L’enseignement, un métier en voie de disparition en Haïti. Volume 1.

Le titre de cet article semble être provocateur, en ce qu’un secteur d’activités comme l’enseignement, avec plusieurs milliers de personnes travaillant à tous les niveaux du système éducatif haïtien serait sur le point de disparaitre.

Jean Brière Cadet bribricadet2@gmail.com
16 sept. 2024 — Lecture : 11 min.

Le titre de cet article semble être provocateur, en ce qu’un secteur d’activités comme l’enseignement, avec plusieurs milliers de personnes travaillant à tous les niveaux du système éducatif haïtien serait sur le point de disparaitre. La disparition de l’enseignement, dans le sens de cet article, ne signifie pas la destruction physique de toutes les écoles avec  leurs infrastructures et leurs différents personnels. Mais, dans la réalité actuelle du système éducatif haïtien, c’est la disparition de ce que l’enseignement représente dans son essence. C’est l’effritement des valeurs qui sous-tendent l’éducation et celles qu’elle poursuit. C’est sa désacralisation. La disparition de l’enseignement, c’est l’absence, dans les écoles, des enseignants professionnels, dotés de l’esprit d’engagement ou de l’amour du métier et des élèves. L’enseignement est en voie de disparition en Haïti  par l’insouciance manifeste des pouvoirs publics pour le secteur de l’éducation et par le désengagement des acteurs responsables. L’enseignement est en voie de disparition par le très faible niveau actuel des savoirs scolaires haïtiens et par le libertinage scolaire. L’enseignement est en voie de disparition en Haïti par le haut degré de misère noire ou de la bassesse des conditions générales d’existence, sans issu dans lesquelles patauge l’enseignant haïtien. En effet, si l’on considère l’enseignement seulement sous l’angle systémique ou institutionnel, on ne parvient pas à cerner le problème que  l’on essaie de poser. Mais, cette étude l’envisage sur la base ontologique dont le but est de s’interroger sur le personnel du secteur par rapport à son existence, son identité, ses valeurs, ses aspirations, les conditions de son évolution et le service public dont il est le garant. Et, à ce niveau, le plus concerné par  cette étude est la personne de l’enseignant, au niveau fondamental et secondaire. Selon des études réalisées (UNESCO, 2015 ; Morales, 2012), l’élément le plus important de toute initiative d’amélioration des services éducatifs et de toute démarche de professionnalisation reste l’enseignant. Pourtant, en Haïti, les conditions globales dans lesquelles la formation professionnelle à l’enseignement se donne ou dans lesquelles les enseignants (es) exercent leur métier dans les écoles, le déshonorent et diminuent considérablement sa noblesse. En fait, quels sont les facteurs expliquant la possibilité de disparition de l’enseignement  en Haïti ?

L’objectif de cet article consiste à montrer que les conditions enseignantes se détériorent et que cette détérioration conduira, progressivement et en bout de ligne à la disparition de l’enseignement en Haïti. Ainsi,  pour comprendre le problème investigué et répondre à la question posée, il importe, pratiquement, d’étudier cette détérioration sur plusieurs aspects en interaction. Mais, dans ce volume, il convient d’en considérer deux : aspect politique et institutionnel, aspect scientifique et pédagogique.

Conditions enseignantes: aspect politique et institutionnel

Dans cet article, les conditions enseignantes sont étudiées suivant les données  d’une enquête réalisée par Jean Brière Cadet en 2021, dans cinq institutions de formation d’enseignants et dans dix écoles fondamentales et secondaires en Haïti.  L’enquête  a montré que l’État haïtien a pris des engagements sur le plan national et international  visant à attirer, former, motiver et retenir des enseignants de qualité pour une éducation de qualité, accessibles à tous les enfants en âge d’aller à l’école et aux jeunes assoiffés de la formation. Lors du forum d’Incheon, il s’est montré conscient de l’urgence à s’engager en faveur d’un agenda pour l’éducation unique et renouvelé qui soit holistique, ambitieux, mobilisateur et qui ne laisse personne de côté, (Incheon, 2015), cité  par Cadet (2022). Il a participé à presque toutes les grandes assises internationales et a toujours pris des engagements à ce sujet. Il a élaboré de moult documents stratégiques et techniques en matière d’éducation et de formation dont les plus récents, la Politique Nationale de Formation des Enseignants (es) et des Personnes d’Encadrement, PNF/EPE (2018-2023) et le Plan Décennal d’Éducation et de Formation (PDEF) 2020-2030. Mais dans la pratique et dans la réalité du fonctionnement global du secteur de l’enseignement, ces efforts paraissent peu significatifs. Le Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) n’arrive pas à réguler et à faire fonctionner le système, conformément aux  cadres institutionnels mis en place. L’État, malgré les engagements pris sur plan international et malgré les éléments de sa politique éducative mettant en cause les enseignants dans leur formation et dans leurs situations de travail, laisse plus de  85% d’enseignants en salle de classe sans formation initiale à l’enseignement et qui travaillent dans des  conditions infra pédagogiques (MENFP, 2018).

Les enseignants en poste ne sont pas tous nommés et  ceux qui le sont, pour la plupart,  ne sont pas budgétisés pour être payés. Il y a d’autres qui n’ont pas de lettre de nomination. Or ils sont en salle de classe. À propos, Samuel Céline (2021), cité par Cadet (Ibid., p. 228)  rapporte qu’en 2017, 2700 professeurs se rendent tous les jours en salle de classe, munis de lettres de nomination, sans être payés. Environ 3000 autres travaillent sans aucune lettre de nomination du ministère. Dans les écoles, selon les données de l’enquête de 2021, les écoles publiques en particulier, il y a sept catégories d’enseignants, sur le plan statutaire :

  • enseignants nommés mais non budgétisés et sans salaire pendant plusieurs années ;
  • enseignants en salle de classe mais sans être nommés, ni budgétisés ;
  • enseignant remplaçants et en situation de sous-traitance grave ;
  • enseignants contractuels sans salaire mensuel mais qui reçoivent de maigres pitances douze ou quinze mois et même plus, après l’échéance contractuelle ;
  • enseignants n’ayant aucun lien juridique ou contractuel  avec le MENFP, puisqu’ils donnent des coups de main à l’école et peuvent passer plusieurs années sous les regards indifférents des acteurs locaux d’enseignement (Directeur d’école, Inspecteur et même Directeur départemental) ;
  • enseignants nommés et budgétisés mais sans salaire, puisque le salaire serait bloqué ou extorqué quelque part ;
  • enseignants nommés et budgétisés avec  un salaire mensuel de subsistance.

 Il est de la responsabilité de l’État et des collectivités territoriales, selon la constitution du 29 mars 1987 en vigueur, de créer et de maintenir toutes les conditions optimales à l’exercice du métier d’enseignant. À ce titre, ils sont responsables des directives, des orientations, de la vision d’avenir des institutions de formation et des écoles. L’éducation  est un bien public.  Elle est donc politique. C’est-à dire, les grandes orientations à donner, les directives curriculaires, la vision globale de l’enseignement et de la formation, l’allocation budgétaire, les réformes à propulser dans le secteur, les décisions stratégiques, les grandes intentions de services,  l’accès à la formation, le contrôle de qualité, surtout la qualité d’enseignants et leurs conditions générales de travail  sont autant de paramètres d’ordre politique et qui doivent faire l’objet de la politique éducative, qui, elle, doit naitre de la vision politique nationale. À ce point, Délima (2012) avance que l’éducation est une production politique. Elle correspond à une demande du monde politique qui en a la responsabilité. Avec les 10% seulement du budget national comme allocation  à l’éducation et à la formation, l’État n’arrive pas à honorer ses engagements envers les enseignants, voire les inscrire dans un plan de développement professionnel. La situation s’aggrave de jour en jour. Et, tout cela influe sur la qualité d’enseignant à avoir dans les écoles.

Conditions enseignantes : aspect scientifique et pédagogique

Cet aspect est envisagé sur deux angles : l’angle de la formation à l’enseignement et l’angle de l’exercice du métier d’enseignant.

En Haïti,  la formation d’enseignants a toujours été confiée à l’école normale. L’Ecole Normale d’Instituteurs (ENI) forme les enseignants des deux premiers cycles du fondamental et l’École Normale Supérieure (ENS) assure la formation des enseignants des trois classes qui deviennent actuellement le troisième cycle fondamental et ceux du secondaire. Entre l’ENI et l’ENS, se trouve intercalé le Centre de Formation pour l’Enseignement Fondamental qui forme depuis trois décennies environ, les enseignants pour les trois cycles du fondamental. Cela est resté ainsi pendant longtemps, jusqu’à l’arrivée des Facultés des Sciences de l’Éducation (FSE), dans le sillage de la réforme Bernard, lesquelles facultés dont on ignore le niveau d’enseignement précis pour lequel elles forment les enseignants. Ces trois institutions, y compris  le CFEF, partagent le marché de la formation. Cependant, en 2017,  le MENFP a élaboré la Politique Nationale de Formation des Enseignants  et des Personnels  d’Encadrement (PNF/EPE). Dans son document de cadrage stratégique, il  a ordonné qu’à partir de la rentrée scolaire de 2017, toutes les institutions de formation des enseignants appartiennent à une des trois catégories d’établissements suivants :

  • Les Institutions Supérieures de Formation des Enseignants  (IFSE);
  • Les Facultés des Sciences de l’Éducation ;
  • L’École Normale Supérieure.

Les ENI et le CFEF appartiendraient à la catégorie des IFSE. Á quelques sept ans plus tard, on  a encore les mêmes écoles normales traditionnelles et le CFEF,  fonctionnant dans les mêmes conditions, sinon les pires, en concurrence aux facultés  des sciences de l’éducation, qui elles-mêmes, pour la majorité, ne remplissent pas toujours, les conditions pour être des institutions dignes de la formation d’enseignants. Donc, la formation des enseignants est confiée à un groupe d’institutions,  différentes les unes des autres et qui dispensent des contenus de savoirs mitigés, sans aucun référentiel de compétence.  Dans le cadre de la PNF/EPE déjà cité, un référentiel de 12 compétences surgit dans la formation des enseignants. Déjà modifié, ce référentiel reste  inconnu de la grande majorité des responsables d’institutions de formation et des enseignants. Actuellement, dans le monde, c’est l’université qui forme les enseignants (Claude Lessard et David, 2010). Or, en Haïti la formation des enseignants est  encore confiée aux écoles normales qui ne disposent même pas de ressources nécessaires. Ainsi, la formation donnée n’est pas universitaire, au sens moderne du terme, mais professionnelle avec toutes ses limites académiques et  scientifiques.

La formation théorique est non seulement mitigée dans son contenu, mais n’est assise sur aucune base scientifique solide. Il n’y a pas de curriculum  unique. Chaque institution à son propre curriculum, au mépris ou à l’ignorance de celui du MENFP (IHSOSED, 2007).  Dans la majorité de ces institutions, il n’y a pas de formation pratique. Le peu d’institutions qui prévoient un temps de stages, le réalisent dans des conditions exécrables : sans bonne planification, sans matériels adéquats, sans accompagnement, ni encadrement et contrairement aux exigences techniques et temporelles requises par le MENFP.

Aussi, l’enseignant, sorti de ce système de formation, est-il susceptible de présenter de grandes insuffisances en situation de travail. Pour ainsi dire,  il semblerait  que les enseignants qui détiennent des diplômes de formation et qui enseignent dans les écoles ne sont pas tous compétents. Cela s’explique, d’abord par le fait qu’ils viennent d’un système de formation lacunaire. Ensuite, aucun dispositif de formation continue, ni  aucun système d’encadrement pédagogique n’est mis en place pour leur développement professionnel. Enfin, les enseignants ne s’adonnent pas à consulter les résultats des recherches effectuées dans ce domaine. Or, l’enseignant, quel que soit l’angle sous lequel on l’envisage : métier (Guy Le Boterf, 2000)  ou profession (Martineau, 1999), suppose en tout premier lieu, un haut niveau de savoir scientifique ou technique et de savoir-faire qui s’actualisent et qui se renouvellent au fur et à mesure au moyen de la recherche, de l’expérience  et de la formation continue. D’ailleurs comment demander à un enseignant sans formation initiale ou très peu formé dans l’enseignement de faire des recherches dans ce domaine ? Les enseignants du fondamental et du secondaire haïtiens, pour la plupart, s’improvisent à longueur d’année. Ils stagnent dans une routine pédagogique coriace. Ils détiennent de petits cahiers, vieux de plusieurs années ou des manuels dépassés à partir desquels, ils enseignent. En salle de classe, ils tiennent des discours ex-cathedra et remplissent les tableaux noirs de notes.   

Mais, pourquoi faut-il des médecins dans les hôpitaux, des avocats dans les tribunaux et n’importe qui dans les salles de classes? L’enseignement, n’est-il pas un métier qui s’apprend comme les autres ?  Les 85% d’enseignants sans formation professionnelle sont abandonnés dans des classes. Comment assurer l’avenir certain de l’enseignement avec seulement 15% d’enseignants formés ? Et, combien de ces 15% ont-ils déjà abandonné les classes pour aller vers d’autres activités plus attractives et plus payantes ? Combien d’entre eux qui émigrent ? Et, le peu qui reste dans les écoles est démotivé et frustré.  L’enseignement est donc en agonie, sous les regards passifs du MENFP et de l’Etat.

Conclusion 

Le métier d’enseignant en Haïti fait face à un ensemble de difficultés majeures. Elles déterminent les conditions enseignantes. Si elles ne sont pas prises en compte, elles risquent de faire disparaitre l’enseignement, avec le temps. Á partir des résultats de l’enquête de décembre 2021, ce point de vue  est soutenu sur la base de plusieurs aspects en interaction. Mais dans cet article, deux d’entre eux ont été investigués. D’abord, sur le plan politique et institutionnel,  un manque de prise en charge est constaté au niveau des pouvoirs publics et chez les préposés. L’enseignement n’est ni la priorité de l’État, ni celle des collectivités territoriales. Les acteurs se sont déresponsabilisés. Et, ensuite, sur le plan scientifique et pédagogique, les savoirs appris en milieu de formation et enseignés dans les écoles présentent d’énormes insuffisances scientifiques et académiques. Aussi, la plupart des enseignants ne maitrisent-ils pas les éléments de contenus enseignés et les transmettent-ils, suivant des méthodes pédagogiques inadaptées. Fort de ces deux facteurs compromettants, le métier d’enseignant est sujet à la disparition en Haïti et conséquemment, fera disparaitre aussi l’enseignement En revanche, il est aussi indéniable de s’interroger sur les éventuelles conditions  de relèvement de l’enseignement en Haïti.

Quelques références

 Appolon, I. (2024). L’école haïtienne est en voie de disparition  en ce plein XXI e siècle : une analyse sociopolitique et économique, Le National, mise en ligne le, 20/02/24, consulté le 1/7/24.

Cadet, J.B. (2022). Système de formation professionnelle des enseignants et défis de professionnalisation de l’enseignement: Cas de l’enseignement  fondamental en Haïti 1982-2022 (thèse de doctorat, non publiée),  Madison Institute, Londres.

Claude, L. & David D. (2010). L’universitarisation de la formation des enseignants : Recherche et formation, 65 | 2010, mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 03 janvier 2015. URL : http:// rechercheformation.revues.org/127

Groupe de Travail sur l’Éducation et la Formation (2010). Pour un Pacte national sur l’Éducation en Haïti,  Port-au- Prince.

Institut Haïtien de Formation en Sciences de l’Éducation (2007). Les institutions de formation initiale des enseignants du fondamental et du secondaire en Haïti, Port-au-Prince.

Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle, (2008). Le document de référentiel de compétences de l’enseignant haïtien, Port-au-Prince.

Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (2008). Curriculum d’Etudes des Institutions de Formation des Maitres, Port- au- Prince.

Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (2010). Vers la refondation du système éducatif haïtien : plan opérationnel 2010-2015. Haïti: Gouvernement haïtien, Port-au-Prince.

Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle. (2017). Politique Nationale de Formation des Enseignant (e) et des personnels d’Encadrements, Port-au- Prince.

Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (2020). Plan décennal d’Education et de Formation (PDEF), Port-au- Prince.