Les droits de la femme dans un monde de capacités

À l'occasion de la Journée internationale des droits de la femme, il me vient à l’esprit d’approfondir la pensée de la récipiendaire du Prix Nobel de la littérature 2022: Annie ERNAUX.

Le Nouvelliste
13 mars 2024 — Lecture : 5 min.

À l'occasion de la Journée internationale des droits de la femme, il me vient à l’esprit d’approfondir la pensée de la récipiendaire du Prix Nobel de la littérature 2022: Annie ERNAUX.                

Cette remarquable auteure n'ayant pas une vie facile encore moins une adolescence aisée, s'est tournée vers la littérature pour faire entendre sa voix en soutenant :” J’écris pour venger ma race et venger mon sexe”. Cette émouvante déclaration, elle l'a faite lors de la réception du Prix, le 06 octobre 2022. On se demande bien si  la littérature n’étant ni science ni discipline, mais l'âme de tout peuple, peut-elle être utilisée comme un instrument de vengeance, comme canal pour dénoncer, critiquer et même venger sa race ?

Nombreux sont les enjeux que sous-tende une telle interrogation comme : des enjeux de type historico-social, politique, économique, etc.

“J'écris pour venger ma race et venger mon sexe”, cette déclaration de Madame  Ernaux me fait vite penser à une déclaration qu’a fait l'écrivain Lionel Trouillot en date du 8 Mars 2022 à l’occasion même de la Journée internationale des droits de la femme à l’hôtel Oasis.  Il a dit et je cite :” Quand vous êtes opprimé, vous avez le droit d’être excellent (e).”

L’écrivain a bien compris que le monde est un monde de capacités, d’excellence et pour y vivre et survive, il faut sans cesse pouvoir montrer de quoi on est capable au travers de ses atouts. Comme j’ai l’habitude de le soutenir maintes et maintes fois :” La plupart des gens s’en foutent des sentiments des autres. Si on n’a pas la capacité de s’imposer, on risquera de se faire écraser.”

D’où, il est un évident qu’écrire fait partie de ces nombreux atouts qu'on doit développer et utiliser afin de défendre ses droits aliénables. Car, historiquement, on sous-estime les femmes. Par exemple, Carolyn E. Fick dans son livre intitulé “ Haïti : La naissance d’une nation” fait état de l’injustice dont les femmes étaient victimes à l’époque coloniale suite à l’abolition générale de l’esclavage en date du 29 Août 1793. Elle écrit :”Les femmes aussi protestaient et exigeaient un salaire égal à travail égal. Comme esclaves, elles avaient travaillé dans les champs dans les mêmes conditions que les hommes. Désormais, en tant que cultivatrices recevant un salaire, leur rôle n’était pas différent et, sauf pour la grossesse et l’accouchement, elles étaient sujettes aux mêmes règlements que les hommes mais ne recevaient en revanche que deux tiers de leurs salaires. Pourquoi devons-nous, se demandent-elles, recevoir moins de salaire que les hommes ? Est-ce que nous venons travailler plus tard qu’eux ? Est-ce que nous quittons plus tôt ? Et elles auraient pu ajouter : Est-ce que nous ne recevons pas les mêmes punitions qu’eux lorsque nous refusons de travailler ? 

Les femmes se voyaient comme des personnes égales aux hommes. Elles ne combattaient pas les hommes mais le nouveau système et ses inégalités.”

Force est de constater que malgré les nombreuses avancées tant du point de vue technologique que du point de vue scientifique, en Haïti les femmes ne sont pas considérées à leur juste valeur et par conséquent cela pose problème au développement de notre nation. Le taux de viols, de kidnapping, d’harcèlement, de stigmatisation dont victimes les femmes ne cessent d’augmenter.

Face à cet état de fait, on pourrait voir dans l’écriture un outil tant pour pouvoir décrire la réalité telle qu’elle est mais aussi pour tenter de la dépasser en faisant des propositions basées sur des recherches scientifiques afin de créer une société plus juste, plus prospère et cela à tout point de vue. On peut notamment demander la parité homme-femme au lieu du quotas de 30 % de qui est mentionné dans la constitution de 1987 en ce qui a trait à l'intégration des femmes dans l’administration publique. Pourquoi devrait-il y avoir un quota pour les femmes et aucun pour les hommes? Pourquoi prioriser le sexe plutôt que la compétence?

Cependant, on peut ne pas être d’accord avec l’idée de vengeance dont l’ancienne prix de littérature parle. On ne devrait donc pas  utiliser l’écriture comme une arme pour se venger mais plutôt pour corriger. 

Par ailleurs, il ressort que, quand on veut construire une société forte laquelle devant répondre aux grands enjeux nationaux et internationaux de l’heure, au départ, il ne faut pas prioriser la question du genre (homme ou femme) mais de faire un bilan des capacités que cette société dispose qui peuvent accélérer son développement indépendamment des sexes. À ce niveau, selon ce que laisse voir la société haïtienne, il y a un manque considérable. Comme l’a si bien dit Monsieur Akinwumi Adesina, actuel président de la Banque africaine de Développement récemment, que"Les nations qui se développent font tout ce qu'elles peuvent pour conserver leur meilleur capital humain dans leur pays, et s'approvisionnent en compétences ailleurs grâce à des politiques flexibles en matière d'immigration et de travail. Et qu’il faut faire, selon ce haut responsable, du Nigeria (tout comme d’Haïti, j’ajoute) un pays où les gens restent, et non un pays qu'ils fuient. Il en va de même pour les autres pays."

Il faut donc admettre que ce n’est pas l’homme qui est important, ce n’est non plus la femme qui est importante en analysant l’évolution de la société en termes de progrès, mais la capacité que la personne se dote et qu’elle peut également arriver à se doter dans un espace de temps précis pour un impact précis.

Toujours est-il que, soulignons-le, l’État a pour obligation de mettre en place les cadres institutionnels propices à l’émancipation de la femme en leur facilitant un accès à un logement sein, à la liberté d’expression, à la libre entreprise…

En fin de compte,j'affirme que "Les droits de toutes les femmes en quelque lieu que ce soit devrait être indiscutablement respectés mais il se trouve que seuls les droits des femmes qui n'abandonnent jamais leurs rêves sont respectés car elles en paient le prix. Effectivement, leurs droits deviennent indéniables et indiscutables en se donnant la capacité de les défendre. Ainsi ne suffit-il pas seulement d'appeler au respect des droits de la femme mais aussi d'appeler toutes les femmes à augmenter leurs capacités en vue d'être mieux équipées pour cela".

Tout cela pour rejoindre ce que Thomas Sankara a déclaré à propos de la responsabilité de la femme, à savoir que : 

« La vraie émancipation de la femme, c'est celle qui responsabilise la femme. »

 Wilcarm SAIMPHAËL 

Étudiant en sciences politiques/relations internationales à l’INAGHEI / en communication sociale à la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’État d’Haïti (UEH)