Tout arrive : Le libre arbitre en question

Le Nouvelliste
03 mai 2024 — Lecture : 10 min.

« L'homme peut faire ce qu'il veut, mais il ne peut pas vouloir ce qu'il veut. » 

Qu'est-ce que le libre arbitre ? Matthieu Giroux définit ce terme dans un article titré Le Problème du Libre Arbitre chez Schopenhauer.

« Étymologiquement, le mot vient du latin liber et arbitrium, respectivement, libre et jugement de larbitre. Littéralement donc, cela signifie le pouvoir de décider. La tradition philosophique conçoit le libre arbitre comme une liberté proprement humaine. Il sagit de laction singulière de notre volonté sans influence extérieure, le libre arbitre, cest « Je peux faire ce que je veux ». Mais alors, quest-ce que la volonté ? Le mot vient du latin voluntas et signifie faculté de vouloir. La tradition philosophique définit la volonté comme une faculté, comme la cause originelle des actes humains libres. Cest linstrument qui permet à lhomme de tendre vers une fin. »

Rien ne plaide en faveur de l'existentialisme lié au concept du libre arbitre ; n'en déplaise à Immanuel Kant qui voit dans le libre arbitre le fondement de toute morale ; n'en déplaise au pédagogue suisse Johann Heinrich Pestalozzi qui était du même avis : « Cest la volonté qui rend lhomme clairvoyant, et c'est la volonté qui le rend aveugle. Cest la volonté qui le fait libre, et c'est la volonté qui le fait esclave. C'est la volonté qui fait de lui un juste et un scélérat. »

Selon le dictionnaire Le Robert, « l'existentialisme est la doctrine philosophique selon laquelle l'homme n'est pas déterminé d'avance par son essence, mais libre et responsable de son existence ». Or, dans son livre Essai sur le Libre Arbitre, Schopenhauer postule que « lhomme est un être déterminé une fois pour toutes par son essence. Il possède comme tous les autres êtres de la nature des qualités individuelles fixes, persistantes, qui déterminent nécessairement ses diverses réactions en présence des excitations extérieures ».

« Ainsi, Schopenhauer montre que l'action de chacun est régie à la fois par des motifs (qui sont extérieurs à lhomme et sur lesquels il na aucun contrôle) et par son moi, cest-à-dire son essence (inchangeable et fixée préalablement) ou son caractère.

Conformément au principe de causalité, lhomme agit sous linfluence des motifs. Et ceux-ci ont leur origine dans les réalités extérieures, les expériences personnelles, la tradition ou l’éducation.

Pour Schopenhauer, le caractère est déterminé et donné une fois pour toutes. Il est à la base de tous les effets que les motifs provoquent. En dautres termes, lhomme, prisonnier de lui-même, est condamné à être lui-même. Dans cette configuration, il ny a aucune place pour le libre arbitre. On voit là apparaître la seule liberté concevable qui est celle de mieux se connaître pour saccepter. »

Les réflexions citées plus haut sont extraites d'un article publié sur le site à l'adresse suivante https://www.schopenhauer.fr/philosophie/libre-arbitre.html

Il s'ensuit que « chacun est prisonnier de sa famille, de son milieu, de son métier, de son temps », comme le soutient Jean d'Ormesson. L'humain, comme toute autre espèce du règne animal, est conditionné sur toute la ligne. Il est façonné et influencé de toutes parts... pour ne pas dire qu'il est le jouet des événements. « Tout ce qui arrive, arrive nécessairement. Naïf celui qui croit quil a une quelconque emprise sur les événements. » Cette perspective de Schopenhauer est rapportée dans l'article évoqué précédemment. L'auteur poursuit en ces termes : « Lhomme est incapable dagir par lui-même. Cest aussi ce qua montré Spinoza en comparant le libre arbitre à une pierre soumise à limpulsion dune cause extérieure et qui reçoit une certaine quantité de mouvement en vertu de laquelle elle continue de se mouvoir même quand la cause motrice a cessé dagir. Tandis que cette pierre continue de se mouvoir, elle pourrait croire, si elle avait la capacité de penser, quelle est libre dans son mouvement, alors quelle est poussée par une force extérieure. »

Albert Einstein se positionne sur la même ligne : « Je suis déterministe. En tant que tel, je ne crois pas au libre arbitre. Les Juifs croient au libre arbitre. Ils croient que l'homme façonne sa propre vie. Je rejette cette doctrine philosophiquement. À cet égard, je ne suis pas juif. »

Tout porte à croire que l'homme est une victime. En créole ayitien, certains diraient « se voye yo voye n ». L'homme ne choisit pas de naître. Il ne choisit pas de prendre son dernier soupir. Pourtant,  entre ces deux points d'ancrage, tant de gens sont convaincus qu'ils choisissent leur sort, qu'ils décident de leur vie, qu'ils sont maîtres de leur destinée, autrement dit qu'ils ont le libre arbitre. N'est-ce pas là une illusion ? 

D'abord, il est tout à fait incohérent de dire qu'on est maître d'une quelconque destinée. C'est là un oxymore dans la mesure où le dictionnaire définit le mot destiné comme « puissance souveraine considérée comme réglant d'avance le cours des choses ».

Ensuite, entre sa naissance et sa mort, l'homme ne choisit pas ses idiosyncrasies, ses goûts, ses inclinations, ses dispositions, son quotient intellectuel, son capital génétique, tous facteurs déterminant son comportement et sa pensée. Comment peut-il alors revendiquer un libre arbitre ? N'est-ce pas là une superstition ?

De même, la vie continue malgré tout. Beaucoup de choses se sont faites sans nous, et les choses se feront avec ou sans nous. Pourtant, au nom d'un libre arbitre, beaucoup se prennent au sérieux, prennent fierté et prennent crédit pour ce qui s'accomplit à travers eux, pendant qu'ils blâment et critiquent autrui pour leurs fautes et leurs lacunes ... N'est-ce pas là de la prétention ?

Faut-il aussi rappeler que tout est lié ? « Si chacune de mes volontés était un effet avant d'être une cause, en sorte que ce choix, ce libre choix, eût été réellement la conséquence inévitable d'un choix antérieur, et celui-ci la conséquence d'un autre, et toujours de même, à remonter jusqu'à ces temps dont je n'avais nulle mémoire ? » Cette question rhétorique de Jules Lequier renvoie clairement à l'effet domino. Autrement dit, la cause de nos agissements nous dépasse et nous échappe, et l'impression de choisir et de décider ne serait qu'une impression, au mieux un malentendu, au pire une fantaisie. Le principe existentiel de l'interdépendance infirme positivement la croyance sacro-sainte du libre arbitre. 

Alors, se demande l'auteur de l'article précédent, « comment expliquer que la conviction du libre arbitre soit acceptée et enseignée comme un attribut de lhomme. Pour Schopenhauer, cette erreur trouve sa source dans la nécessité de mettre en harmonie la responsabilité de lhomme avec la justice de Dieu, thème cher au Christianisme. Si Dieu est à lorigine de tout, il doit aussi être responsable du bien comme du mal. Si le mal existe cest quil est voulu par Dieu. Mais Dieu ne veut que le bien. Alors, si le mal existe, Dieu, tout au moins, ny fait rien. Face à ce scandale théologique, le Christianisme a vite fait de doter lhomme dun libre arbitre pour quil soit responsable de ses actes. Cest ce que se chargeront de faire Saint Augustin et dautres philosophes chrétiens. Ils vont théoriser le libre arbitre comme explication de la non responsabilité de Dieu dans les malheurs du monde. Dans le mythe du péché originel, lhomme devient le seul coupable parce quil aurait le choix de ne pas manger le fruit défendu. Cette explication qui satisfait le croyant ne réussira pas à convaincre le philosophe qui se demande : « Que dirait-on de lhorloger qui sirriterait contre sa montre parce quelle marche mal ? »

Cette explication théologique est également contrecarrée par des auteurs de la Bible judéo-chrétienne. Voici leur verdict sans appel.

« C'est Elohim qui produit en vous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir. » 

Philippiens 2:13

« Le plan de Elohim saccomplit selon son libre choix et dépend, non des actions des hommes, mais uniquement de la volonté de celui qui appelle...

... Cela ne dépend donc ni de la volonté de lhomme, ni de ses efforts, mais de Elohim qui fait grâce...

... Ainsi donc, Elohim fait grâce à qui il veut et il endurcit qui il veut...

... Louvrage demandera-t-il à louvrier 'Pourquoi mas-tu fait ainsi ?' Le potier na-t-il pas le droit, à partir du même bloc dargile, de fabriquer un pot dusage noble et un autre pour lusage courant ? » 

Romains 9:11-21

« Le riche et le pauvre ont ceci en commun : cest Yahvé qui les a faits lun et lautre. » 

Proverbes 22:2

Plusieurs croient pouvoir secourir la croyance du libre arbitre en citant Deutéronome 30:15-20.

« ... Je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bien, ou la mort et le mal...

J'ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie afin de vivre, toi et ta descendance, en aimant Yahvé, ton Élohim, en lui obéissant et en t'attachant à lui. » 

Toutefois si ces croyants remontaient à Deutéronome 28, ils réaliseraient que le choix donné plus haut est un leurre. Voici des extraits de ce chapitre.

« ... Si tu nobserves pas et ne mets pas en pratique tous ces commandements et toutes ces lois que je te prescris aujourdhui, Yahvé te frappera de langueur, de fièvre, dinflammation, de chaleur brûlante, de dessèchement, de jaunisse et de gangrène, qui te poursuivront jusqu’à ce que tu périsses. 

Yahvé te frappera dhémorroïdes, de gale et de teigne, dont tu ne pourras guérir...

Yahvé PRENDRA PLAISIR À TE FAIRE PÉRIR ET À TE DÉTRUIRE... » 

Alors, de quel libre arbitre est-il question ici ? Comment peut-on être libre de choisir s'il y a contrainte, si on reçoit des menaces de mort de la part de l'entité qui, supposément, nous donne le choix ? 

Puisque Deutéronome 30 parle de bien et de mal, voici ce qui est dit à ce propos par l'auteur du Livre de Esaïe.

« Je forme la lumière et je crée les ténèbres, je donne la paix et je crée le mal. Cest moi, Yahvé, qui suis lauteur de tout cela... Malheur à lhomme qui intente un procès à celui qui la façonné, lui qui nest quun vase parmi dautres vases de terre ! L'argile dit-elle au potier 'que fais-tu' ou 'ton travail est mal fait' ? » 

Esaie 45:6-9

Quel libre arbitre reste-t-il à un serviteur de Élohim Yahvé ? L'argile peut-elle décider de ce qu'elle sera dans les mains du potier ?

Et que dire, enfin, des expressions du langage courant, telles que "j'ai fait ça malgré moi", "c'était plus fort que moi", "je ne sais pas ce qui m'a pris"... ? N'est-ce pas là une admission que l'homme est absent au contrôle, au moins pendant ces moments ? N'est-ce pas là un aveu tacite de l'impuissance humaine face à ce qui lui arrive ? C'est ce que fait valoir Peter Ouspensky, citant Georges Gurdjieff, dans l'ouvrage Fragments d'un Enseignement Inconnu, titré en anglais In Search of the Miraculous. En voici des extraits. 

« Personne ne fait rien et personne ne peut rien faire. Tout arrive. Tout ce qui survient dans la vie d'un homme, tout ce qui se fait à travers lui, tout ce qui vient de lui, tout cela arrive. Et cela arrive exactement comme la pluie tombe, parce que la température s'est modifiée dans les régions supérieures de l'atmosphère, cela arrive comme la neige fond sous les rayons du soleil, comme la poussière se lève sous le vent. Toutes les convictions, les opinions et les habitudes d'un individu sont les résultats des influences extérieures, des impressions extérieures. De par lui-même un homme ne peut pas produire une seule pensée, une seule action. Tout ce qu'il dit, fait, pense et sent, tout cela arrive. L'homme ne peut rien découvrir, il ne peut rien inventer. Tout cela arrive. » 

Au bout de ces considérations, il devient évident que la notion de responsabilité et le complexe de culpabilité ne sont que chimères. Ceci étant dit, pour assurer le fonctionnement de toute communauté et de toute société, les membres doivent être tenus pour redevables, non pas responsables, de leurs actes qui portent préjudice à leurs semblables. Ils doivent en rendre compte devant les instances concernées et en subir les conséquences. « Il faut que le scandale arrive, mais malheur à celui par qui le scandale arrive. » Infirmer le libre arbitre, ce n'est pas cautionner la license, l'anarchie, l'arbitraire et l'impunité. Ceux qui souhaitent vivre suivant ce modèle devraient vivre seuls.

Il reste une consolation pour ceux qui s'accrochent tenacement à leur libre arbitre chéri : c'est l'idée qu'il leur est possible d'être témoin et participant de leur vécu, sous certaines conditions ; c'est l'expérience la plus proche du libre arbitre.

Le concept du libre arbitre, transmis et exalté dans plusieurs grandes écoles de pensée, est pour le moins fascinant. Comment l'homme, être fini, certifié mortel, endoctriné du berceau au tombeau, et fonctionnant dans un état proche du somnambulisme, peut-il sérieusement croire qu'il est la cause, le moteur ou le décideur de quoi que ce soit ?

S'il était donné à l'homme de connaître la vérité, de se libérer de ses illusions invétérées, de comprendre que tout est donné et rien n'est mérité, il ferait ce qu'il fait, humblement, il compterait partout ses bénédictions, innocemment, et il partagerait ses dons, simplement. Alors, ce serait pour lui le commencement de la sagesse, réellement, et il serait sauvé, véritablement.

Le libre arbitre est un sous-produit de l'illusion parfaite de la dualité. Les idéaux, les jugements de valeur, la division du temps et de l'espace découlent du même mirage. Ce sujet fera l'objet d'un prochain article.

Paul Jérémie 

Megadialogue@yahoo.com