La rentrée des classes en Haïti : Un symbole en déclin

Raphaël Belizaire
23 sept. 2024 — Lecture : 5 min.

Je me souviens encore avec émotion de mes premiers jours de rentrée chez les Frères de l’Instruction Chrétienne (FIC) de La Vallée de Jacmel, ma ville natale. À cette époque, chaque rentrée des classes était une tradition majestueuse, un événement sacré, presque un rituel, où l’effervescence animait chaque coin de rue de cette commune enchanteresse. Tous les parents, sans exception, accompagnaient leurs enfants en ce jour solennel. La fierté était palpable, et l'on pouvait presque sentir dans l'air l'odeur de nouveaux livres et cahiers soigneusement recouverts, symbole d'un avenir rempli de promesses.

Il n'y avait aucun doute sur l'accomplissement de l’année scolaire. Elle débutait toujours en octobre pour se clôturer en juin, dans une discipline implacable mais nécessaire, gravée dans l'ordre des choses. Chaque élève connaissait bien l'adage : "Qui veut juin prépare octobre". Cette phrase, bien plus qu'une simple expression, résumait parfaitement le cycle scolaire, où la rentrée en octobre marquait le début des efforts, et le mois de juin, la récompense des examens. Tout au long de l'année, c'était un rappel constant que pour réussir en juin, il fallait se préparer dès octobre. Cette maxime rythmait les études de générations entières, créant une certaine discipline et anticipation des défis à venir. À cette époque, l’école incarnait un horizon clair, une porte ouverte vers un futur meilleur, tant pour l’individu que pour la nation. Les uniformes immaculés, des chaussures confortables, bien cirées et adaptées pour bien soutenir les pieds, les sacs tous neufs, les livres fraîchement imprimés, et l'excitation de retrouver les amis après les vacances conféraient à la rentrée une solennité presque majestueuse.

L’éclat disparu

Aujourd’hui, ce faste semble appartenir à un passé révolu, comme un souvenir lointain enveloppé de nostalgie. La rentrée des classes, autrefois source d’espoir collectif, s’est érodée au fil des ans sous le poids des crises successives. Ce qui fut autrefois une célébration nationale de l’éducation s’est transformé en une formalité, vidée de sa substance. Les rues jadis bondées de jeunes élèves en uniforme sont désormais bien silencieuses. Les familles, accablées par les défis économiques et sociaux, peinent à maintenir ce qui reste d’un système éducatif en lambeaux.

L'historien et sociologue haïtien Jean Casimir l'exprime ainsi : "Le manque de préparation et l'enthousiasme éteint ne sont que le reflet d'une crise plus profonde qui gangrène notre vision de l'éducation." La flamme qui faisait autrefois vibrer les cœurs et galvanisait les esprits s’est, elle aussi, consumée dans l'indifférence généralisée.

L’impact des groupes armés : Un obstacle infranchissable

Dans plusieurs quartiers populaires de la capitale, l’accès à l’éducation est devenu aujourd'hui un privilège, voire un rêve inaccessible. Des régions comme Martissant, Croix-des-Bouquets, Carrefour-Feuille, La Saline Bel-Air et Cité Soleil, pour ne citer que celles-là, vivent sous la coupe de groupes armés, plongeant les familles dans une insécurité permanente. Les écoles y sont fermées, abandonnées à la violence, tandis que les enfants, otages innocents de cette situation, se retrouvent privés du droit fondamental à l’instruction. L'historien Pierre Buteau nous rappelle une dure réalité : "Chaque crise politique qui secoue Haïti laisse une empreinte indélébile sur l'éducation, détournant les jeunes du chemin de la connaissance". Et le poète Louis Philippe Dalembert, dans ses écrits et réflexions sur les réalités socio-économiques d'Haïti, d'enchaîner : "Haiti a longtemps rêvé de son avenir à travers ses enfants, mais aujourd'hui, ces rêves sont confisqués par la violence et la précarité", fin de citation.

Face à cela, ces enfants sont condamnés à une éducation morcelée, creusant davantage les inégalités et sapant l’avenir de tout un pays.

Une éducation à deux vitesses

Cette situation crée une fracture profonde. Alors que certains enfants, plus privilégiés ou vivant dans des zones plus sûres, continuent de bénéficier d’un enseignement structuré, d’autres sont laissés pour compte, piégés dans un cycle d’abandon scolaire et de désespoir. 

Pour certains acteurs et observateurs impliqués dans l'éducation dans le pays, nous assistons à une éducation à deux, voire trois vitesses. Ceux qui grandissent dans les quartiers touchés par la violence se voient privés de toute perspective, tandis que les autres continuent leur parcours, indifférents aux drames qui se jouent à quelques kilomètres.

Les défis de l’éducation en crise

La crise économique et sécuritaire qui étreint Haïti ne fait qu’aggraver la situation. Les enseignants, mal rémunérés et souvent sans soutien matériel, se battent pour maintenir un semblant de normalité dans un système à bout de souffle. Quant aux parents, leur capacité à assurer la scolarité de leurs enfants s’amenuise jour après jour. On observe que le système éducatif haïtien est sur le point de s'effondrer. L’abandon des valeurs fondamentales de l’éducation n’est pas seulement un effet de la crise ; c’est aussi une cause de sa perpétuation, comme le souligne le sociologue et théologien haïtien, Laënnec Hurbon, dans ses écrits sur la relation entre l'éducation et la culture en Haïti, et sur les impacts des crises sociales et politiques sur la société. Il disait : "L'éducation est le pilier de la reconstruction d'une société. Si elle est affaiblie, toute la nation vacille".

Vers une rentrée renouvelée

Restaurer la dignité de la rentrée des classes et redonner sens à cet événement crucial nécessitent un engagement collectif. Il ne s’agit pas simplement de rouvrir les écoles, mais de réinvestir dans les fondements mêmes de l’éducation haïtienne. Pour reprendre les mots de l'actuel ministre de l’éducation nationale, le professeur Antoine Augustin : "Nous devons créer des conditions qui permettent à chaque enfant de bénéficier d’une éducation de qualité, indépendamment de sa situation géographique ou socio-économique."

Un questionnement urgent

En repensant à mes années d’école, foisonnantes d'aventures et de découvertes, je me laisse emporter par une vague de nostalgie et je ne peux, non plus, m’empêcher de me demander : comment en sommes-nous arrivés là ? Comment un système autrefois porteur d'espoir s'est-il laissé déchirer par les crises ? Et surtout, comment pouvons-nous, collectivement, restaurer cette flamme vacillante et rendre à la rentrée des classes sa grandeur d'antan ? Si nous n’agissons pas maintenant, que restera-t-il de l’avenir des enfants haïtiens, ces bâtisseurs de demain ?

Bélizaire Raphaël, Étudiant en psychologie sociale à l'Institut de Formation Professionnelle du Québec. 

belizaire30@yahoo.fr