Frantz Verella: sur la voie tracée par Henri Christophe et Alexis Nord

I.

Frantz Verella
28 août 2024 — Lecture : 24 min.

I. Prologue : Le Défi haïtien

Dans le tumulte d’un monde partagé entre les craintes récentes d’un embrasement régional au Proche-Orient, l’éloignement d’un cessez-le feu à Gaza, et l’issue imprévisible des joutes électorales dans l’Empire, attendues pour le  5 novembre 2024, Haïti, à l’instar d’un sphinx, pose une énigme à la communauté internationale sur une question fondamentale: comment transformer une "entité chaotique ingouvernable" en un creuset d'innovation et de prospérité susceptible dattirer des investissements?

Le 13 juillet dernier, le Premier ministre Dr Garry Conille et le conseiller-président Leslie Voltaire, dans un duo discordant, ont entonné un air familier: la promesse d’un redressement économique et l’amélioration du climat des affaires. Mais les paroles de ce refrain, aussi bien intentionnées soient-elles, se diluent dans un écho lointain, face à l'ampleur du défi qui se dresse devant nous.

Le Nouvelliste, dans sa sagacité coutumière, nous rappelle que cette promesse de redressement s'achoppe à des problèmes structurels profonds et qu’il « ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs » ; Atlantide des Caraïbes, Haïti s'enfonce dans sa sixième année de contractions économiques consécutives, dans un tsunami qui engloutit emplois, industries et espoirs, sous les assauts incessants et l’emprise implacable de « Viv Ansanm ».

Sombre tableau qui amène impérativement à s’interroger sur la transformation inéluctable de « l’entité chaotique ingouvernable ».

La réponse ne se trouve pas dans les recettes éculées du passé, mais dans une vision audacieuse et disruptive de l’avenir.  Le choix de la rupture s’impose, si on se réfère à l'indice Doing Business de la Banque mondiale en 2019, qui classe Haïti 182e sur 190 pays, et ce,  bien avant  que la violence des gangs atteigne son paroxysme. Comment alors poser les jalons d'une transformation en profondeur de l'économie haïtienne, à même de libérer les énergies entrepreneuriales et d'attirer les investissements productifs, dans un projet qui s'étendra sur une période bien plus longue que 18 mois, réclamant exigence et patience, persévérance et vision à long terme ?

La présente réflexion est une contribution à ce projet, et nous espérons qu’elle provoquera commentaires et réactions. À cet effet, nous nous proposons d'analyser d'abord les racines historiques de cette situation. Ensuite, nous tracerons les contours d'une stratégie ambitieuse de réformes pour améliorer le climat des affaires, dans un environnement débarrassé des gangs, en clair, où la gangrène aura été éradiquée jusqu’à la dispersion des cendres.

En dernier lieu, nous identifierons une tactique d'implémentation pour transformer la perception de cette "entité chaotique ingouvernable" gangrenée en opportunité  d'investissement. Cette stratégie prend sa source dans l’histoire. Henri Christophe avait reçu de Dessalines la mission d’éliminer les chefs de bande : Petit Noël Prieur, Lamour Desrance, Kaka Poule…et le président Alexis Nord « te mete lame deyò » pour marcher sur Port-au-Prince. Aussi, notre méthode sera simple : sur la voie tracée par Henri Christophe et Alexis Nord, créer un îlot de stabilité et de prospérité dans le grand Nord qui, tel un aimant quantique, attirera progressivement le reste du pays vers un nouvel équilibre. Le Nord d'Haïti, relativement épargné par le chaos, deviendrait le laboratoire de ce projet de développement déconcentré. En nous concentrant sur cette région qui offre stabilité et potentiel, nous pouvons encourager la création de ces "îlots de stabilité" qui serviraient de modèles et s'étendraient progressivement à travers le pays.

II. Les racines historiques d'un climat des affaires défavorable

La situation alarmante évoquée par Le Nouvelliste n'est pas le fruit du hasard, mais le résultat d'une histoire complexe et d'un enchevêtrement de facteurs structurels qui ont façonné l'environnement économique du pays. Cette histoire est celle d'une lutte titanesque entre deux forces contradictoires : l'héritage prédateur des flibustiers et l'aspiration à l'édification d'une nation juste et moderne de Compère Général Soleil. Cette dichotomie, inscrite dans l'ADN même du pays, explique les convulsions qui secouent périodiquement la société haïtienne et « qui ont fait de chaque page de notre histoire un tableau de misères, de ruines et de sang » (Sténio Vincent).

Pour comprendre la situation actuelle d'Haïti, il est donc primordial de remonter aux sources de son histoire économique. Dès sa naissance en tant que nation indépendante, Haïti a hérité d'un modèle économique et social profondément marqué par l'expérience de la colonisation et de l'esclavage. La logique prédatrice qui prévalait à l'époque de la flibuste a continué d’imprégner les mentalités et les pratiques économiques bien après l'indépendance. En effet, Haïti a d’abord été une terre de flibustiers et donc une terre de passage, un pied-à -terre. Vivre dangereusement dans un climat de violence; préférer le gain facile, les rapines à l’investissement de long terme, les dépenses somptueuses et inconsidérées à l’épargne, cultiver l’insouciance, le mépris de la loi et de l’ordre : voici en peu de mots la logique de la flibuste. Le flibustier est mu par  une logique simple : pourquoi produire sil est plus avantageux de voler, ce, dautant plus que limpunité est assurée? Dans ces circonstances, l’incitation  à se protéger s’intensifie à mesure que l’anarchie s’installe; et dans une société livrée à l’anarchie, tous les individus rationnels ont des comportements contre-productifs de flibustiers. Dans l’île de Saint-Domingue, les petits-fils de « Morgan and Drake » devenus ducs, marquis, généraux ont, par la suite, avec l’aide de la métropole française, imposé les lois de la flibuste aux boucaniers. Le pouvoir politique et économique est alors devenu une fonction croissante de l’intensité de la bonne relation avec l’ « extérieur », sous-entendu avec le « Blanc ».

Ainsi, tout au long de notre histoire, les élites mulâtres du pays et plus tard les descendants des levantins ont utilisé  leurs relations avec les anciens colonisateurs, pour  construire leurs propres clubs (Todd Sandler, John T. Tschirhart : « The economic theory of clubs : an evaluative survey ») ou d’autres structures informelles servant à produire et à commercialiser plus efficacement que les élites noires. L’information sur les opportunités n’était à l’époque accessible qu’aux membres de ces groupes lors de manifestations sociales sélectives. Sur le long terme, l’exclusion des activités économiques rentables d’une large fraction de la population sur des bases de couleur, de culture ou de traditions a eu pour corollaire une inégalité persistante des revenus et du patrimoine, sur fond d’agitation politique et sociale perpétuelle. Dessalines en son temps anticipait déjà : « Et les nègres dont les pères sont en Afrique, ils n’auront donc rien? ».  Cette structure oligarchique de l'économie a été un frein puissant au développement d'un véritable marché intérieur et à l'émergence d'une classe moyenne entrepreneuriale.

Venons-en au général Boyer : en fermant l’Université de Santo Domingo et en invitant les fonctionnaires à se former dans les bureaux de l’administration, il a  d’une part, tracé pour les élites politiques et économiques la voie de la  guerre contre les élites intellectuelles; de l’autre, il a répandu la conviction qu’il est possible de s’enrichir par la voie militaire et en gouvernant les siens par la menace et par la corruption. Ce modèle a fait école (il y a aujourd’hui des pays en voie d’« haïtianisation ») et explique pourquoi les élites du bord de mer qui ne disposent pas aujourd’hui de partis politiques se sont désintéressées de l’université (à la différence de la bourgeoisie de Santiago qui a créé l’Université catholique Madre y Maestria (PUCMM)). Elles n’ont donc pu générer leurs propres intellectuels organiques. Occupées à construire des châteaux-forts et à réparer leurs barbelés, ces élites se sont insensiblement détachées de la culture haïtienne et du savoir : voie royale vers la réussite sociale et l’ennoblissement en préférant la rentabilité immédiate de la Croix-des-Bossales et de la route de l’aéroport, choisissant de constituer non des élites de la performance ou du mérite mais des oligarchies de l’héritage et du rang. 

Ce clivage marqué entre les deux élites (militaire et économique), alimenté épisodiquement par la question de couleur, est ainsi le produit d’une longue histoire. Duvalier pensait avoir résolu le problème en créant un contre pouvoir, les tontons macoutes, et  en confisquant le mécanisme de reproduction des élites : l’armée de ce pays  aux  « 18,000 généraux et des 1,200 soldats ». Face aux états-majors «colorés » de l’occupation américaine, il fallait dans la logique duvaliériste, d’abord faire la révolution politique : empêcher le père d’être général, « commandant de la place » ou ministre, pour que le fils mulâtre ne soit ni propriétaire terrien, ni industriel, ni commerçant au bord de mer. Le pays est alors décomposé en territoires mafieux, chacun contrôlé par son tonton macoute : Zacharie Delva aux Gonaïves, Astrel Benjamin aux Cayes, Aderbal Lherisson à Saint-Raphaël, St Voyis Pascal à Marigot…  chacun disposant de son territoire où il règne en maitre, s’appuyant sur la devise: « Dessalines pa vle wè Ban ».

Cette histoire tumultueuse a laissé des traces profondes dans la structure économique et sociale du pays. Elle explique en grande partie la faiblesse des institutions, la prévalence de l'économie informelle, et la difficulté à établir un État de droit capable de garantir un environnement stable et prévisible pour les affaires.

III. La mise en place d'une armée et d'une gendarmerie nationale dans le Nord

Avant même de s’atteler à la mise en œuvre du plan pour attirer des investissements et redresser l’économie, trois actions sont nécessaires :

  • réorganiser une armée de métier associée à une gendarmerie nationale de plus de 30,000 membres répartie d’abord dans le Nord puis dans tout le pays;
  • construire des prisons pour incarcérer les bandits neutralisés, ou qui accepteraient de déposer les armes (« l’art suprême de la guerre est de soumettre l’ennemi sans combattre », Sun TZU) ;
  • enfin, il faut des tribunaux ainsi que des magistrats formés et crédibles, pour juger les membres des gangs, les élites politiques qui les soutiennent, les corrompus et leurs corrupteurs. 

Cependant, dans la mise en œuvre de cette stratégie, il est bon de rappeler quelques leçons tirées de « l’Art de la guerre », ouvrage de stratégie militaire de Sun Tzu, qui restent d’une pertinence indéniable dans la lutte contre les gangs.

  1. « Connais ton ennemi et connais-toi toi-même ». Cela requiert une analyse approfondie de la situation dans les territoires dits « perdus », et exige la compréhension des dynamiques des gangs, ainsi que des structures de pouvoir (locales et/ou étrangères) qui les accompagnent. À cela s’ajoute une évaluation scrupuleuse de nos propres forces et faiblesses face aux gangs. La connaissance détaillée des réseaux de transport utilisés par les gangs (circuits informels dans les bidonvilles, couloirs parallèles aux rues du bas de la ville, tracés dans les rizières de l’Artibonite) est une condition essentielle, un préalable pour la planification des opérations. Elle influence les décisions sur les axes d'attaque, les objectifs prioritaires et les stratégies de défense.
  2. "L'art suprême de la guerre est de soumettre l'ennemi sans combattre" :
    • Investir dans des programmes de formation professionnelle pour les jeunes à risque, susceptibles de céder à l’appel des gangs, à travers un corps d’action civique, créant ainsi une alternative à la criminalité et des incitations économiques qui encouragent la paix et la stabilité.
    • Offrir des services de base à la population dans les zones limitrophes des territoires contrôlés par les gangs.
    • Collaborer avec les leaders communautaires et les autorités locales dans le voisinage immédiat des gangs afin de créer un environnement favorable au retour de la paix.
  3. "Attaquer la stratégie de l'ennemi" :
    • Identifier les facteurs qui servent de terreau aux gangs pour prospérer (pauvreté, manque d'opportunités, absence de l’État), les cibler et les annihiler par des investissements stratégiques.
  4. "La rapidité est l'essence même de la guerre" :
    • Être prêt à agir rapidement par surprise lorsque des opportunités se présentent, tout en restant sur ses gardes et donc vigilants, avec des unités d’élite héliportées, établies par exemple à Malpasse, Saint-Marc, Léogâne, Frères et au bas de la ville de Port-au-Prince. La capacité à réparer rapidement les infrastructures endommagées ou à créer des alternatives (ponts temporaires, pistes d'atterrissage de fortune, héliports à Léogâne, Belladère et Malpasse) est cruciale pour la rapidité des interventions. 
    • Développer des partenariats flexibles avec la MMMSH pour s'adapter rapidement aux réalités des opérations qui seront toujours inattendues, soudaines et accompagnées de menaces crédibles et d’opérations psychologiques,  typiques de la « guerre de guérilla », pour agir sur le psychisme des bandits. Le contrôle visible des axes de transport et de positions clés devrait avoir un impact psychologique sur la population locale et les forces sympathiques aux gangs, en donnant une image  de puissance. Il symbolise souvent le contrôle effectif du « territoire perdu ».

III.1 Création d'une nouvelle force armée

Fort de ces principes, il faudrait établir un cadre juridique clair définissant le rôle et les limites de cette force armée. Recruter et former avec l’appui brésilien, mexicain ou cubain de nouveaux soldats, en mettant l'accent sur l'éthique et le respect des droits humains, constitue un impératif majeur. Cette stratégie doit aller de pair avec la création d’une force de police militarisée pour garantir la sécurité dans les zones rurales, sous la forme d'une gendarmerie nationale formée à la fois aux techniques militaires et policières, en veillant parallèlement à ne pas multiplier les unités au sein de cette force, et éviter de gêner les communications, le commandement et le contrôle des troupes.

Dans une guerre de conquête militaire des « territoires perdus », entreprise par cette nouvelle force armée, la maitrise des réseaux de transport, de télécoms et d’Internet  jouerait un rôle crucial et multidimensionnel. L’importance stratégique de ces réseaux ne saurait être sous-estimée, car ils influenceraient directement la capacité de la force militaire nouvellement créée à mener et à soutenir ses opérations.  De ce fait, elle devrait disposer des moyens d’intervention même modestes qui existent dans le Centre National d’Equipements (CNE), sachant que ce dernier serait restructuré en trois centres régionaux d’équipements (CRE) dépendant du Corps de Génie militaire. Pour compenser l’inexpérience de cette force en matière de gestion d’équipements et de réalisation de travaux, elle s’appuierait sur une entreprise de TP spécialisée.

La réhabilitation des routes et ponts des RN1, RN2, RN3, RN4, RN8 et RD 101 et RD 305 s’avère capitale : d’une part  pour assurer la mobilité et le déploiement rapide des troupes et du matériel, l’acheminement des provisions, des munitions et des renforts ; et de l’autre,  pour encercler l’ennemi intérieur, empêcher son repli et couper ainsi ses sources d’approvisionnement.
 

La qualité et l'étendue du réseau routier principalement entre Barrière Bouteille et Ennery déterminera l’efficacité avec laquelle une force installée dans le Nord peut avancer dans l’ Artibonite pour résoudre le problème des gangs aux Gonaïves et contrôler l’axe Saint-Marc-Gonaïves. ( Si les routes sont impraticables, la force ne pourra pas aller de l’avant). La réhabilitation de la RN3 entre Kafou Lanmò et St-Raphaël et des travaux d’entretien entre Hinche-Maïssade-«Ka-Madan-Joie », puis entre Mirebalais-Verettes empêcheront leur repli dans les Cahos ou dans le bas Plateau, car de nombreux bandits de la Plaine du Cul-de-Sac et de Croix-des-Bouquets sont souvent originaires du Plateau central et de la Vallée de l’ Artibonite.

À partir de Saint-Marc et de Léogâne, on peut mener des manœuvres surprises et des attaques éclair, surtout si l’espace maritime dans le golfe de La Gonâve, les ports et les débarcadères associés sont sous contrôle. Les ports, héliports et aéroports réservés à l'arrivée de renforts et de matériel lourd depuis l'extérieur du théâtre d'opérations faciliteraient également l'évacuation en cas de nécessité et projetteraient une image de puissance. La question du contrôle du territoire est donc fondamentale pour sécuriser les frontières et contrôler les mouvements sur le territoire. Les nœuds de transport (postes frontaliers de Malpasse et de Belladère, gares routières à Port-au-Prince, ports de Petit-Goâve, Miragoâne, Saint-Marc, les marchés à Pétion-Ville, Port-au-Prince, l’Estère, Pont Sondé) constituent des points stratégiques à rendre fonctionnels, à capturer et/ou à défendre.

Ces réseaux de transport servant souvent de support aux infrastructures de communication (lignes téléphoniques, fibres optiques fréquemment endommagées sur la RN1), l’objectif est donc de les contrôler, les surveiller et d’intercepter les communications et mouvements des gangs. Réseaux de transport et de télécoms, sont aussi vitaux dans une économie de guerre. Ils empêchent les gangs d’exploiter les ressources économiques sous leur contrôle (péage, impôt forfaitaire sur les récoltes et marchandises ainsi que sur les entreprises commerciales, acquisition illégale de produits pétroliers et alimentaires sur les systèmes de transport).

En clair, les réseaux de transport sont un élément central dans toute guerre de conquête territoriale: leur contrôle peut souvent faire la différence entre le succès et l'échec d'une campagne militaire. C'est pourquoi les stratèges militaires accordent une importance primordiale à l’analyse C3I (Communications, Commande, Contrôle, Informations) dans la protection des infrastructures de transport, tant pour l'offensive que pour la défensive. Les actions dans ce domaine doivent être couplées avec les stratégies concernant les télécoms et l’Internet.

Une approche multidimensionnelle, combinant technologie, éducation, application de la loi et engagement communautaire s’impose pour lutter efficacement contre la présence des gangs sur les réseaux sociaux. Cette approche se conjugue sur différents modes :

En premier lieu, la mise en place des équipes spécialisées pour surveiller et analyser l'activité des gangs sur l'Internet et les réseaux sociaux qui sont devenus des champs de bataille pour la propagande et la désinformation, où la manipulation façonne les perceptions, tant au niveau local qu'au niveau international. Suivrait la mise en œuvre de tactiques adaptées, pour perturber ou bloquer les communications des gangs sur les plateformes en ligne. Dans cet esprit, il faudrait aussi encourager les opérateurs de téléphonie à mener des opérations ciblées afin de perturber les infrastructures numériques des gangs et encourager en outre ces opérateurs à utiliser l'intelligence artificielle et l'analyse prédictive de données (graphes pour déceler les nœuds importants d’un réseau), en prévision d’activités criminelles potentielles des gangs.

Il faudrait en dernier lieu modifier le cadre légal par des décrets sur l'utilisation criminelle des réseaux sociaux ; imposer des sanctions sévères aux propriétaires de médias et réseaux sociaux qui tolèrent que les gangs utilisent des plateformes en ligne à des fins criminelles. La collaboration étroite avec les entreprises de télécoms et avec les médias sociaux s’avère indispensable pour supprimer rapidement les contenus véhiculés par les gangs et lancer des campagnes d'information visant à contrer leur propagande. Ces initiatives devront offrir des alternatives positives aux jeunes proies visées par les gangs; renforcer les liens communautaires à travers des programmes éducatifs sur les dangers que comportent l’appartenance à un gang; apprendre à ces jeunes à utiliser les réseaux sociaux de manière responsable. Ces stratégies dans les télécoms et l’Internet seront appliquées dans le respect des droits fondamentaux et de la vie privée, tout en maintenant un équilibre entre sécurité et liberté d’expression.

III.2 Mariage Police-Armée-Population (PAP)

La réussite de ce « mariage à trois » (Police-Armée-Population ) dépendra de la qualité des fiançailles préalables, étape au cours de laquelle les futurs mariés apprennent à se connaitre, avant de signer le contrat spécifiant les engagements réciproques des trois parties :

  • la police s'engagerait à protéger la population, à respecter les droits humains, et à lutter contre la corruption, la drogue et le trafic d’armes tant en provenance de la République dominicaine que de la Floride ;
  • l’armée s’engagerait à défendre le pays contre les menaces externes et internes, à protéger, servir et secourir la population en cas de catastrophes naturelles, tout en restant dans ce cadre sous contrôle civil ;
  • la population s’engagerait à coopérer avec les forces de l'ordre, à signaler les activités criminelles, à participer à la sécurité et à concourir au développement régional grâce à la mise en place d'un corps d'action civique.

Inspiré du programme du Civilian Conservation Corps des États-Unis pendant la Grande Dépression et du Service civique national au Sénégal, la mission de ce corps pourrait inclure les tâches suivantes:

  1. Recruter des jeunes chômeurs ou à risque (susceptibles de rejoindre les gangs ) pour des projets d'infrastructure et de développement communautaire.
  2. Offrir une formation professionnelle et civique autour de l’Internet.
  3. Collaborer étroitement avec l'armée et la police pour des projets conjoints.
  4. Servir de passerelle entre les forces de sécurité et la population.

La mise en œuvre du corps d'action civique requiert un cadre légal, car il serait appelé à établir des partenariats avec des entreprises locales et internationales pour des projets communautaires conjoints impliquant le corps, la police, l'armée et la population locale. Un système de mentorat par des membres expérimentés de la police et de l'armée guiderait les jeunes du corps.

Les avantages du renforcement de ce "mariage" PAP sont multiples :

  • Créer des opportunités pour les jeunes, réduisant ainsi l’emprise des gangs et/ou l’assujettissement aux gangs.
  • Améliorer l'image des forces de sécurité en les impliquant dans des projets communautaires positifs et dans la réponse aux catastrophes naturelles.
  • Développer un sens de l'appartenance et de la responsabilité civique chez les participants.
  • Faciliter la communication et la compréhension mutuelle entre la population et les forces de sécurité.
  • Contribuer au développement économique et à l'amélioration des infrastructures.

En conclusion, la mise en place d'une armée et d'une gendarmerie dans le Nord, combinée à un Corps d'Action civique dans tout le pays, contribuerait de manière significative à la stabilité politique et sociale du pays. Ces initiatives, soutenues par la communauté internationale et ancrées dans un contrat social clair, jèteraient les bases d'un développement durable et d'une amélioration de la sécurité dans tout le pays. Elles devraient de plus être complétées par la construction de commissariats et de prisons modernes comme à Chivry-Ferrier, la construction de tribunaux et la formation de juges dans les territoires reconquis. Pour ce, il faut avant tout changer la perception d’Haïti, (re)valoriser son potentiel et ses atouts aux yeux des investisseurs.

IV. Transformer la perception d'Haïti: Opportunités d'investissement dans le Nord

Pour modifier la perception d'Haïti comme "entité chaotique ingouvernable" et la transformer en opportunité d'investissement, il est crucial de se concentrer sur les régions qui offrent stabilité et potentiel, tel le Nord d’Haïti, en créant des "îlots de stabilité". Ils serviraient de modèles et s'étendraient progressivement à travers des projets qui favorisent la cohésion sociale et le développement communautaire.

Le Grand nord, relativement épargné par l'activité des gangs, présente au moins dix  avantages significatifs :

  1. La région Nord avec une armée de métier, une gendarmerie nationale, un corps d’action civique, offre un environnement plus sûr pour les investissements, et réduit les risques associés à l'insécurité. Mais pas de sécurité sans justice sociale et sans correction des inégalités criantes, sources de la pauvreté. Or, la pauvreté est d’abord et avant tout un déni d’accès : accès aux services de base (eau, assainissement, électricité, santé, éducation, internet, mobilité), et aux services essentiels, mais surtout accès aux revenus et aux emplois (l’accès à l’emploi étant une priorité absolue, un pivot de la stabilité politique). Cela passe par des investissements massifs dans ces services, mais aussi par une réforme de leur gouvernance pour aboutir à une gestion efficace et équitable.
  2. Des sites historiques comme la Citadelle Laferrière et le Palais Sans Souci, témoins silencieux de notre glorieuse histoire, des plages paradisiaques telles que Labadie-Cormier et Chouchou Bay sont des atouts indiscutables, prédestinant le Nord à devenir un pôle touristique majeur et un aimant irrésistible, notamment pour notre diaspora en quête de ses racines. La formation aux métiers du tourisme est ici cruciale pour atteindre une qualité d’accueil de haut niveau et maximiser les retombées économiques pour les populations locales.
  3. Le développement de réseaux Internet communautaires tissant leur toile autour du Parc industriel de  Caracol (PIC),  à l’exemple du Village Ekam ainsi que les investissements déjà consentis au PIC constitueraient les piliers d’un parc technologique plus diversifié. Nos partenaires coréens assureraient la couverture numérique autour du PIC et l’étendraient à la région à partir d’un déploiement extensif de la fibre optique et des réseaux 4G/5G, via une liaison au câble sous-marin des Caraïbes améliorant ainsi significativement la connectivité numérique de la région. Ainsi, le projet cher à Serge MIRANDA, Professeur à l’Université de Nice verrait le jour : faire de l’UEH-Limonade -  renforcée par la collaboration à distance de nos meilleurs cerveaux de la diaspora - l'Oxford des Caraïbes,  en   bâtissant  La Casa Caribe Nova (La maison du futur de la Caraïbe) avec ses spécialités en biotechnologies, en agriculture tropicale, en mécanotronique-IA et en langues.
  4. Les travaux de construction d’axes stratégiques : entre Saint-Louis-du Nord et Borgne, entre Port Margot et Kafou Limbé;  la réhabilitation de la RN1 entre Barrière Bouteille et Ennery; la réhabilitation de la RN3 entre Kafou Lanmò et Saint-Raphaël; les travaux en cours sur la RN6, la construction de la bretelle de raccordement entre la RN1 et la RN3 (route SOS);  la mise à deux fois 2 voies de l’entrée est du Cap à partir du nouveau pont Hyppolite et les aménagements associés pour gagner des terrains sur la mer avec un rideau de palplanches; l'expansion du réseau routier urbain tant au Cap que dans les villes tampons autour de la métropole,  ré-aménagées pour absorber les migrations vers le CAP,  sont autant de travaux à entreprendre pour transformer la ville en un carrefour névralgique, un point de convergence pour les flux de marchandises et de personnes et  pour donner au Cap-Haïtien un vrai statut de métropole régionale.
  5. Les travaux de rénovation de l’aéroport (nouveau terminal, taxiway, tour de contrôle, équipements d’aide à la navigation) et les nouvelles connexions inter-modales (Limbé- Saint-Louis-du-Nord, RN1-Route SOS-RN3-RN6) encourageraient ce mouvement, pour faire de la métropole du Nord une nouvelle porte d'entrée internationale, un tremplin vers la Floride, la Caraïbe et le monde.
  6. Le développement d'un port de transbordement dans le Nord, miroir caribéen du port de Tanger au Maroc, véritable hub logistique doté d'installations pétrolières de pointe, (raffinerie, terminal gazier…), transformerait la région en un centre névralgique du commerce maritime caribéen. Un port ayant les capacités adéquates pour assurer la connexion avec la Floride, avec le canal de Panama élargi et avec  la "Nouvelle Route de la Soie"  (Belt and Road Initiative de la Chine) inclurait :
  • Des installations de transbordement de conteneurs à grande échelle avec des infrastructures modernes de manutention, de stockage, et des terminaux spécialisés pour différents types de marchandises ;
  • Une zone franche industrielle adjacente destinée à être une Zone économique spéciale gérée par un PPP avec haut débit en fibre optique, connexions inter-modales efficaces (route, aéroport), énergies renouvelables (éolienne et solaire) et autres avantages comparatifs pour attirer les manufacturiers et les exportateurs ;
  • De plus, ce port, intégré à l'initiative "Nouvelle Route de la Soie" (Belt and Road Initiative) de la Chine, créerait une connexion maritime directe avec les ports asiatiques, faisant d'Haïti un point d'entrée stratégique pour les produits asiatiques dans les Caraïbes et l'Amérique en développant des partenariats commerciaux et industriels avec des entreprises chinoises, sud-coréennes, vietnamiennes, indiennes, sri-lankaises. Ce projet stimulerait considérablement l'économie locale, créerait des milliers d'emplois directs et indirects, et positionnerait Haïti comme un acteur clé dans le commerce maritime régional.
  1. Les terres fertiles du Nord recèlent un potentiel agricole inexploité. Le café de Marmelade, le cacao de Borgne, les mangues de Mombin Crochu : autant de trésors gustatifs prêts à conquérir les marchés organiques (biologiques) mondiaux et le commerce équitable. Les plaines du Nord, de Phaeton-Dayrac et du Maribaroux-Ferrier, irriguées convenablement à partir de barrages par des systèmes intelligents deviendraient les greniers d'une nouvelle économie verte avec des cultures vivrières qui, associées au dynamisme de l’élevage bovin à Terrier Rouge et aux mers poissonneuses de Caracol, augmenteraient notre sécurité alimentaire. La réussite d’un tel projet dépend, d’une part, d’un dynamisme qui miserait sur une gestion durable des ressources marines, la modernisation de nos techniques de pêche contrôlée par une police maritime, le développement des infrastructures de conservation et de transformation, la formation de  nos pêcheurs aux meilleures pratiques ; et de l’autre, des pratiques agricoles moins hostiles à l'environnement, en interdisant les cultures sarclées dans les zones à forte pente et en promouvant l’agro-foresterie. Ces mesures devraient être accompagnées d'une politique de substitution au charbon de bois, facilitant l'accès à des énergies alternatives.
  2. La maîtrise de l'eau et des risques serait la clé de voûte de cette renaissance de l’agriculture dans le Nord. Des barrages multi-fonctionnels assureraient l'irrigation des plaines, la protection contre les inondations et la production d'énergie propre. Une économie bleue florissante émergerait, en harmonie avec l'environnement. La maitrise de l’eau et  des risques est donc fondamentale non seulement pour le développement durable  des cultures dans les plaines mais aussi pour la protection de l’environnement et la reforestation dans une économie verte et bleue. Cela implique une meilleure cartographie des zones à risque, le renforcement de nos systèmes d'alerte précoce, et l'intégration de la gestion des risques dans toutes nos politiques d'aménagement du territoire. Le grand Nord devrait devenir comme dans un tableau de Préfète Duffaut : un jardin posé sur la mer.
  3. Mais ce programme ambitieux ne peut être envisagé que si on procède à un ré-engineering audacieux des services déconcentrés de l'État et des municipalités pour enfin rompre les chaînes de la centralité port-au-princienne. Les services déconcentrés de l’État ne sont pas des organismes destinés à la gestion de territoires en crise, car les activités appelées à être déconcentrées n’existent pratiquement pas au centre. Les nouvelles technologies de l'information et la formation en ligne devraient alors être les leviers de ce renforcement institutionnel, créant une nouvelle agora numérique d’une gouvernance renouvelée qui encouragerait la mise en place d'organisations intercommunales par arrondissement, jouerait un rôle clé dans la maîtrise d'ouvrage et l'appui aux communes. Cette structure permettrait de mutualiser les ressources et les compétences, et de mettre en œuvre des projets d'envergure dépassant le cadre communal. En résumé, nos municipalités doivent être dotées de moyens appropriés pour assumer pleinement leurs responsabilités. Cela inclut un renforcement de leurs capacités techniques et financières, mais aussi une clarification de leurs compétences.
  4. La jeunesse dynamique du Nord, enrichie par l'expérience de nombreux étudiants formés en République dominicaine, à Cuba et en Floride, constituerait un vivier de talents inestimable, un atout considérable pour les investisseurs cherchant à développer les industries d’assemblage, le tourisme et l’agro-industrie. Des programmes de travaux à haute intensité de main-d'œuvre dans la reforestation, dans la pérennisation des pistes rurales et l’éco-tourisme offriraient des opportunités, notamment aux femmes du milieu rural car monde rural ne se confond pas avec agriculture.

En concentrant leurs efforts sur le Nord, les investisseurs participeraient à la création d’un modèle de développement durable réussi qui pourrait progressivement s'étendre à d'autres régions du pays. La mise en œuvre de ce plan servirait à démontrer le potentiel réel d'Haïti, au-delà des perceptions négatives, et à attirer davantage d'investissements à long terme.

V. Conclusion

L'amélioration du climat des affaires en Haïti est un défi complexe qui nécessite une démarche globale et de long terme. Les réformes proposées doivent s'inscrire dans la stratégie globale de développement du pays, associant étroitement secteur public et secteur privé. En s'inspirant des expériences réussies de la République dominicaine et des initiatives de la Caricom, Haïti peut accélérer sa transformation économique. Mais pour atteindre cet objectif, il faudrait avant tout réduire les inégalités, résoudre la question de l’armée et d’une gendarmerie pléthorique de plus de 30,000 hommes, construire des prisons sécurisées et prendre en compte leur management, mettre en place des tribunaux, former de nouveaux magistrats pour juger et punir les bandits légaux ou non de même que les corrompus et corrupteurs.

Les exemples de nos voisins montrent qu'il est possible de surmonter des obstacles structurels similaires à ceux auxquels Haïti est confrontée. La réforme du système judiciaire et des forces de sécurité en République dominicaine offre un modèle pour renforcer l'État de droit. Les efforts d'harmonisation juridique et institutionnelle au sein de la Caricom peuvent inspirer la modernisation du cadre des affaires en Haïti. Le développement des infrastructures est crucial pour améliorer notre compétitivité. Les initiatives régionales dans ce domaine offrent des opportunités de coopération dont Haïti pourrait bénéficier. L'amélioration du capital humain, à travers des réformes éducatives ambitieuses et des programmes de formation professionnelle adaptés aux besoins du marché présente un caractère d’urgence. Les expériences régionales, telles que The University of The West Indies, où le système de qualification professionnelle des Caraïbes a fait ses preuves, fournissent des pistes intéressantes.

La mise en œuvre de politiques économiques cohérentes peut favoriser la création d’un environnement macroéconomique stable et attractif pour les investisseurs. Enfin, le soutien à l'entrepreneuriat et aux PME, ainsi qu'une stratégie proactive de promotion des investissements, sont primordiaux pour libérer le potentiel économique d'Haïti.

Il est temps pour Haïti de s'engager résolument dans cette voie de réformes, en s'appuyant sur les expériences réussies de la région et en les adaptant à son contexte spécifique. Ce n'est qu'à ce prix que nous pourrons enfin attirer les investissements indispensables à notre développement, créer des emplois décents pour notre jeunesse, et construire une économie résiliente, inclusive, et respectueuse de l’environnement.

La transformation du climat des affaires en Haïti n'est pas seulement une nécessité économique, c'est aussi un impératif social et politique. Elle fournit l'opportunité de construire un nouveau contrat social entre des élites « colorées » de l’Ouest, avec le secteur privé plus diversifié du Nord et la diaspora haïtienne. Contrat fondé sur la confiance, l'inclusion et la création de valeurs partagées. En tirant les leçons de notre histoire et en nous inspirant des meilleures pratiques de notre région, nous pouvons ouvrir un nouveau chapitre de l'histoire économique d'Haïti, à la hauteur des aspirations de notre peuple et du potentiel de notre Nation.

En conclusion, la stratégie d’attraction des investissements consisterait à inverser la perception d'une "entité chaotique ingouvernable" pour la transformer en opportunité d’investissement. Cette stratégie se baserait sur un dispositif qui combinerait compréhension profonde du contexte local, engagement communautaire, et création de valeur partagée. En se concentrant sur des régions stables comme le Nord, et en développant des projets d'envergure comme un port de transbordement moderne intégré à l'initiative "Nouvelle Route de la Soie", les investisseurs contribueraient à changer le narratif sur Haïti, tout en bénéficiant en retour des opportunités uniques que le pays a à offrir. Cette approche contribuerait non seulement à stimuler l'économie locale, mais aussi à positionner Haïti en tant qu’acteur stratégique dans les échanges commerciaux internationaux, particulièrement avec la Floride. Comme Sun Tzu le préconise, l'objectif est de créer une situation gagnant-gagnant qui transforme le paysage économique et social sans recourir à la confrontation directe, en commençant par les zones les plus propices au succès.