La tradition face au changement
L’expérience montre que, dans les périodes d’interlude, les lois prescriptives comme les contraintes juridiques et morales ne tombent pas ou ne disparaissent pas, mais s’appliquent relativement. D’ailleurs la valeur universelle qu’elles renferment, dit-on, ne se vérifie pas dans l’expérience pratique à l’échelle nationale : par exemple, le principe exige que l’individu doive se conformer aux lois et aux codes établis ; mais celles et ceux qui les exercent ne les respectent pas toujours. La magistrate ou le magistrat, à qui est échu en dernier ressort la décision de justice, peut facilement envoyer l’individu derrière les barreaux pour une patate volée ; et ce même tribunal tremble devant des gens haut placés dans la hiérarchie sociale qui se présentent devant lui pour des cas de concussion avérée. Au terme de l’instruction judiciaire, la juge ou le juge d’instruction prononce souvent une ordonnance de non-lieu au bénéfice des présumés coupables. Ces gens-là que l’on appelle bourgeoisement « intouchables », sont légion à travers le pays national. Kidonk : « Bèf pou wa, savann pou wa, ya demele yo ». Autrement dit, Haïti est une société dans laquelle les potentats font et défont à leur guise ; ils sont à la fois juge et partie dans les affaires qui leur concernent.
Ce que la bourgeoisie intellectuelle appelle « haute société », c’est de chez cette entité sociale privilégiée que peuplent la catégorie des corrupteurs et des corrompus à col. Dans son arsenal lexical, la bien-pensance bourgeoise distingue les cols-blancs qui désignent les grands manitous (zotobre, en créole) et les cols-bleus qui désignent la gent ouvrière, en particulier les membres de l’aristocratie ouvrière. L’élite intellectuelle bourgeoise transporte sa distinction sociale jusque dans la grammaire, et elle en est fière. Même dans un procès assisté de jury, les jurés d’assises des deux genres sont présélectionnés et décident toujours dans le sens des Juges siégeant dès lors que des intouchables comparaissent devant la Cour pénale. Notre créole dirait que la société haïtienne est devant un fait accompli : Yon zo plonbe, c’est-à-dire la pièce de monnaie n’a qu’une seule face. La pièce s’arrête toujours sur l’image humaine, jamais l’autre face représentée par le palmier (tonton-palmiste). Le jeu des dés est très populaire dans la tradition haïtienne. Donc l’État pour une seule classe, l’économie pour une seule classe et la justice pour une seule classe de femmes et d’hommes : Tel est le fonctionnement de l’impérialisme capitaliste à l’échelle du globe. Bien entendu les agents intellectuels, qui émargent au budget de l’oligarchie économique et financière, se chargent de donner une forme conceptuelle aux grandes lignes de la doctrine de l’État capitaliste. La presse bourgeoise, elle, en assure la propagande.
En période d’interlude marquée par un vide institutionnel, la législation nationale et ses contraintes sont en berne, avons-nous dit. C’est-à-dire la situation de crise née de l’action criminelle des bandits et des gangs armés, peut aussi servir d’opportunité pour réformer l’État haïtien et pour réorganiser la société sur de nouvelles bases conformes aux réalités contemporaines. Ainsi la marge de manœuvre étant ouverte, le Conseil présidentiel de transition et son gouvernement peuvent, s’ils le souhaitent, en profiter pour apporter des changements notables qui auront une incidence positive sur les institutions dites régaliennes et républicaines après les élections générales prévues dans ses objectifs d’urgence. Là-dessus, il est à notre avis nécessaire et indispensable de procéder à la réforme de la Justice haïtienne comme étant l’une des questions nationales importantes ; nous la considérons comme un impératif de la plus haute importance. Dans les limites du délai qui lui est imparti, le Conseil présidentiel de transition/CPT est appelé à en faire de la réforme judiciaire une de ses priorités. De par le monde depuis l’instauration du capitalisme universel, la Justice étant un domaine si complexe et si sensible qu’il serait improductif de se livrer à la chasse aux sorcières, type de méthode politique qui sape les chances de résoudre efficacement un problème.
Au Moyen Âge, l’Église l’avait abusivement exploitée, cette méthode de politique sélective et brutale dont on connaît les très mauvais résultats. Il faudrait à notre sens mettre en place des lignes rouges auxquelles contrevenants et prévaricateurs à col ne doivent point franchir, au risque de se brûler les ailes ; établir des tribunaux judiciaires dont les têtes qui seront nommées à y prendre charge doivent inspirer de la confiance et établir un lien de confiance entre les justiciables et les autorités publiques. Si un tel schéma d’organisation s’avère efficace, alors la société haïtienne peut aspirer à une meilleure et équitable distribution de la justice. Telle est notre conception de la Justice dans un pays national qui a vu trop longtemps les plus faibles se défiler devant le tribunal pour y recevoir des peines souvent injustifiées d’une justice à charge, alors que les gros bonnets/grosses légumes qui commettent des crimes contre l’État circulent en toute liberté et dorment en toute tranquillité. Pour ces gens-là, les notions stricto sensu, égalité des droits, justice équitable, justice sociale et solidarité collective sont de beaux mots, mais, manifestement, de vains mots.
Pour ce qu’il s’agit de la sécurité, de la stabilité et de la normalité politique, pour l’heure, il faut compter avec la Mission multinationale d’appui à la sécurité en Haïti/MMAS sans elle la locomotive ne pourra pas démarrer. Nous disons bien, pour l’heure. Et cela, pour n’importe quel type de chauffeur qui serait appelé à la mécanique de la locomotive haïtienne. Les bandits et les gangs armés, dont on ignore les commanditaires et la provenance des armes et des munitions, font la loi dans le pays national et personne n’échappe à leurs cruelles barbaries et sauvageries. De notre point de vue, il va falloir que la MMAS et nos forces publiques de sécurité nationale parviennent à neutraliser les gangs armés et assurer le maintien de la paix civile afin que le CPT puisse véritablement remplir son mandat de transition, tel que stipulé dans ses documents officiels. C’est ici le b.a.ba qui interpelle la conscience nationale.
Alors Mesdames et Messieurs du Conseil présidentiel qui sont actuellement aux responsabilités, à vous de faire valoir votre patriotisme et votre devoir. A vous donc de marquer votre présence scénique et votre différence par rapport à vos prédécesseurs lointains et proches. Car le pays n’a vécu que des situations d’injustice et d’impunité depuis le 17 octobre 1806, date fatidique qui a assombri la nation entière et que les nuages s’épaississent continuellement.
Jean-Marie Beaudouin
Juin 2024 ; coifopcha@yahoo.fr