De la violence à l'encontre des enfants en Haïti

Le mardi 6 février 2024, lors des mouvements antigouvernementaux visant à réclamer le départ du Premier ministre Ariel Henry de la Primature, on a assisté à une scène horrible de violence à l’encontre d’un enfant qui révolte la conscience de plus d’un.

Le Nouvelliste
01 mars 2024 — Lecture : 6 min.

Le mardi 6 février 2024, lors des mouvements antigouvernementaux visant à réclamer le départ du Premier ministre Ariel Henry de la Primature, on a assisté à une scène horrible de violence à l’encontre d’un enfant qui révolte la conscience de plus d’un. Les violences à l’encontre des enfants sont courantes dans la société et constituent une forme de violation des droits humains. Faisons, à travers cet article, un survol historique et une vue d’ensemble de la violence à l’encontre des enfants.

Les historiens, qui ont étudié l'évolution à long terme des politiques sociales, ont montré que les sociétés traditionnelles avaient déjà pris conscience de cette spécificité de l'enfance et avaient développé des stratégies pour y faire face. Dans les sociétés de l'Ancien Régime, ce sont les familles qui ont disposé de leurs propres ressources pour assurer la sécurité de leurs enfants. Mais dans le contexte préindustriel, les enfants étaient exposés à de nombreux risques et le plus souvent ils devenaient orphelins. Confrontées à cette vulnérabilité spécifique, les sociétés de la fin du Moyen Âge ont inventé des institutions spéciales tels les orphelinats, qui ont eu la responsabilité de prendre en charge les orphelins et les enfants isolés et de leur fournir de la nourriture, un abri et, plus tard, une formation professionnelle.

À partir du XVIIIe siècle, les expériences caritatives centrées sur la protection de l'enfance ont été multipliées grâce aux idées philanthropiques des lumières. De là, diverses institutions de soins, d'éducation et d'assistance ont été créées pour répondre aux besoins des différentes catégories d'enfants vulnérables.

Cette extension a été confrontée aux risques du capitalisme au 20e siècle et a poussé les États à considérer la nécessité d'intervenir afin d'établir un cadre réglementaire dans ce domaine. C’est dans ce contexte que la Convention relative aux Droits de l’Enfant a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations-unies en 1989 et est depuis lors le traité international le plus largement ratifié. D’autres instruments interdisant le travail des enfants, la traite des enfants, la situation des enfants soldats, garantissant la protection des enfants, même au sein de leur famille ont aussi été adoptés.  

Nous sommes au 21e siècle à un moment où l'évolution à long terme des politiques de protection de l'enfance a pris un essor considérable mais c’est également un moment où les violences infantiles augmentent considérablement et prennent diverses formes.  

Les violences infantiles sont classées en quatre catégories principales :

  1. La violence physique fait référence à des actes qui infligent de la douleur aux enfants et inclut également toutes les formes de châtiments corporels. Les blessures, les brûlures, les douleurs musculaires sont quelques-uns des symptômes que l'enfant peut ressentir.
  2. La négligence fait référence au fait que les enfants ne sont pas pris en charge émotionnellement et physiquement par leurs parents. Ils risquent d'avoir faim. Ils peuvent vivre dans de mauvaises conditions d'hygiène. Il se peut qu'ils ne soient pas suffisamment stimulés et pas assez aimés par leurs parents. Certains parents sont incapables de le faire pour des raisons liées à une dépendance ou à une maladie mentale, tandis que d'autres s'en fichent et manquent d'empathie.
  3. La violence psychologique est la forme de violence la plus répandue et elle crée beaucoup de stress et d'anxiété chez les enfants. Les enfants sont engueulés, menacés et insultés. On se moque d'eux, ce qui peut provoquer un très fort sentiment d'inadéquation et une faible estime de soi à long terme.
  4. Les abus sexuels désignent enfin toutes les situations dans lesquelles des enfants sont utilisés comme objets sexuels, notamment les caresses, la pénétration, mais aussi la consommation de pornographie juvénile.

Pour faire face à ces violences, la États parties à la Convention relative aux Droits de l’Enfant s’engagent à protéger les enfants contre toutes formes de violences, créer des institutions spécifiques dédiées à cette mission, adopter des lois de protection de l’enfant conforme à la Convention et à fixer un âge de majorité pénale. Ainsi, Haïti a adopté la loi du 7 septembre 1961 instituant les tribunaux spéciaux pour enfants fixant la majorité pénale à 13 ans, protégeant tout enfant de moins de 13 ans de condamnation pénale grâce à l’excuse de la minorité consacrée par ladite loi. L’État haïtien a aussi créé l’Institut du Bien-Être Social et de Recherches (IBESR), le juge pour enfant et la Brigade de protection des Mineurs (BPM) au sein de la Police Nationale d’Haïti (PNH) pour mieux remplir sa mission.

Voir les évènements de ce mardi 6 février 2024 où un enfant apparemment âgé de moins de 13 ans, sans défense, les mains en l’air a été l’objet de plusieurs coups de bottes de la part de policiers, ce qui est inadmissible et révoltant.

Toute forme de violence à l'encontre des enfants est un acte horrible qui constitue une violation de leurs droits humains. La violence à laquelle cet enfant est soumis lui laissera de profondes cicatrices émotionnelles, une grande détresse et de nombreuses vulnérabilités qui affecteront sa façon de vivre, d'apprendre, d'aimer et de faire confiance. Et un impact sur la façon dont il profitera de la vie et sur le potentiel avec lequel il profitera de la vie.

Il est déconcertant que certaines personnes tolèrent dans une certaine mesure les mauvais traitements infligés aux enfants. Selon le Rapport mondial des Nations-unies sur la violence à l'encontre des enfants en 2006, les enfants sont maltraités et victimes de violence dans tous les domaines de leur vie et dans tous les secteurs de la société, même là où ils sont censés être protégés et soignés pour faire référence à la PNH qui détient la mission de protéger les enfants à travers la BPM.  

Les enfants sont maltraités chez eux par des membres de leur famille, dans les écoles et dans les établissements éducatifs ainsi que dans les institutions qui sont censées s'occuper d'eux. Y compris dans des lieux de détention et dans des lieux de travail où ils sont contraints de le faire, dans le cadre du travail forcé. Regardons les choses en face, les enfants sont placés dans des environnements très hostiles et ils n'ont ni le pouvoir ni les compétences nécessaires pour se défendre dans des circonstances dangereuses. En fait, certains enfants sont souvent captifs de l'environnement dans lequel ils vivent. C’est le cas de ces nombreux enfants qui deviennent des bandits dans leur quartier. Ces enfants ne savent pas quoi faire exactement, d’ailleurs, la loi haïtienne reconnait qu’un enfant n’a pas de consentement avant l’âge de 18 ans, alors il ne faut pas les condamner pour des choix suivant lesquels ils sont censés être emprisonnés.  Et lorsqu'ils s'échappent à ces situations, ils ne savent pas nécessairement comment demander l'aide dont ils ont réellement besoin.

Trop d'enfants sont maltraités dans le monde. On estime qu'une fille sur cinq et un garçon sur dix seront maltraités au moins une fois à l'âge de 16 ans. Nous devons faire beaucoup plus pour combattre la violence à l'égard des enfants. Cela inclut l'aide et l'éducation des jeunes parents. Cela signifie qu'il faut éliminer les professionnels abusifs et lutter contre le crime organisé qui est souvent à l'origine de la violence transnationale à l'encontre des enfants, notamment dans le trafic d'enfants et la prostitution.

L'impact de la violence est souvent irréversible, nuisant au développement du cerveau, en particulier chez les jeunes enfants, et compromettant gravement le développement physique, mental et social des enfants. En fait, la violence est associée à un risque élevé de problèmes de santé, de mauvais résultats scolaires et, dans certains cas, à une dépendance à long terme à l'aide sociale. Mais au-delà de l'impact négatif sur les enfants victimes individuels et leurs familles, la violence à l'encontre des enfants affaiblit les fondements mêmes du progrès social, entraîne des coûts énormes pour la société, ralentit le développement économique et érode le capital humain et social. Mais tout particulièrement, la violence porte gravement atteinte à la réalisation de tous les droits de l'enfant.

En effet, il faut accorder une grande attention à la maltraitance, à la négligence et à l'exploitation des enfants. Nous pouvons transformer cet élan unique en un mouvement imparable vers une société exempt de peur et de violence pour tous les enfants.

Pour y parvenir, nous avons besoin d'un plaidoyer et d'une mobilisation constants. Mais nous devons également fournir des directives claires à l’État sur les mesures nécessaires pour assurer la protection des enfants contre la violence. À cet égard, il y a trois objectifs importants sont à souligner. Tout d'abord, il faut élaborer un programme national de lutte contre la violence à l'égard des enfants. Deuxièmement, il faut introduire une interdiction légale explicite de toutes les formes de violence dans tous les contextes et à tout moment. Enfin il faut consolider les données et recherches fiables pour évaluer l'ampleur et l’impact de la violence à l'encontre des enfants et pour fournir des preuves solides pour éclairer la planification et les décisions politiques et budgétaires en matière de prévention et d'élimination de la violence.

Me Wilgui BEUCIA

Avocat