Qui contrôle Sunrise Airways ?

Il est 3h15 de l'après-midi.

Rolphe Papillon
17 juil. 2024 — Lecture : 5 min.

Il est 3h15 de l'après-midi. On nous annonce que l’on va pouvoir enfin embarquer. Mon vol Port-au-Prince-Les Cayes était prévu à deux heures de l’après-midi, mais apparemment « ce n'est pas grave », du moins au regard des autres passagers qui attendent depuis huit heures du matin pour aller au Cap ou, pire encore, ceux-là qui font le va-et-vient depuis deux jours entre leur hôtel et l’aéroport Guy Malary. Leur vol ayant été annulé à cause d’un mauvais temps, la compagnie Sunrise Airways n’aurait toujours pas réussi à les placer sur un nouveau vol. Les gens s'impatient, s'énervent, crient, pleurent même. Le temps des « diasporas » qui osent rentrer au pays en ces temps difficiles est précieux. Certains ont sans doute déjà raté l’enterrement pour lequel ils ont fait le « sacrifice » de revenir ou peut-être même le mariage de leur enfant. Le sang-froid voire même l’indifférence des employés de la compagnie aérienne me laisse penser qu’il ne se passe rien d’exceptionnel. L’un d’entre eux entreprend maladroitement de justifier le retard :

- C'est pour votre bien, nous dit-il ! L'avion que vous deviez prendre a un de ses moteurs bloqué. Si la panne s’était produite en plein vol, l’issue en aurait certainement été un crash.

- Dieu soit loué ! soupire quelqu'un à côté de moi.

Dans le couloir, on aperçoit des techniciens étrangers dont les visages n'expriment rien de rassurant. Ils jouissent néanmoins du crédit de compétence que nous accordons volontiers aux blan. Finalement, nous sommes invités à embarquer dans un autre appareil. Les passagers se bousculent, comme pour prendre un tap tap, sans doute de peur de ne pas trouver de place. Je les comprends ; on n’est jamais assez prudent dans ce pays ! Nos valises, elles, seront déposées dans un autre appareil et nous serons livrées le lendemain, comme à l’accoutumée. En plus du prix exorbitant du billet (pratiquement celui d’un billet Miami-Port-au-Prince), il faut souvent y ajouter celui d’une nuit d’hôtel aux Cayes pour ceux qui se rendent ailleurs, comme Jérémie, afin de récupérer leurs bagages.

Nous sommes près d’une vingtaine à bord du petit bimoteur. Nous avons réussi le décollage. C’est déjà ça ! Au bout d’un quart d’heure de vol, une fumée à l’intérieur de l’avion et une légère odeur d’huile de moteur cramée commencent à me préoccuper. D’autres passagers finissent par remarquer l’anomalie et commencent à s’inquiéter autant que moi. Je prends alors l’initiative d’aviser les deux pilotes dans le cockpit. L’un d’eux se lève immédiatement et vérifie à l’arrière de l’aéronef. Tout le monde reste attentif et attend des propos rassurants du pilote. Un simple « ça va » nous aurait suffi mais aucun des deux pilotes ne parle notre langue. Nous n’avons pas le luxe de bénéficier des services d’une hôtesse de l’air, d’ailleurs même les consignes de sécurité sont libellées en anglais. Je traduis alors un « todo bien » pour le reste des passagers. Nous commencions à nous consoler du fait qu’il ne nous restait qu’une dizaine de minutes de vol avant d’atterrir aux Cayes quand, soudain, le vrombissement du moteur change… et l’appareil entre en turbulence en changeant brutalement de direction. Je jette un coup d’œil à travers le hublot pour voir si des nuages pourraient en être la cause. (C’est d’ailleurs pour éviter les trous d’air que je préfère les vols du matin). Mais non… Ce que j’observe est bien pire ! Le moteur côté droit de l’appareil vient de s’arrêter. L’hélice est à l’arrêt. L’autre moteur tient encore. Pour combien de temps ? J’aurais dû m’en douter… En général, quand une compagnie aérienne est désorganisée au sol, dans les airs elle ne l’est pas moins. Je me rappelle alors des propos maladroits de l’employé de Sunrise, il y a vingt minutes à peine, qui nous avait dit que, si jamais une telle situation se produisait en plein vol, ce serait le crash assuré. Savait-il de quoi il parlait ? Ou faisait-il comme à peu près tout le monde dans ce pays : parler en expert de choses dont on n’a pas la moindre idée ? Quelqu’un à bord prétend que l’un de ses amis a vécu pareil incident et que l’avion avait quand même pu se poser au sol sans problème. De nombreuses questions se bousculent alors dans ma tête : Étaient-ce les mêmes pilotes ?  À quelle fréquence ce genre d’incident arrive-t-il à Sunrise Airways ? Qui tient disponibles les statiques ? Le personnel de l’OFNAC (Office national de l’aviation civile) est-il suffisamment qualifié pour le travail de contrôle qu’il est censé faire ? Œuvre-t-il avec rigueur et éthique professionnelle ? Qui s’assure que les entretiens préventifs, exigés par les compagnies d’assurance entre autres, se font réellement en temps prévu, avant qu’il ne soit trop tard ? Enfin, qui contrôle Sunrise Airways ? Pour la seule journée du 4 juillet 2024, au moins deux avions ont présenté une panne subite de moteur. Nous, passagers, avons l’obligation de rapporter la moindre négligence, un devoir citoyen qui est peut-être notre seule garantie contre une tragédie.

Le vol semble durer une éternité. Je réalise enfin que les pilotes, au lieu de s’empresser d’atterrir aux Cayes, l’aéroport le plus proche au moment de l’incident, avaient plutôt fait demi-tour vers Port-au-Prince. Est-ce pour amoindrir les coûts d’intervention ou est-ce pour d’autres raisons servant l’intérêt des passagers ? On ne le saura jamais. Aucune explication, ni même excuse ne nous seront adressées.

L’avion entame sa descente au sol. J’aperçois un camion de pompiers, une ambulance et une certaine agitation. Je m’impatiente d’atterrir, entier et en vie, si possible. À peine descendu de l’appareil, un employé me hurle : « Vous n’avez pas le droit de filmer ! » L’image de l’autopompe qui nous attendait au sol à côté de l’avion n’est pas une bonne publicité, en effet. Sur le coup, je perds mon sang froid et je décide d’exiger un remboursement au comptoir. Une nuit d’hôtel nous sera offerte, en attendant un autre vol. Par contre, le repas sera à notre charge.

Je commence à jurer de ne plus jamais reprendre Sunrise pour me rendre aux Cayes quand je me rappelle qu’elle est l’unique compagnie qui assure cette liaison. Il y a quelques années, on pouvait choisir entre plusieurs transporteurs aériens dont la Tropical Airways ou Caribintair. Comme dans beaucoup de secteurs dans ce pays, la compétition n’est sans doute pas permise. Or, ce qui donne un sens, s’il y en a un, au libéralisme économique débridé, tel que nous le connaissons en Haïti, c’est justement la concurrence.

Depuis plus de trois ans, des bandits armés contrôlent la route de Martissant (à l’entrée sud de la capitale) qui donne un accès terrestre à près de cinq départements du pays sur dix : la Grand’Anse, les Nippes, le Sud, le Sud-Est et une bonne partie de l’Ouest. Un ami m’a récemment raconté qu’il a dû prendre un vol Port-au-Prince-Les Cayes pour ensuite rentrer à Léogâne par voie terrestre, tant il craignait un éventuel kidnapping.

Au lendemain, pour rentrer chez moi dans la Grand’Anse, je devais trouver le courage soit de braver les gangs armés de Martissant soit d’affronter à nouveau Sunrise Airways. Des deux côtés, mon mal est infini.

Rolphe Papillon

Corail, juillet 2024