas exception, mais ici, l’impossibilité d’obtenir justice rapidement renforce le cycle de méfiance.

Dans ce climat de suspicion généralisée, la diffamation et les accusations infondées deviennent des outils politiques redoutables. Selon un rapport de Human Rights Watch (2021), près de 30 % des accusations de corruption dans les pays en développement sont politiquement motivées, souvent utilisées pour affaiblir ou éliminer des adversaires. Comme le disait Francis Bacon « Calomniez, Calomniez, il en restera toujours quelque chose. » Cette tendance est exacerbée par l’absence de réelles institutions de contrôle et de transparence, où l’allégation devient un moyen de destituer ou de délégitimer des individus influents.

Les affaires judiciaires sont souvent jugées dans l’opinion publique avant même que les tribunaux ne se prononcent. Cette dynamique crée une culture de diffamation généralisée, où les rumeurs et les accusations infondées détruisent la réputation des personnalités publiques. C’est dans ce contexte que l’affaire du CPT s'inscrit, reflétant la faiblesse du système judiciaire haïtien, mais aussi la manière dont la diffamation est instrumentalisée pour affaiblir des structures de pouvoir déjà fragiles.

Il est urgent de penser à restaurer la Confiance dans les Institutions, la crise actuelle du CPT en Haïti est symptomatique de la fragilité institutionnelle du pays. Nelson Mandela disait : « Il est toujours impossible de restaurer la paix lorsqu'il n'y a pas de justice. » Si Haïti veut surmonter ses crises récurrentes, la priorité doit être donnée à la réforme du système judiciaire pour garantir l’équité et la transparence. L’International Crisis Group a estimé que sans une justice crédible, les crises politiques continueront à alimenter la méfiance et la déstabilisation du pays.

Pour finir, pour que la présomption d'innocence retrouve sa place en Haïti, il est essentiel d'assainir le système judiciaire, d'y apporter plus de transparence, et de renforcer les mécanismes anti-corruption, pour que chaque accusation ne devienne pas un outil de déstabilisation, mais une véritable quête de justice.