Aux Nations Unies, le président Leblanc a prononcé dans l’ensemble un beau discours. J’espère cependant que le président a dit vrai et qu’il a bien appris de sa longue expérience. On sait, en suivant son parcours politique, qu'il a été un témoin important du démantèlement de l’armée macoutisée. Au lieu de l'épurer, de la restructurer, de la réformer, nos politiciens l’ont détruite par un acte anticonstitutionnel lourd de conséquences pour la nation qui gémit encore sous le poids de cette décision. La demande de restitution des $20 milliards de dollars US paraît être légitime, mais qu’il soit clair, une fois pour toutes, que la somme exorbitante de 150 millions de francs or exigée en 1825 et renégociée à 60 millions de francs or ( 90 millions en y ajoutant les intérêts) n’a jamais constitué une dette de l’indépendance comme certains s’amusent à le déclarer de manière intempestive. Cette somme fut négociée uniquement pour dédommager les colons qui avaient perdu des biens immobiliers à Saint-Domingue.
Contrairement à ce que le président Leblanc eut à dire, ce n'est pas singulier dans l’Histoire puisque les États Unis d'Amérique durent dédommager les colons anglais pour leurs biens perdus, et ce, après l’indépendance américaine dûment conquise par les armes. Certes, la dette haïtienne fut faramineuse et a certainement handicapé la nouvelle nation qui, théoriquement, aurait pu utiliser ces fonds à des fins de développement, ceci, en supposant que les deniers de l’État n’auraient pas été dilapidés par nos dirigeants. Cependant, cette dette ne saurait totalement expliquer notre indigence actuelle, car, sous la présidence de Dumarsais Estimé elle avait été complètement payée. Comment concevoir alors qu’Haïti, un pays avec un grand potentiel de départ, reconnu par tous pour sa beauté pittoresque et abritant les plus belles plages de l’île, se retrouve moins bien placée qu’antérieurement, c’est-à-dire au moment où le pays payait encore la dette? Soyons conscients que sous la présidence du général Magloire nous avions la parité économique avec la République dominicaine; le produit national brut (PNB) des deux pays était assez similaire. Comment donc expliquer que, durant les 70 dernières années, la République voisine a pu graduellement créer un état financièrement solide qui aujourd’hui a un produit national brut de $120 milliards US, comparé au nôtre qui ne dépasse pas $8 milliards US. Par la mauvaise gouvernance et la corruption grandissante, nous nous sommes acharnés dans la voie de l’autodestruction en commençant par la sanguinaire “révolution” duvaliériste, suivie du mouvement Lavalas qui a détruit l’armée et, ce faisant, a pratiquement livré le pays aux gangs (présentés au début comme des “brigades de vigilance”) pour aboutir au désastre PHTKiste et à la situation catastrophique que nous connaissons aujourd'hui. Il est fort de constater que cette même communauté internationale que nous critiquons à satiété a pourtant financé Haïti à coup de centaines de millions de dollars pendant la présidence de Jean-Claude Duvalier et durant les administrations subséquentes Lavalas et PHTK. N’est-ce pas cette même communauté internationale qui a effacé en maintes fois nos dettes à travers ces dernières décennies? Alors, comme le dit si bien l’écrivain Gary Victor, ayons honte et peut-être que cette honte nous fera finalement prendre conscience de notre laideur afin que nous puissions nous unir au lieu de constamment attiser nos querelles fratricides. Aujourd’hui plus que jamais, cette haine est basée sur certaines tristes réalités mais aussi sur un tissu de mensonges historiques concoctés dans les laboratoires des haineux qui ne cessent de faire du tort au pays. A force de répéter ces mensonges, ces pseudo-réalités sont devenues des réalités à l'entendement d'un grand nombre, contribuant à créer un climat où le venin de la haine s’est installé, continuant son œuvre de destruction. Tant que nous continuerons dans cette voie négative, il n’y aura pas d’unité et il n'y aura pas suffisamment de cohésion pour qu’ensemble nous affrontions les nombreux défis auxquels nous faisons face. Le résultat de toutes ces turpitudes est un pays ruiné, gangsterisé, bref, un pays à genoux.
La vérité est que nous ne sommes pas dignes de nos ancêtres comme l’a souligné l’écrivain Gary Victor. En effet, Dessalines, Clervaux, Christophe, Pétion, Cappoix, Geffrard et nos autres pères fondateurs seraient attristés de savoir ce que nous avons fait de leur legs. Je ne suis pas du tout opposé à la demande de restitution qui, vu notre situation de pays en détresse, nous donnerait la chance de redémarrer. Cependant, si depuis la chute du général Magloire, nous avions œuvré, comme l’a fait la République dominicaine, à progressivement développer notre pays, nous aurions pu nous aussi avoir une économie de $120 milliards US annuellement. Alors, les 20 milliards n’auraient représenté que de la crème sur le gâteau. Il est paradoxal de constater que ceux-là même qui ont participé à détruire l’économie du pays aient été les premiers à réclamer la restitution…