Plaidoyer pour une journée nationale des infirmières et infirmiers d’Haïti

Chaque année partout dans le monde et aussi en Haïti, on commémore la Journée mondiale des infirmiers et des infirmières.

Dr Jean Hénold Buteau
04 oct. 2024 — Lecture : 7 min.

Chaque année partout dans le monde et aussi en Haïti, on commémore la Journée mondiale des infirmiers et des infirmières.  Cette date marque celle de la naissance de Florence Nightingale mais elle honore surtout la vie d’une femme qui a marqué son époque et changé le cours de l’histoire des soins médicaux à travers le monde.

Le parcours de Florence Nightingale est celui d’une lente évolution vers un engagement total et entier envers la médecine.  Déjà à l’âge de 17ans elle avait « senti l’appel du service ». « Dieu m'a parlé et m'a appelée à son service », disait-elle.

Vraie ou non, cette interpellation a constitué le début d’un long voyage vers l’accomplissement d’un rêve personnel et aussi de changement de comportements et de pratiques.

Au cours de son passage dans le Kaiserwerth, dans l’Ancien Empire prusse, elle découvre la qualité et la rigueur des soins comparés à ceux qui étaient prodigués dans l’Empire britannique.  C’est cependant au cours de la Guerre de Crimée que s’exprime et s’affirme sa vocation d’infirmière.  C’est également à cette époque qu’elle devint la « Dame de la Lampe ».  En effet, munie d’une lampe à huile, elle parcourait, tous les soirs, les salles où étaient allongés les soldats blessés, s’assurant de l’évolution de chacun d’eux.  Avec très peu de matériaux théoriques et quelques informations recueillies çà et là, mais forte de ses expériences sur le terrain, elle impose, à l’âge de 34 ans, sa présence et son autorité dans le domaine hospitalier. 

Longtemps avant, environ un demi-siècle plus tôt, et quelque part ailleurs sur la planète, une autre femme bien plus modeste et frappée d’un sort beaucoup plus tragique, accomplira une oeuvre similaire et dans des circonstances bien plus cruelles que celles vécues par la jeune Anglaise Florence Nightingale.  

Dans une famille d’esclaves à Léogâne, quelque part en 1758, Guillaume Bonheur et Marie Sainte Lobelot donnaient naissance à Marie Claire Heureuse Félicité Bonheur.

Contrairement au sort réservé aux enfants d’esclaves, elle put recevoir une certaine éducation, tout au moins meilleure que celle des petites filles de son âge à Saint-Domingue. Elle fut en effet recueillie par une sœur de sa mère Elise Lobelot, gouvernante au monastère de Saint-Dominique.  Là, elle put s’initier à l’art de la cuisine, le ménage, voire également à la lecture et à l’écriture.

Sortie à peine de l’adolescence, elle fut donnée en mariage à Pierre Lunic, un esclave qui deviendra affranchi, destiné au charronnage sur la plantation des frères de Saint-Jean de Dieu qui desservait l’Hôpital de la Charité à Léogâne.  C’est sans doute de là que naquit sa vocation de prendre soin des malades et c’est peut-être ainsi qu’elle s’initia aux premiers rudiments des soins infirmiers.

Cependant à l’âge de 37ans elle était déjà veuve. Elle dut abandonner l’ancienne maison conjugale et se dédia aux tâches éducatives pour les jeunes filles de la région de Léogâne.  Des événements cependant d’une extrême violence frappèrent la colonie, et modifieront sa structure de pouvoir mais surtout bouleverseront et changeront pour toujours le cours de l’existence de Marie Claire Heureuse Félicité Bonheur.

Après l’échec de la mission du général Gabriel Hédouville à St-Domingue, les rapports déjà tendus entre les généraux André Rigaud et Toussaint Louverture devinrent clairement hostiles. La guerre entre eux devint inéluctable.

Les affrontements débutèrent en juin 1799 et quelque temps plus tard on retrouve Marie Claire Heureuse Félicité Bonheur devant les murs assiégés de la ville de Jacmel. C’est à ce moment et peut-être pour la première fois que Claire Heureuse Félicité Bonheur commença à mettre en œuvre ses talents et ses dons d’infirmière.

Comment a-t-elle pu arriver sur les lieux d’un conflit de guerre d’une si cruelle âpreté ?  Certains ont évoqué la possibilité qu’elle s’y était rendue seule, par ses propres moyens et avec quelques compagnons en vue de porter secours aux blessés. Il est cependant peu probable qu’un civil, de surcroît une femme, eût pu arriver sur les lieux mêmes de ces hostilités sans l’autorisation d’une haute autorité militaire. 

Ayant établi son quartier général à Léogâne, Jean-Jacques Dessalines fut, un jour, abordé par une femme, d’une beauté remarquable, qui lui exprima sa volonté de faire partie de son expédition, dans le but de soulager les blessés. Le général lui fit d’abord comprendre qu’il n’en était nullement question.  Mais Claire Heureuse n’était pas femme à se laisser abattre ni à s’avouer vaincue aussi facilement.  Après quelques discussions et hésitations, elle parvint à convaincre le général Dessalines et obtint non seulement l’autorisation de faire partie de l’expédition, mais également celle de pouvoir prendre soin des blessés du camp ennemi.  De ce dialogue naquit leur amour qui ne durera cependant que sept intenses années.

Après quelques importants revers subis dans la région de Faucher, près de Léogâne, le général Dessalines comprit que seule la conquête de Jacmel pouvait lui apporter une victoire qui paraissait s’éloigner chaque jour davantage.

C’est ainsi que Jacmel devint, durant six semaines, la proie d’un siège aussi long que pénible. Pendant tout ce temps, outre les balles et les boulets qui pleuvaient sur la ville, la famine frappa avec toute sa rigueur. Les habitants durent se nourrir de chevaux morts, de chats, et même de rats.  

Claire Heureuse se rendit sur les lieux en véritable infirmière de guerre. Elle était aidée dans ses tâches par plusieurs autres femmes et jeunes filles venues de Léogâne avec elle. Elle avait organisé sa petite troupe pour sauver des vies et soulager les souffrances, comme d’autres préparaient les leurs, mais à d’autres fins. Elle épluchait les vivres, préparait la nourriture. On la vit donner elle-même à manger à certains, trop faibles pour le faire tout seuls.  Elle déballait des caisses de médicaments et avec l’aide de ses amies, elle pansait de nombreux blessés des deux camps.

Le 2 avril 1800, toujours en pleine « Guerre du Sud », Jean-Jacques Dessalines épouse Marie Claire Heureuse Félicité Bonheur sous les grondements des canons dans une église de la ville de St-Marc. C’est dans cette ville que le couple s’établit après la fin des hostilités. C’est également là qu’elle continuera son œuvre de bonté.  

Après la guerre, Toussaint Louverture entreprit une véritable chasse aux « rigaudins ».  Laissons pour cela parler Michel Etienne Descourtilz: « J’ai vu cette trop sensible femme, par un sentiment louable, le suivre en se traînant, se déparer en s’attachant à ses habits, revenir à la charge et après avoir essuyé tant d’humiliations, obtenir enfin par opportunité la faveur qui lui était si précieuse.  Alors oubliant son humiliation, séchant les larmes de l’incertitude, elle volait aux prisons, délivrait les captifs tremblants de crainte et d’inquiétude ».   

Suite à la perte de la Crête-à-Pierrot et la capitulation de Toussaint Louverture, les époux Dessalines s’installent à nouveau à St-Marc.  

C’est aussi à ce moment qu’elle étale toute l’ampleur de sa générosité et toute sa grandeur d’âme.

Lorsque l’épidémie de fièvre jaune survint dans l’île de Saint-Domingue à la fin du mois d’avril 1802, le corps expéditionnaire français disposait d’une cinquantaine d’officiers de santé. Une fois encore Marie Claire Heureuse Félicité Bonheur Dessalines, aidée de sa troupe de femmes et de jeunes filles, puise de son arsenal thérapeutique naturel (boissons rafraichissantes, comme des limonades, du petit-lait (lactosérum) ou du bouillon de poulet, ainsi que d’autres méthodes adoucissantes comme des bains, des fomentations et des lavements émollients, et enfin des frictions sur tout le corps avec des tranches de citron, parfois dans un bain) pour venir en aide aux très nombreux patients, surtout des soldats français. En effet, même chez des personnes vivant dans le même environnement, le taux d’attaque de cette maladie est d'environ sept (7) fois plus élevé chez les Blancs que chez les Noirs. Cette brèche s’élargit lorsqu’il s’agit de personnes de race blanche venues d’ailleurs.

En dépit du scepticisme affiché au début par certains médecins de l’expédition, ces soignantes noires avaient réussi à sauver un nombre incalculable de vies humaines, parmi elle surtout des soldats français. 

Après l’assassinat de son illustre époux, elle vécut aux Gonaïves des revenus des propriétés dont elle et son mari avaient fait l’acquisition dans le Nord.  En 1811 elle se rendit au Cap en vue d’assister au sacre du général Christophe dont elle avait baptisé la fille. Elle y demeura jusqu’en 1813 lorsqu’elle décida de déménager à St-Marc, sa ville d’adoption.  

Malgré de sérieuses difficultés après la perte de ses biens dans le Nord - elle connut la gêne, souvent et parfois même l’indigence - elle ne renonça cependant jamais à ce besoin quasi compulsif d’aider, d’assister ou simplement d’aimer. 

Déjà vieille, âgée de 82 ans, elle reçut à St-Marc la visite du sénateur français Victor Schoelcher, militant abolitionniste qui dit d’elle:

«  Aujourd’hui comme au temps où elle fut Impératrice, elle est toujours entourée de jeunes filles qu’elle élève et protège. Il n’y a de différence que dans le nombre. Quand on voit cette femme vénérable, dont les manières respirent une dignité douce et facile, dont la vie entière n’est qu’une longue bonne action, on prend en grande pitié les insensés qui veulent refuser une âme humaine à la race qu’elle honore ».

Elle s’éteignit doucement, dans son sommeil, à l’âge de 100 ans, dans la nuit du 8 au 9 août dans la ville des Gonaïves.

Puisse le 9 août, jour de la mort de Marie Claire Heureuse Félicité Bonheur Dessalines, devenir la « Journée nationale des infirmières et infirmiers d’Haïti »  

BIBLIOGRAPHIE

Berthony Dupont: Jean-Jacques Dessalines, Itinéraire d’un révolutionnaire 

Marceau Louis L’Impératrice Marie Claire Heureuse d’Haïti

Pierre Nobi: Officiers de santé et soignantes créoles face à la fièvre jaune, Histoire Médecine et santé

Ertha Pascal Trouillot et Ernst Trouillot: Encyclopédie Biographie d'Haïti.