Haïti était representée à l’investiture du président dominicain Luis Abinader par son chargé d’affaires en République dominicaine le 16 août 2024, a rapporté le quotidien haïtien Le Nouvelliste du 14 août dernier. Ce qui est un fait inédit dans l’histoire des deux républiques voisines qui, en dépit de dissensions dans leurs relations ont su toujours préserver une façade de bon voisinnage. Cette escalade dans l’effritement des relations des deux Etats est partie du revirement du président Luis Abinader de la déclaration d’entente du 29 mai 2021 signée avec le président Jovenel Moïse d’Haïti pour la construction d’une prise sur la rivière Massacre par des Haïtiens sans de préjudice écologique. En effet, l’hostilité offensive manifestée alors par l’Etat dominicain s’exerce dans un contexte de position de retrait de l’Etat haïtien néanmoins la position “populiste” du représentant haïtien notée au sein de l’Organisation des Etats Américains (OEA) dans le slogan “Kanal la p ap kanpe”. Cette position se limite qu’aux tribunes de l’OEA sans avoir de suite diplomatique concrète de la part de l’Etat haïtien.
La République dominicaine a exercé une hégémonie à l’égard d’Haïti depuis le massacre de plus de 30,000 Haïtiens dans les environs de la rivière Massacre du côté de Dajabon en 1937. L’équilibre dynamique dans les relations entre les deux Etats a cédé le pas au laissez faire, au retrait, à la passivité, l’attentisme ou le suivisme. Il se produit un revirement dans la politique traditionnelle de la République dominicaine quand le 13 mars 1996 a été adoptée la Déclaration conjointe entre les présidents René Préval et le Dr Joaquin Balaguer, renouvellée entre René Préval et le Dr Leonel Fernandez le 19 juin 1998[1]. C’est l’avènement d’une ère nouvelle dans les relations haïtiano-dominicaines qui se passent des vieilles rhétoriques centrées sur des dissensions historiques, l’anti-haïtianisme aussi bien que l’indifférence à l’égard du dominicain. Il a été créé dans le cadre de cette entente la Commission Mixte Binationale qui sert d’instrument de dialogue et de coopération au développement régional.
Le laxisme de la Commission Mixte Bilatérale a donné lieu à l’absence de mécanismes de dialogue comme parechoc aux crises dans les relations haïtiano-dominicaines. Les dirigeants haïtiens n’ont pas accordé de priorité à une diplomatie d’ouverture vis-à-vis de la République dominicaine.Tout se réalise dans le laissez faire, dans les relations entre ces deux Etats. Les autorites d’Haïti jouent à l’autruche. Elles ne savent pas se démarquer du collaborationisme. A ce titre , nous évoquons deux faits saillants dans l’histoire des relations diplomatiques entre Haïti et la République dominicaine. Après le Massacre de 1937, les deux dirigeants d’alors en l’occurrence le généralissime Trujillo et le président Paul Eugène Magloire ont contourné la médiation internationale en cours pour se faire un arrangement à l’amiable en compensant les victimes par une indemnité estimée à $22 us par tête de personnes. Des instances internationales dont la CARICOM devaient subir le même revers quand elles se sont opposées puis prêtes à sanctionner l’Etat dominicain. Ce, après la promulgation de l’Arrêt TC-168-13 du 23 septembre 2013 par la Cour Constitutionnelle dominicaine lié à l’apatridie de Dominicains de parents haïtiens[2]. En la circonstance, le premier ministre haïtien Laurent Lamothe avait déplacé le dossier des mains de la CARICOM pour le confier à la Commission mixte binationale alors non fonctionnelle.
Revenons au dossier de la sous-représentation des dirigeants haïtiens à l’investiture du président Luis Abinader du 16 août dernier. La version officielle de l’absence de représentants de hauts rangs à cette cérémonie est la suivante:”le président Edgard Leblanc Fils et le Premier ministre Gary Conille ont informé le président Luis Abinader de leur incapacité de quitter le pays, compte tenu de multiples obligations urgentes liées à la conjoncture nationale”. Dans l’opinion publique, une autre version circule à savoir ;”à cause de la fermeture de la frontière aérienne entre les deux pays, le gouvernement et le Conseil Présidentiel de Transition avaient décidé de décliner l’inviation de prendre part à l’investiture du président dominicain Luis Abinader”. On rapporte que la ministre des Affaires étrangères d’Haïti a avancé que “l’espace aérien fermé unilatéralement par la partie dominicaine doit être réouvert sans se limiter à des exceptions”.
Si sous le coup la décision de décliner l’invitation à l’investiture du président Luis Abinader a eu un grand écho de contentement dans l’opinion publique les plus avisés sont plutôt sceptiques. Le nouveau Conseil Présidentiel de Transition depuis son investiture ne s’est pas encore prononcé sur le différend autour de l’exploitation d’une prise de la rivière Massacre par les Haïtiens. S’il s’annonce en grande pompe des réformes dans la diplomatie haïtienne l’adoption d’une politique étrangère explicite vis-à-vis de la République dominicaine résonne en cloche de bois. Comment se positionner dans un vide de positionnement diplomatique quand le président Abinader se propose de contrôler drastiquement la migration haïtienne vers son pays et constuire un mur sur la frontière en conséquence. Aussi prend- il parti pour Haïti dans les tribunes internationales en faisant montre d’une diplomatie humanitaire par la compassion partagée face à la situation de crise humanitaire qui sévit actuellement en Haïti?
Il convient d’établir une politique étrangère à l’égard d’Haïti qui prend en compte les principes immuables de la diplomatie haïtienne à savoir la souveraineté, la dignité humaine, la lutte contre l’apartheid, la serviture, la traite et le trafic de personnes, le droit à l’autodétermination des peuples, la solidarité et la promotion des droits humains. Comment peut-on inscrire la position diplomatique d’Haïti par rapport à la promotion de la dignité humaine et le dialogue binational? Quelle est la position d’Haiti face aux pratiques récurrentes de trafic et de traite de personnes en particulier des enfants et des femmes dans les lignes frontalières haïtiano-dominicaines? Qu’en est-il du droit à l’identité des migrants haïtiens en République dominicaine qui sont en grande partie dépourvus de documentation d’Etat civil? Quelle est la politique définie par l’Etat haïtien en matière de migration et sécurité frontalière ainsi que pour la promotion du libre échange commercial?
Il y a lieu de se passer de la diplomatie de parade et investir dans une diplomatie d’ouverture au regard de la promotion du professionnalisme et de l’intérêt national de l’Etat haïtien.
[1] Guy Alexandre, La question migratoire entre la République Dominicaine et Haiti,1era edicion OIM, Impreso Vargas, República Dominicana , junio de 2001.
[2][2]Louis Joseph Olivier, “Haïti- Rep.Dominicaine, La CARICOM préoccupée par la situation des haïtiens en République dominicaine » in Le Nouvelliste du mars 2015.