Les eaux partagées entre la République d’Haïti et la République dominicaine : déjà un an de dialogue autour d’une question environnementale

De la métaphore de la “République de Ouanaminthe” qui renvoie à l’idée d’entité séparatiste dans une République solidaire et indivisible, la mobilisation autour du contentieux de la rivière Massacre en est la contrepartie.

Hancy PIERRE
06 sept. 2024 — Lecture : 10 min.

De la métaphore de la “République de Ouanaminthe” qui renvoie à l’idée d’entité séparatiste dans une République solidaire et indivisible, la mobilisation autour du contentieux de la rivière Massacre en est la contrepartie. Nous n’allons pas reprendre toute la littérature relative au contentieux historique concernant la question des eaux partagées entre la République d’Haïti et la République dominicaine, sinon explorer les mécanismes du dialogue entre des acteurs pluriels dans ce processus, ce, dans le cadre de la mobilisation liée à la poursuite du projet de captage d’une prise sur la rivière Massacre, initié depuis 2013 mais qui a connu différents coups d’arrêt jusqu’à sa relance effective en août 2023 par les paysans du Nord’Est, plus particulièrement de Ouanaminthe. En effet, la rivière Massacre, selon une étude datée de 1999 par l’armée américaine, a un débit de 5,34 m3 par seconde. Son bassin couvre une superficie de 380 km2, desquels 150 km2 dans le territoire haïtien et 230 km2 dans le territoire dominicain. Le projet concerne l’érection d’un canal d’irrigation en dur, d’environ 1,5 m3 sur une longueur d’environ 2,6 km2 (Haïti Progrès du 19 septembre 2023).

 Pour revenir au point central qui est le dialogue, c’est une topique qui vient  largement dominer l’histoire politique contemporaine haïtienne au regard des crises successives des 40 dernières années. L’échec de processus de dialogue existants a déjà donné lieu au recours à des tiers, soit des organisations internationales et régionales ou de personnalités diplomatiques. L’intervention de forces militaires étrangères et des missions des Nations Unies de la paix a témoigné des antagonismes entre des acteurs politiques tout en considérant la profondeur de la crise de dialogue dans la quête du bien commun.

L’expérience du mouvement de Ouanaminthe autour de la question environnementale liée à l’exploitation d’une prise sur la rivière Massacre attire notre attention en qualité de chercheur sur la pertinence méthodologique de ce mouvement. Il s’agit d’une expérience de mobilisation et d’organisation alimentée par des savoirs locaux. Les savoirs techniques et scientifiques interviennent dans une perspective de dialogue et de récupération critique de l’action collective. Les tensions sont inhérentes dans un tel processus avec de fortes émotions pour faire face à un problème vital et le satisfaire à n’importe quel prix dont l’attitude au volontarisme et à l’activisme.

Tout d’abord, la mobilisation autour de la question environnementale est l’objet de la recherche -intervention. Le dialogue entre savoirs techniques et scientifiques aux savoirs locaux est au cœur de la démarche des acteurs. Le dépassement des ambiguïtés et contradictions est objet de préoccupations des uns ou des autres. L’expérience dans le cadre du mouvement de Ouanaminthe se révèle viable comme stratégie de dialogue par rapport aux enjeux éthiques et politiques. Nous proposons d’aborder le mouvement de Ouanaminthe dans son volet scientifique pour être susceptible de se constituer comme modèle pratique de dialogue. Aussi le dialogue, dans son fondement, se rapporte-t-il à  la relation dialogique, soit le fruit d’une catharsis du peuple qui s’apparente à l’unité historique de peuple. ”L’acte de dialogue suppose un positionnement critique et engage à l’égard d’une réalité à changer, à transformer pour se libérer de l’oppression”. Ainsi, dans cette perspective, “la connaissance est ainsi indissociablement liée à la conscience de l’autre”(Orellana, 2005)

Le nœud de notre exposé pour faire suite à la mise en contexte tient lieu du déroulement de la mobilisation de Ouanaminthe en question et des fondements théorico-méthodologiques de cette expérience au regard de références telles que Saul Alynski (aux Etats-Unis) et Michel Seguier (en Amérique latine). Voilà une action collective d’abord volontariste de la population et l’accompagnement de techniciens/techniciennes, et de scientifiques loin d’être une action scientifique essentielle, mais se construit comme savoir au cours de l’intervention, en articulation avec une pratique sociale. Ce qui est considéré comme hypothèse de travail qui sera examinée au regard de facteurs déterminants de l’expérience.

Du déroulement de l’expérience et ses fondements théorico-méthodologiques

Tout a commencé le 30 août 2023 quand les paysans de Ferrier ont décidé de percer un canal sur la rivière Massacre que partagent Haïti et République dominicaine à Ouanaminthe. Avec beaucoup de fougue et de détermination la population s’est impliquée dans la réalisation des travaux sans de souci aucun de la technicité que cela requiert. Ce qui fait intervenir l’un des principes de Saul Alynski pour le travail de l’organisateur, à savoir :”on ne doit jamais juger de l’éthique de la fin et des moyens en dehors du contexte dans lequel se passe l’action”. Il renchérit dans un autre principe que “l’importance que nous accordons à l’éthique de la fin et des moyens est inversement proportionnelle à la distance qui nous sépare du lieu du conflit”. Tout le débat portait sur la technicité de l’action des volontaires dans la construction de l’ouvrage. Ce qui devait démobiliser la population si ce point a été fortement considéré. La question centrale renvoie à la solidarité autour d’une cible commune qui est le canal et associé à un orgueil national comme leitmotiv et ciment pour garantir la cohésion de la population. En effet, il convient d’assurer un équilibre dans la relation entre l’énergie de solidarisation, l’énergie de production et l’énergie d’entretien (Aubry, 1994). La solidarité suppose une ambiance et des conditions pour être maintenue sinon c’est de l’éclatement, la division, la compétition ou des conflits internes qui puissent aboutir à l’implosion. A ce niveau, l’existence d’un leadership démocratique est nécessaire pour gérer les pulsions, les interactions, les conflits et amener les volontaires au travail productif avec succès. Il revient aux principaux organisateurs d’évaluer la fin et les moyens. Car pour reprendre Alynski :” pour un homme d’action, le premier critère pour décider de moyens à utiliser est de passer en revue ceux qui sont disponibles et de les évaluer ce, sur la base utilitaire. La morale consiste à faire ce qui est le mieux pour le maximum de gens”. Ce point renvoie à nouveau aux préoccupations sur l’action volontariste de la population perçue comme de l’amateurisme. Tout le monde se questionne sur le respect des normes d’évaluation et d’impact environnemental et des exigences des techniques d’ingénierie. A se rappeler que l’entente du 27 mai 2021 entre le président Abinader et le président Moïse a exprimé la garantie en ce sens, même si cette entente a été vite révoquée par la partie dominicaine.

Au départ, c’était comme une ambiance de carnaval ou de rara, de concerts religieux, de cérémonie vodou. Des leaders politiques défilaient pour chercher la paternité du mouvement, aussi bien que des personnalités. La presse relayait l’expérience et beaucoup de débats fusaient dans le contexte. Il y a eu la formation d’une commission pour faire face à l’effervescence de la population. La commission comprend un président en la personne du pasteur Moïse, un porte-parole, l’architecte Wydeline Pierre, un responsable logistique William Joseph et le trésorier Gaston Etienne. Les rôles sont clairement distribués dans la commission. Des dons en nature sont dirigés vers une cellule de réception et les dons en espèces ( argent) par la trésorerie du département de comptabilité qui définit des procédures de décaissement ainsi que la mise en place d’un processus transparent dans la publication des transactions de monitoring et de gestion de fonds sur une plateforme.

La reddition de comptes est un atout pour la commission qui inspire confiance à la communauté en dépit des accusations qui ne manquent pas pour discréditer l’expérience. Les organisateurs se sont dotés de qualités indiquées par Alynski telles que : un esprit libre et ouvert et une relativité politique. Ils ont établi leur identité et obtiennent l’autorisation d’agir. La communauté est satisfaite conformément à son expérience. Aussi les organisateurs convainquent-ils les personnages clés et bien d’autres qu’ils ont des idées et savent comment s’y prendre pour faire changer les choses. L’assurance de victoire sert de credo “Kanal la pa p kanpe”. Il s’agit d’un ego fort qui témoigne d’une certitude de pouvoir faire ce qu’on pense devoir faire et de réussir dans la tâche qu’on a entreprise. Car la vie est action”.

Les tensions latentes ont existé mais se sont dépassées par l’action de la commission qui s’assure de l’efficacité de sa gestion et du sens de médiation pour gérer les conflits. La communication est un atout pour l’organisateur. Cet aspect est embrassé par la commission qui interagit régulièrement avec la population. Le respect des différences est une valeur et le “Tèt Ansanm”,  une saga. Si le Bois-Caïman représentait un symbole de ralliement pour les esclaves, le canal sur la rivière Massacre se dessine comme modèle de dialogue du peuple haïtien en quête de cohésion autour du bien commun.

Rara, concerts religieux, cérémonie vodou… tout est bienvenu, rapporte Valéry Daudier, un journaliste du journal Le Nouvelliste.

Cette ambiance exprime la confiance en soi de tout un chacun. Nous profitons pour fonder une telle attitude dans une des formules encore exposées par Alysnki : “L’organisateur doit accepter sans crainte ni anxiété que les chances ne soient jamais de son bord”. Ce passage traduit l’idée qui suit, rapporté par Valéry Daudier.

« Nous avons pris la décision de percer le canal le 30 août 2023. A l’aide d’un mégaphone, les paysans étaient mobilisés. Munis de piques, de pelles, d’équipements rudimentaires, nous avons effectivement percé le canal. C’était un mercredi. Nous avons terminé le boulot le lendemain alors qu'une responsable des TPTC du département nous avait réclamé 3 500 dollars américains pour le percer. Je pensais que c’était une stratégie de sa part pour ne pas faire le travail, parce qu’elle savait que nous ne pouvions pas collecter cet argent », confie le coordonnateur de l’ASEC du bas Maribaroux. Ils ne fixent pas de délai pour la fin des travaux. « On ne va pas s’arrêter avant d’atteindre notre objectif », disent tous les acteurs.

« Ak kanal la, n ap mèt vant nou. » Cette banderole qui trône sur la grand-rue de Ouanaminthe va dans le même sens. Une soixantaine d’ouvriers, répartis en cinq équipes, travaillent pour atteindre cet objectif.

Tout n’était pas facile quand des secteurs profitent pour empiéter sur le travail de la commission. C’était le cas du corps de BSAP qui recevait lui-même de fonds pour se loger. La commission se démarque de cette opération.

L’énergie d’entretien évoquée dans la théorie du groupe optimal d’Aubry (1994), du point de vue de la commission, a aidé à maintenir la cohésion au-delà de certains heurts dans le processus. Des dérapages se sont produits quand des secteurs intéressés de la communauté agissent pour l’ouverture unilatérale de la barrière de la frontière haïtiano-dominicaine du pont de Ouanaminthe pour réaliser l’échange informel avec la République dominicaine par voie de contrebande malgré les mesures d’interdiction des autorités locales. Beaucoup de réunions de médiation ont été organisées pour gérer ces différends et pour maintenir la cohésion au sein de la communauté.

Le dialogue entre savoirs techniques et savoir-faire populaire a permis de s’assurer de la réussite de l’ouvrage. Des tensions ont caractérisé les relations entre techniciens et volontaires qui ont exprimé des sentiments de méfiance en voyant en les techniciens qu’ils auraient perçus comme des agents appelés à ralentir le processus et à défaire le projet de construire le canal. La commission ne cesse de jouer le rôle de médiateur dans ce contexte. Une approche technique de la question a été à l’ordre du jour. En voici un passage sur cet aspect.

Pour le moment, nous devons signaler l’expérience de la percée d’un canal à Torbeck (canal Kasette), dans la zone Bwa Landri , en s’inspirant du slogan “Kanal la pap kanpe Torbeck”.Cette initiative est lancée en octobre 2023 et financée par la diaspora cayenne. A Fort-Liberté, un an après le mouvement de Ouanaminthe, la construction de deux autres canaux est en vue, rapporte le quotidien Le Nouvelliste. Comment assurer l’équilibre entre les solidarités, la production et l’entretien du groupe pour se consolider et se parer à toute crise et la démobilisation dans la conjoncture post construction de l’ouvrage?

Considérations générales

La Mobilisation des mouvements sociaux est généralement conditionnée à la présence de cible commune, de l’ennemi commun et le façonnement d’une identité propre dans une perspective de changement social. La cible est la construction de l’ouvrage en vue d’une prise sur la rivière Massacre. L’ennemi commun est l’État, mais un État transnational auquel est subordonné l’État haïtien.

Un an après, le nouveau Premier ministre haïtien a fait son apparition sur les sites du canal. Comment inscrire le mouvement dans la nouvelle conjoncture qui annonce des élections? Quels sont les risques de récupération politique? Les capacités de maintenir l’équilibre <Solidarités, production et entretien>. D’où la nécessité de l’accompagnement de l’université dans la recherche-intervention et la formation continue. Le renforcement de la concertation,  des échanges et des alliances avec des mouvements sociaux et des habitants transfrontaliers en République dominicaine est un atout à se développer.

Hancy PIERRE, spécialiste en relations internationales.

Repères bibliographiques

-Valery Felix, Rivière Massacre: un an après, la construction du canal se poursuit” in Le Nouvelliste du 2 septembre 2024

-Jean Mary AUBRY (1994), dynamique des groupes, Editions de l’Homme.

-Saul ALYNSKY (1976), Manuel de l’animateur social. Une action directe non violente. Editions du Seuil.

 -Albert MEISTER (1969), Participation, animation et développement  à  partir d’une étude rurale en Argentine, Editions Anthropos, Paris. Laval DOUCET et

- Angela MILES  “Réseau mondial et mailles locales: l’alternative du mouvement féministe” in Juan-Luis Klein et autres (sous la direction de) (1987), Au-delà du néolibéralisme. Quel rôle pour les mouvements sociaux? Presses de l’Université du Québec, Québec.

-Hancy PIERRE (17 novembre 2023), Le mouvement de Ouanaminthe autour de l’exploitation de la rivière Massacre: au-delà des frontières haïtiano-dominicaines, in Rezo Nodwès. ,

-Hancy PIERRE (17 novembre 2023), Dialogue entre le mouvement de construction d’un canal sur la rivière Massacre à Ouanaminthe (Haïti) et le projet de Ciudad alternativa de Ciénaga et los Grandules à Santo Domingo, in Rezo Nodwès.

-Jean, PRICE-MARS  (1998), la République d’Haïti et la République dominicaine, Tome II, Collection du Bicentenaire Haïti 1804-2004.l Les Editions Fardin, Port-au-Prince.

   -Michel SEGUIER (1983), Mobilisations populaires. Éducation mobilisante, Document de travail INODEP, Paris.

 -Alain TOURAINE (1984), Le retour de l’acteur, Fayard, Paris.